New York, 5/13 | matière (métal, mots)

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Piero de Belleville

Il y a certainement une magie propre à la station de métro Smith Strett, qui dessert Brooklyn Red Hook, à sa façon d’émerger en plein ciel sur ce canal qui servait de déversoir aux cadavres des mafieux de la Prohibition, et semble en avoir gardé, avec l’autoroute qui surplombe haut sur pilotis, un peu de la malédiction. Et revenir rien que pour Benson Scrap Metal, avec sur le trottoir les compressions à la Goldfinger (à la César, choisir selon votre implication culturelle), et le ballet des pick-ups ou des SUV qui viennent dépoter là en quelques secondes les récups de métal léger, qu’embarquent les deux grappins dans un vacarme grandiose, où se mêlent l’autoroute, le métro, les camions en ballet continu aussi de la cimenterie qui jouxte et ainsi de suite. Pas trop possible d’approcher, pourtant quels gros plans ça ferait. En restant 5 minutes, on commence à parler avec les gars. Assez d’images pour en faire une page tranquille, au retour. C’est plutôt sa propre fascination qu’il faut analyser : celle de la ruine, du débris, je ne crois pas y être si sensible. Les vieux piers qu’on ira voir quelques minutes plus tard, sous le silo abandonné, là oui, majesté de l’ancien relégué. Ici, c’est plutôt ce retour matière brute, métallique, brillante, qui attrape directement par le corps et la tête – un peu la même fascination qu’à Fos. Et, à Fos, je sais bien que nul n’en est indemne, même dans les rudes heures de la nuit postée et du danger. Ici, on dirait qu’ils ont un peu cette même fierté. On pourrait supposer aussi qu’ils auraient été mieux dans un endroit de plus d’espace, que coincés entre voie et carrefour : l’espace ne manque pas, mais y aurait-il eu cette même imbrication urbaine. Je regarde le gars qui fait la circulation, souvenirs qui remontent de quand avec mon père et mon grand-père on allait récupérer des pièces de Jeep et Dodge au surplus de La Rochelle. Il y a plusieurs fois des gars avec cette fonction dans les Maigret, aussi. Et puis cette montagne d’alu et autres métaux qui devient comme vivante, en élévation effondrement permanent. La matière revenant à son expression brute. Ce qu’on cherche pour le langage. La phrase de Proust sur Flaubert : « Mais nous les aimons, ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d’un excavateur ». Le beau titre de Valère Novarina (grand livre) : Pendant la matière. M’impressionne aussi toujours de voir les Américains bosser, tout simplement bosser. Je crois que c’est les deux ensemble, qui autorise un renvoi plus secret et intérieur sur le travail des mots, de la phrase, de l’oeuvre écrite – je ne dis pas livre, ça me vient de moins en moins, mais peut-être justement à cause de cette possible primauté de la matière, et de la mise en avant du travail même, que le web permettrait d’honorer plus directement, sans médiation d’objet, autre que cette publication même.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2013
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Messages

  • (ça ne m’amuse pas mais je retranscris) (c’est dur bla bla bla) l’intelligence humaine n’admet aucune limite, on peut en juger sur pièce : je croyais que c’en était fini, la beauté du mur était ce qu’elle était... Eh bien non, on parvient à embellir l’objet quand même (on apprécie l’arrondi en trompe l’oeil du tour de la fausse porte, des fausses pierres aux deux extrémités du mur, tout un pataquès formidable pour enfin montrer au monde (Paris ville lumière, la plus belle du monde etc etc), que dis-je à la face du monde que l’esthétique est une valeur à laquelle, ici, on tient comme à la prunelle des yeux) (il n’y a qu’un seul mot pour qualifier ce maquillage : admirable) (on notera que l’opérateur en retouche a jugé bon de rogner sur la personne qui se trouvait dans l’image au moment du déclenchement- droite cadre, en reste un vague succédané-je ne l’ai pas pas vue en prenant la photo) (mais elle y était, regard face caméra outré, je l’ôte) (chacun a, à son anonymat, droit) ( bientôt le mur en son entier, enfin dans toute sa superbe et magnifique splendeur)