à Seuilly, Dylan et Rabelais sous la lune

lecture Dylan à l’abbaye de Seuilly



MAIS QUELLE EST CETTE RUBRIQUE ? (SE REPÉRER)
une autre page images, au hasard (depuis 2005) :
l’enfoncement des blockhaus

La veille au soir, présentation et lecture à la librairie Le Livre- de Tours (et J-C Bourdais avait fait le voyage !) : on avait dû changer la date, je me retrouve avec 2 soirées Dylan consécutives. Heureusement, c’est assez vaste pour des circulations divergentes.

J’avais mis du Proust dans mon livre sur les Stones, dans la 1ère page du 1er chapitre de mon Dylan, il y a Rabelais : pour écrire le Quart-Livre, il était allé 4 mois résider chez Jamet Brayer, le pilote de Jacques Cartier, près de Saint-Malo, au moment même où les navigateurs dressaient les premières cartes du Saint-Laurent, et, tout au bout, le mystère des grands lacs : ce lac Supérieur qui, à 2700 kilomètres de la mer, était le premier port des Etats-Unis à Duluth, ville natale de Bob Dylan, ainsi nommée parce que fondée par un Daniel Greysolon du Luth, natif de Saint-Germain Laval, près Saint-Etienne.

es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, spaceloyt les greues, desgondoyt les ischies, debezilloit les faucilles. Si quelqu’un se vouloyt cascher entre les seps plus espès, à icelluy freussoit tout l’areste du doux : & l’esrenoit comme un chien. Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Sy quelqu’un gravoyt en une arbre pensant y estre en seureté, ycelluy de son baston empaloyt par le fondement

Je suis souvent venu à l’abbaye de Seuilly, ou à la Devinière, la maison natale de Rabelais. J’en suis voisin. La première fois, c’était micro en main, en 1988, pour une série sur France Culture, quatre Nuits magnétiques sur Rabelais. C’est la première fois que j’y viens de nuit.

On a commis un crime, ici ; le remembrement, raser les haies. On a remplacé le paysage ouvragé par l’homme cultivant à la main contre de vastes étendues à maïs. Où le moine repoussait les ennemis du clos de Seuillé, il n’y a plus que le vieux pigeonnier dans la terre meuble, labourée de frais. Mais c’est la pleine lune, et il redevient menaçant, hors d’âge.

Un des moments cruciaux du Gargantua, c’est quand le même Frère Jean fait lever Gargantua avant l’aube pour aller surprendre les Picrocholins : à ma connaissance, c’est l’invention du premier nocturne en littérature. Dans un texte très étrange, Rabelais affronte un mystère : comment puis-je raconter une scène que je ne vois pas, puisqu’ils sont dans la nuit, précisément pour ne pas être vus ? C’est pour cela qu’on en revient toujours à Rabelais : tour de force de l’invention mentale, qui donne sa grammaire de réel à la langue.

les uns cryoient saincte Barbe, les aultres sainct georges, les aultres saincte Nytouche, les aultres nostre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles/ de la lenou/ de rivière. Les uns se vouoyent à sainct Iacques, les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il brusla troys moys après si bien qu’on n’en peut salver un seul brin. Les aultres à Cadouyn, Les aultres à sainct Iean d’Angely. Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à sainct mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays : es reliques de Iaurezay : & mille aultres bons petits sainctz

Les gens qui m’invitent habitent tout auprès. Leurs professions bien diverses : le géographe urbaniste qui tâche de limiter les dégâts de rocades et lotissements, le médecin rural qui se rattrape le vendredi soir sur contrebasse be-bop, l’acteur de cinéma (Philippe du Janerand) qui part tourner 2 mois puis revient dans cette enclave de vieille histoire, avec restes sarrazins, entre Vienne et Loire, ou celui qui expédie ses tomates, justement, jusque dans le Minnesota. Le bébé qui pleure, c’est celui d’un photographe dont j’ai le travail depuis longtemps tout près de ma table : Luc Delahaye.

Ils se retrouvent cinq à six fois l’an, avec un invité. Alberto Manguel m’a précédé : en voisin aussi. Mais, surtout, c’est une lecture rémunérée en nature, et on me gâte : deux cartons de Chinon, un de Bernard Baudry, un de Rousseau Frères.

les petitz moinetons coururent au lien on estoyt frère Iean, luy demandant en quoy il vouloyt qu’ilz luy aydassent, A quoy respondit, qu’ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre. Adoncques laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencèrent d’esguorgeter/ & achever ceulx qu’il avoit desià meurtryz. Sçavez vo’ de quelz ferremens ? A beaux gouetz, qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix

L’abbaye de Seuilly, aux heures diurnes, accueille tout un travail pédagogique, et des formations. Nous étions pour cette lecture dans la grange dimière, mais en face, dans le bâtiment conventuel, une confrérie dite "pantagruéliste" s’était rassemblée, sortant déguisés de leurs voitures (on gardait quand même les lunettes, et c’était curieux, plus tard dans la soirée, lourdement éméchés, de les voir en tenue de guignol 16ème siècle se flasher à tire-larigot via leurs appareils photo numériques) : décidément, Ronsard qui accusait Rabelais de gras dans la moustache a fait bien du mal : tant mieux s’ils s’amusent. Moi je préférais la terre meuble sous le pigeonnier, dans la pleine lune.

Merci à Pascale et Pascal Michaud-Delahaye (et bon anniversaire !).


Comment un moyne de Seuillé
saulva le le cloz de l’abbaye du sac des ennemys.
Chap. xxv.

 

Tant feirent et tracassèrent en pillant & larronnant, qu’ilz arrivèrent à Seuillé : et detroussèrent hommes & femmes, et prindrent ce qu’ilz peurent : rien ne leurs feut ny trop chaud ny trop pesant. Combien que la perte y feust par la plus grande part des maisons, ilz entroient par tout, & ravissoient tout ce qu’estoyt dedans, & iamays nul n’en print dangier. Qui est cas assez merveilleux. Car les curez, vicaires, prescheurs, medicins, chirurgiens & apothecaires, qui alloient visiter, pensr, guerir, prescher, & admonester les malades, estoient tous mors de infection & ces diables pilleurs & meurtriers oncques n’y preindrent mal. Dont vient cela messieurs ? pensez y ie vo’ pry. Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l’abbaye avecques horrible tumulte, mays la trouvèrent bien reserrée & fermée : dont l’armée principale marcha oultre vers le gué de Vède, exceptez sept enseignes de gens de pied & deux cens lances qui là restèrent & rompirent les murailles du cloux affin de guaster toute la vendange. Les pouvres diables de moynes ne sçavoient auquel de leurs saincts se vouer, à toutes adventures feirent sonner ad capitulum capitulantes : là feut decreté qu’ilz feroient une belle procession, renforcée de beaux prechans & letanies contra hostium insidias, & beaux responds pro pace. En l’abbaye estoyt pour lors un moyne claustrier nommé frère Iean des Entommeures, ieune, guallant, frisque, dehayt, bien à dextre, hardy, adventureux deliberé, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur d’heures beau debrideur de messes, pour tout dire, un vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moyna. Icelluy entendent le bruyt que faisoyent les ennemys par le clos de leur vigne, sortit hors pour veoir ce qu’ilz faisoient. Et advisant qu’ilz vendangeoient leurs clous, on quel estoyt leur boyte de tout l’an fondée, s’en retourne au cueur de l’eglise ou estoient les aultres moynes tous estonnez comme fondeurs de cloches, lesquelz voyant chanter. Im. im : im/pe/e/e/e/e/tum/um/in/i/ni/i/mi/co/o/o/o/o/rum/um/
C’est, dist il, bien chien chanté. Vertus dieu, que ne chantez vo’ A dieu paniers, vendanges sont faictes ? Ie me donne au diable, s’ilz ne sont en nostre clous, & tant bien couppent & seps & raisins, qu’il n’y aura par le corps dieu de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Iacques que boyrons no’ cependent, no’ aultres pauvres diables ? Seigneur dieu da mihi potum.

Lors dist le prieur claustral. Que fera cest hyvroigne ycy ? Qu’on me le mène en prison, troubler ainsi le service divin ?

Mays, dist le moyne, le service du vin faisons tant qu’il ne soyt troublé, car vous mesmes monsieur le prieur, aymez boyre du meilleur, sy faict tout homme de bien. Iamays homme noble ne hayt le bon vin. Mais ces responds que chantez ycy ne sont par dieu pas de saison. Pourquoy sont nos heures en temps de moissons & de vendanges courtes & en l’advent & tout l’hyver tant longues ? Feu de bonne memoyre frère Macé Pelosse, vray zelateur, ou ie me donne au diable, de nostre religion, me dist, il me soubvient, que la raison estoyt, affin qu’en ceste saison nous facions bien serrer & fayre le vin & qu’en hyver nous le humons. Escoutez messieurs vous aultres : qui ayme le vin le cor dieu sy ne suyve. Car hardiment que sainct Antoine me arde sy ceulx tastent du pyot, qui n’auront secouru la vigne. Ventre dieu, les biens de l’eglise ? ha non non. Diable sainct Thomas l’angloys voulut bien pour yceux mourir, si ie mouroys ne seroys ie pas faict de mesmes ? Ie ne mourray ia pourtant, car c’est moy qui le foys es aultres.

Ce disant mist bas son grand habit, & se saisit du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cormier long comme une lance, rond à plain poing & quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon & mist son froc en escharpe. Et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys qui sans ordre ny enseigne, ny trompete, ny tabourin, par myu le clous vendangeoient. Car les porteguydons & portenseignes avoyent mys leurs guidons & enseignes l’orée des meurs, les tabourineurs avoient defoncez leurs tabourins d’un cousté, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargez de moussines, chascun estoyt desrayé, Il chocqua doncques si roydement sus eulx sans dyre guare, qu’il les renversoyt comme porcs frapant à tors & à travers à la vieille escrime, es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, spaceloyt les greues, desgondoyt les ischies, debezilloit les faucilles. Si quelqu’un se vouloyt cascher entre les seps plus espès, à icelluy freussoit tout l’areste du doux : & l’esrenoit comme un chien. Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Sy quelqu’un gravoyt en une arbre pensant y estre en seureté, ycelluy de son baston empaloyt par le fondement. Si quelqu’un de sa vieille congnoissance luy crioyt. Ha frère Iean mon amy, frère Iean ie me rend. Il t’est (disoit il) bien forcé. Mays ensemble tu rendras l’ame à tous les diables. Et soubdain luy donnoit dronos. Et si personne tant feut esprins de temerité qu’il luy voulust resister en face, là monstroyt la force de ses muscles. Car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine & par le cueur, à d’aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l’estomach, & mouroient soubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril, qu’il leurs faisoyt sortir les tripes, es aultres par my les couillons persoyt le boiau cullier. Croiez que c’estoit le plus horrible spectacle qu’on veit ocnques, les uns cryoient saincte Barbe, les aultres sainct georges, les aultres saincte Nytouche, les aultres nostre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles/ de la lenou/ de rivière. Les uns se vouoyent à sainct Iacques, les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il bruslae troys moys après si bien qu’on n’en peut salver un seul brin. Les aultres à Cadouyn, Les aultres à sainct Iean d’Angely. Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à sainct mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays : es reliques de Iaurezay : & mille aultres bons petits sainctz.

Les uns mouroient sans parler, les aultres cryoient à haulte voix. Confession. Confession. Confiteor. Miserere. In manus.

Tant fut grand le crys des navrez, que le prieur de l’abbaye avecques tous les moynes sortirent, Lesquelz quand apperceurent ces pauvres gens ainsi ruez par my la vigne & blessez à mort en confessèrent quelques uns. Mays ce pendent que les prestres se amusoient à confesser : les petitz moinetons coururent au lien on estoyt frère Iean, luy demandant en quoy il vouloyt qu’ilz luy aydassent, A quoy respondit, qu’ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre. Adoncques laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencèrent d’esguorgeter/ & achever ceulx qu’il avoit desià meurtryz. Sçavez vo’ de quelz ferremens ? A beaux gouetz, qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix. Puys à tout son baston de croix, guaingna la brèche qu’avoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emportèrent les enseignes & guydons en leurs chambres pour en faire des iartiers. Mays quand ceulx qui s’estoient confessez vouleurent sortir par ycelle bresche, Le moyne les assomoyt de coups, disant ceulx cy sont confes & repentans, & ont guaigné les paronds : ilz s’en vont en Paradis aussy droict comme une faucille, & comme est le chemin de Faye. Ainsi par sa prouesse feurent desconfiz tous ceulx de l’armée qui estoient entrez dedans le clous iusques au nombre de treze mille six cens vingt & deux, Iamays Maugis hermite ne se porta sy vaillament à tout son bourdon contre les Sarrasins des quelz est escript es gestes des quatre filz Haymon, comme feist le moyne à l’encontre des ennemys avecq le baston de la croix.




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 novembre 2007
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