journal | Dangeau, Maintenon & tête de veau


L’anabase, en France, se mesure à la distance des supermarchés. Pour remonter vers Illiers-Combray, c’est en quittant la rocade de Chateaudun. Alors une simple route à deux voies dans les champs de maïs, avec les pylônes haute tension et les silos à céréales pour repère. Puis on traverse Dangeau, et au retour je ferai cette photo à main levée, depuis le pont, par la vitre de la voiture. Dangeau : ce bourgeois de Paris considéré comme le meilleur joueur de billard de la place, et que Louis XIV avait gardé à Versailles juste parce qu’il avait l’intelligence de perdre. C’est dans les marges du Journal de Dangeau, qu’il a fait recopier, que Saint-Simon trace les ébauches de ses Mémoires, des premiers jets griffés qui sont un trésor encore plus sombre et dense que la réécriture. Alors, quand je passe à Dangeau, je passe dans un livre – mais personne pour s’intéresser au bonhomme, ce n’est pas comme Proust et sa madeleine. Avec la journaliste, nous allons casser la croûte au bistrot juste en face le musée. La serveuse est de Maintenon, encore un nom de Saint-Simon, mais quand je l’appelle madame de Maintenon elle répond seulement qu’à cause de ça, ça lui fait 45 kilomètres le matin et 45 kilomètres le soir. Le menu plat dessert coûte 11 euros et aujourd’hui c’est tête de veau. Rudement bonne, dans l’assiette creuse, plus câpres et pommes de terre : c’est la dimension réelle de l’anabase, on a traversé des siècles d’histoire pour retrouver un plat. La petite cuisine reconstituée de la maison de la tante Léonie est parfaitement astiquée, mais ce qui s’y passait en 1880 c’est dans l’assiette d’en face que ça se passe. Nous disons que ce n’est pas le plat idéal pour une journée de travail : — Vous ne travaillez pas, vous allez au musée, nous dit madame de Maintenon. — On peut aller au musée pour travailler, je lui réponds. — Vous allez me faire croire ça, dit-elle en remportant les cafés. Mais je crois que cette façon de cuisine, qui aurait traversé droit les façons de Françoise en cuisine, ça faisait encore plus travailler que le musée.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juillet 2013
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