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journal | gai comme un menhir noyé

Ce n’était pas venir au bord de la mer par plaisir, mais on ne vient jamais au bord de la mer par plaisir, juste comme ce besoin profond qui prend de toute façon si elle a été absente trop longtemps, une prise de force ou une mesure d’obéissance pour ça aussi que c’est bien rarement l’été donc venir et puis quand même le bout de la jetée, et c’est toujours ainsi le bout de la jetée un dimanche d’hiver et quand même penser : au XIXe, quand ils l’ont construite, la jetée, il leur fallait du soutènement – c’est un pays d’eau et de vent, ni pierre ni bois, alors ils s’en sont allés ramasser les pierres que d’autres ici avaient déjà traîné, et plus de 600 menhirs, pris sur ces éperons et chapelets d’anciennes îles qui tissent la côte vers le sud pendant 40 kilomètres, ils ont raflé les menhirs, les ont transporté et noyés, c’est Carnac là-dessous, notre Carnac de Vendée, un carnage de Carnac mais comment on ferait le chemin inverse aujourd’hui n’empêche que toutes ces années, après Rome, disons de 85 à 90 quand j’ai beaucoup vécu là-bas, que j’avais ces apprentissages et que Jean Audeau m’enseignait les exercices du rêve et quelques autres je les voyais souvent, dans leur absence, aux cornes rituelles, les menhirs enlevés qu’on ne saurait plus rétablir : tu comprends que quand je marche sur la jetée, je les suis de l’un à l’autre, sur la toute pointe des pieds, léger sur leur sommet ? On a vu les bateaux du Vendée Globe, aussi, de retour et même pas fourbus, juste vides et sans marque visible des trois caps, qui faisaient aussi partie du rêve, autrefois – il faisait froid et vent, d’ailleurs je suis revenu enrhumé et on avait bien autre chose en tête de toute façon.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 février 2013
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