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New York 17/13 | de Stephen King 11/22/63

J’avais plusieurs fois essayé de lire Stephen King, on en trouve toujours un qui traîne dans les gîtes de location, mais toujours en traduction et ça me tombait des mains en quelques pages. Pourtant, toujours les images obsessives de Shining, le trouble où j’ai été longtemps, une fois découvert ce film, qu’il accomplissait une sorte de projet élaboré autrefois en cahier (un fragment publié vers 1990 dans L’Infini, même, je crois), mais évidemment un petit gravier à côté de la majesté de cette oeuvre. Autre croisement en 1998 avec King, une digression impro lecture de Christophe Fiat que j’avais publiée dans mon éphémère collection au Seuil, où il partait de ce moment où Stephen King rachète à son propriétaire la voiture qui l’avait heurté, et la démolit à coup de masse (dans On writing). Drôle de mec,dont le site est capable de proposer une radio rock, avec sur son site une boutique, qu’est-ce qu’on se prendrait dans la figure en France si on osait ça. Fier d’avoir publié ce texte incroyable de Christophe Fiat, articulant sa propre situation d’auteur, un soir après lecture dans un coin perdu de Roumanie, et la condition d’auteur de Stephen King. Et bien déçu, lorsque je lui avais proposé qu’on en fasse reprise sur publie.net, avec l’accord d’Olivier Bétourné, qu’il me l’ait refusé – mais Christophe n’est pas le seul à avoir cette position d’ostracisme pour ce qui concerne l’édition numérique, ça me dépasse mais j’en ai pris acte pour pas mal d’autres amis et ça n’empêche pas de croiser les routes. Regret qu’un grand texte ne soit plus que difficilement accessible, c’est tout. Pour le 11/22/63 c’est venu d’un dimanche soir où j’avais raccompagné un de mes grands à la gare de St Pierre des Corps, le bouton de l’autoradio poussé par réflexe et c’était Le masque et la plume, une des critiques se met à dire que la traduction du gros bouquin du King étant bien lourde, pour la première fois de sa vie elle l’avait téléchargé et lu sur tablette. Et Jérôme Garcin de s’exclamer, tout à son naturel : Mais quelle horreur ! Je me réserve, à prochaine rencontre avec lui, qu’on s’en explique bousins en main, je lui en offrirai un même, s’il veut ! En tout cas, dès rentré, comme par réflexe de rattrapage je charge le 11/22/63 sur mon Kindle Fire, et je crois bien qu’il m’a fallu 7 semaines pour venir à bout hier soir des 12 429 mots de ce roman de 853 pages. Malgré mon habitude de Connelly et quelques autres, de Nicholson Baker à – derniers téléchargés – Laura Kasischke et Renée Manfredi, toujours un US en cours ça fait les dents, au début du 11/22/63 je peinais. Le côté extrêmement concret du monde décrit, sur quoi repose toute l’illusion fantastique, m’amenait dans une proximité des choses où je ne retrouvais plus mon vocabulaire. Et encore plus lorsque King commence à se balader dans l’année 1958, et crée la disjonction temporelle avec des bassins de vocabulaire dans leur stratification à 40 ans de distance. Pour les 2 semaines à New York, j’avais laissé le Kindle Fire pour mon Paperwhite, mais jamais cessé d’avancer dans ce bouquin et c’est peut-être ça qui me reste le plus : ce sentiment de lecture accélérée d’un gros livre à prendre en continu, ça vient de la première adolescence, c’est exacerbé ensuite par Tolstoï et Dostoïevski, il y aurait un inventaire spécifique à dresser de ces page turners qui vous aiguisent – je n’aurais jamais tenu dans le 11/22/63 sans ce sentiment de malaise qui le baigne, déteint sur vous et la réalité qui vous environne, vous dédouble dedans. Et encore plus lorsque c’est votre 6ème séjour à New York reconnue et réinventée, comme si on revenait se glisser pareillement dans une faille de temps plutôt qu’avoir changé d’espace. Sentiment aussi, tout du long, d’avoir lu le 11/22/63 pour sa construction, se dire à chaque nouvelle figure mais comment il va s’en sortir, mais comment ça va finir et que ça marche jusqu’à la dernière page. Signature américaine de l’efficacité, primauté du synopsis, mais pas seulement : le gars arrive bientôt sur ses 70, on n’écrit plus relâché, et là il s’agit d’un testament – non le sien, mais celui d’une certaine Amérique –, au moins une sorte d’énoncé de valeur commune. Et maestria de s’en tenir à ces immeubles de seconde zone, à ces pavillons par paquets de 1000, à ces vieilles bagnoles qu’on arrête dans un Motel où c’est au moins Bruce Begout qu’on pourrait croiser, une Amérique sans capitale, sans grande ville, et son tout petit trou à rat qui permet, là dans un parking comme on en a tous un en tête, exactement le même, de traverser le temps, fonction reset mode on. Chapeau le King, et bizarre de sortir de 853 pages lues sur tablette – tant pis pour les ceusses à préjugé. Si la lecture sur tablette vous fatigue, c’est peut-être plutôt que vous n’avez pas choisi les bonnes lectures. Et fichu King : le malaise à J + 2 dure encore, s’incruste.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 juin 2013
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