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2020.05.17 | Balzac tout nu

C’est une photo faite à la va-vite, directement sur l’iPhone, au supermarché Casino / Géant / La Riche-Soleil (cocher ce qui vous convient le mieux), dans la galerie du lundi matin en plus à 8 jours de la fin de mois ça ne faisait pas gros chiffre dans les travées. Il me fallait une ramette de papier imprimante (suis pas gros consommateur mais parfois pas le choix, même si souvent c’est pour rajouter le tampon, signer scanner et renvoyer par mail c’est ça le progrès). Ils étaient là quand je suis arrivé, ils étaient là quand je suis reparti, je m’étais arrêté au Paul à 5 mètres pour acheter 2 baguettes, alors j’ai regardé. Ce qu’ils vendaient je ne sais même pas : dans cet immense sac de Pops ou XMas Pops il en extrait un balluchon plus petit et profitez-en. Sauf que personne ne souhaite en profiter. Il a tombé la veste pour montrer qu’il est en pleine activité, elle a gardé son manteau pour montrer qu’elle est une cliente de passage, sauf qu’elle ne l’est pas. Il bonimente à voix haute parce que c’est ce qu’il doit faire. Il enchaîne les vannes qui marchent, celles qu’il a appris à faire. Je me souviens d’une à l’aller : – Ah vous allez me dire que je suis un type pas comme les autres, ma chère dame, je sais que vous allez me le dire... Et d’une au retour : – Et dites-moi, ma chère dame, elle est comment, votre belle-mère, elle vous fait rire souvent, votre belle-mère ? Je n’ai pas tout noté, ce n’était pas ça l’important. C’était plus compliqué leur jeu, face à face et yeux dans yeux, et entre deux paroles à voix haute, pour la galerie comme on dit mais la galerie était vide, il insérait des phrases dites très vite à voix basse, rien que pour elle, comme d’une histoire complète à raconter mais qu’il ne pouvait faire que par morceaux. Je n’ai pas de mépris pour ceux qui en sont là pour gagner leur vie. J’en connais personnellement un autre, qui a eu meilleure vie avant et quand on se croise on prend le temps de parler : je crois que la fraternité de saltimbanque me met plutôt de son côté, on le sait bien l’un et l’autre – ça vend quoi, ou ça vend quoi autrement, un écrivain (ou appelez ça comme vous voulez) ? C’est des souvenirs d’enfance aussi. Un mardi sur deux, à Civray, c’était foire – les autres mardis, marché simple. Ils avaient à vendre des montres, des porcelaines qui changeaient de couleur selon la météo, des ustensiles de cuisine magique. La stratégie c’était de parler sans arrêt pour accumuler une petite foule, et seulement quand tout était mûr, que tous les gens étaient pressés de partir, qu’il avait même fait le sacrifice d’une montre ou d’une porcelaine en cadeau, de lâcher tout à dix balles quand on est prêt à l’achat d’impulsion et puis courir où le destin et le retard vous appellent (zeugme, c’est exprès). Ça faisait intégralement partie de notre paysage, leur trogne avait facilement de l’enluminure et le stand n’était jamais loin du bistrot. Est-ce que par eux on n’apprenait pas que la parole était un art autonome, et dangereux ? Je retrouverais ça plus tard chez Balzac avec L’illustre Gaudissart et parfois, sous la rotonde de la gare Saint-Lazare presque par nostalgie je m’arrête quelques minutes écouter celui qui y oeuvre (toujours le même). Seulement on aurait besoin de quoi qu’on n’a pas ? Le goût des merveilles, on le projette dans autre chose. Et puis à quoi bon ces dépenses d’un petit rien, quand la machine à écraser ne vous laisse pas de répit. C’est pour ça que je me suis permis de faire la photo. Une empathie. J’ai de la chance depuis un an, j’ai ce beau boulot mais petit salaire qui au moins me charge en bonne énergie et dans lequel je reçois beaucoup, y compris pour ma façon d’être dans mon travail. En plus c’est si peu payé que, les jours où j’y vais, les frais à ma charge rendent ma venue parfaitement bénévole : je gagne ma vie les jours où je ne travaille pas, en somme. Ce qui est très positif, en fait, dans la liberté intérieure que cela donne vis-à-vis des étudiants. Mais ça ne dispense pas de la montagne à repousser devant soi chaque mois pour boucler. J’ai du vieux cuir et je sais taffer, je m’en tire et je m’en tirerai. N’empêche que parfois j’en écarquille les yeux, à ouvrir mes mails et mon agenda : elles sont où, les commandes radio, ils sont où les projets télé, sans parler de ce qui fait plus mal, la marée basse concernant lectures et stages, alors qu’il y aurait tant et tant à faire, à partager. Ban sur les gémissements, là encore j’ai plutôt vraiment de la chance, entre Chevaigné et la Suisse ces dernières semaines, ou le workshop à l’école d’archi de Nantes, ou le colloque Rabelais, Martigues dans 10 jours, le projet ronds-points qui se dessine. Ou les petits éclats de soleil qui sont à l’horizon et aident à tenir sur le long terme, Providence en juillet, Baltimore en novembre, et là tout de suite la Chine. En même temps, c’est quasiment juste un mois dans l’année. Et j’ose pas trop penser aux autres copains auteurs qui rament, sauf ceux avec qui on échange au quotidien sur Facebook. Trêve : rien de comparable avec eux deux, ce matin, dans la galerie vide. Sauf que c’est la même peur. Sauf que c’est le même déni du monde, qui dit sans cesse qu’il n’a pas besoin de vous. Sauf que précisément on est à creuser avec les mains, si semblables, dans ces fissures d’un monde auquel on indiffère. Puis quand même, au plus profond, ce sentiment précis : que la littérature dans le bruit généralisé de la ville, sa consommation au rabais, et toute la précarité qui gagne, elle intéresse autant que lui avec ses Xmas Pops : y a trop d’étendue de carrelage vide, entre la littérature et la ville, et – à part bonimenter – on n’a vraiment pas de solution de rechange.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 novembre 2014
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Messages

  • c’est le pont au change (celui en dessous duquel le vent hurle au loup) dix heures du soir, un a vue "vie sauvage "(2014, Cédric Kahn) pas sûr que je l’ai déjà dit (le film est pas mal, Mathieu Kassowitz est fort bien) j"’ai rien fait de ce que je devais faire aujourd’hui (sauf le billet delaunay) j’ai pas le moral, je sors promenade (j’aime bien l’écharpe qui traîne gauche cadre, l’appareil met deux secondes et demie pour se déclencher à la nuit, faut le savoir)

  • je me suis inscris pour vous dire comment ce texte est juste et beau

  • (le texte sur mes parents ne veut pas avancer, mais est-ce qu’on en a vraiment quelque chose à faire ? les choses avancent à leur gré, vitesse, heure et moi je suis fatigué) (je lis "le tigre blanc" d’Aravind Adiga, : édifiant) (pas un sou pour m’acheter les Charlotte Delbot que je veux lire, ni le Riccordi de Christophe Grossi : j’en ai ma claque) (et le texte de la république aux lilas qui ne veut pas avancer, les photos à faire sans lumière et tout le bastringue) (je m’en vais mettre la première photo que j’aie jamais faite, si j’arrive à la retrouver) (j’ai cru comprendre que l’hôte de ce petit journal s’en allait en Chine alors bon voyage) (pas réussi, une du 4 novembre 2008 alors)

  • (y’a un salon du livre à la radio et ça donne nevie de vomir les propos) (un peu comme ceux qu’on a entendus sur Volodine dimanche avec le meneur de jeu plutôt pourri et les critiques à moitié crétins) (on fait ce qu’on peut, c’est certain mais quand même) on est en plein travaux, on essaye d’avancer et on se groupe pour le faire (là c’est en bas de chez moi mais on avance) (jvais bosser) (picasso : rien ; ce n’est pas de la couardise, ou de l’imbécillité de la part de ces gens de musée, c’est bien pire, c’est de l’inhumanité simple, on les maudit mais c’est du gâchis)

  • c’est le matin, je dois aller travailler, c’est samedi, il fait beau, je suis fatigué parce que les choses ne sont que ce qu’elles sont (comme disait l’autre "les affaires sont les affaires" ) reçu un mail de picasso qui disait les regrets (peu importe les regrets) demain vingt quatre ans plus tard, comme le temps passe, les taches sur la main droite (celle d’Agnès Varda dans les glaneurs et la glaneuse (2000)) bien sûr vive le cinéma (lu dans canard télé interview de mathieu kassovitz-faut pas s’étonner, après ça, d’être traité comme une merde par le milieu) (en même temps le milieu, qu’est-ce que c’est, hein) (oui) (image capturée taleur ça pourrait être à HongKong ou à Singapour) (have a nice trip) (on notera le primat du chromatisme et des visages)

  • (pas eu le temps taleur alors le voilà) (photo à l’aveugle : ça arrive que le cadre veuille bien se prêter à l’exercice) (j’ai encore travailler comme un dératé-la rate se dilate quand on court trop il me semble ?- j’ne sais rien, mais n’importe, il y avait des dizaines de types chaussures pointues remises de diplômes école d’ingénieurs, les filles qui les accompagnaient étaient toutes en noir et blanc jupes et chaussures à talons, la plupart des types en noir chemises blanches cravates noires : mal au coeur, vraiment,d e voir ces plis dans les âmes) (j’aime bien le regard du type qui va dans le livre sur la couverture duquel un regard se pose sur l’opérateur- ça tombe bien, l’opérateur est absent-je porte le téléphone à ma hanche droite)

  • en allant au Louxor, on passe devant l’une des stations-service les moins chères de paris, de la standard oil, sans personne que des automates, là se trouve une deux chevaux (pourquoi pas ?) (on y a été à pied, pour voir ’71 (Yann Demange, 2014) vraiment bien, guerre civile d’Irlande dans la peau d’un soldat anglais largué seul dans Belfast, scénario au cordeau serré tissé tendu)

  • (écouté Emma Dante dans le poste, et Volker Schlöndorff) (j’arrive à rien, et ça commence à faire plusieurs mois ; j’aime bien écrire pourtant, il y a quelque chose qui ne me laisse pas seul à le faire) (je fatigue, parfois, tu sais) je suis allé retrouver mon frère au paris rome, il y a eu type qui est passé sur son chemin allant de clichy à villiers, (photo manquée, mais comme c’est la seule, je ne vais pas la bazarder ; j’ai mis au point le dispositif, mais je ne suis pas sûr que ce soit tellement au point, comme pratique) (en tout cas, pour les 4, ce sont des femmes dans l’objectif)

  • j’ai pas fait de photo aujourd’hui (bien que passé devant l’arrière de la gare à pied en métro) (pour aller voir au Louxor "le thé à la menthe" (Abdelkrim Bahloul, 1984) qui ne valait pas un café avec un Abdel Kéchiche -ainsi crédité au générique- qui en fait des tonnes et qui ne joue pas, c’en est pathétique) (on peut se tromper en même temps, on a le droit) j’ai bossé (y’avait personne) fait un froid de gueux je vais me coucher (tiens je mets une photo de Neil Young à Malibu, lors de la séance de photo pour la couverture de "On the beach" je crois, elle apsse par là, sur le bureau)

  • c’est un type qui est là, assis dans le tube, ses deux béquilles à côté de lui, c’est midi moins le quart, juste après stal, et tout à coup il se met à hurler, voix rauque, quelque chose (comme je lis "île ronde" de madame Savelli -qu’elle soit ici remerciée-, je lève la tête mais je ne sais pas qui a crié), jer regarde sans bien comprendre, personne ne moufte, je continue à lire le monologue du géant, on arrive à Jaurès, ça sonne, et tout à coup, j’entends et je vois ce type, là, qui hurle "juden raus...!!!" avec sa voix pourrie par la haine, je ferme le livre, je sors le photologue et je regarde l’ordure

  • évidemment le type s’est jeté dans le cadre ; j’ai doublé, mais mal cadré, le type on ne le reconnait pas, pourtant ce serait assez mérité (il y a à belleville aussi un individu du même ordre dont j’ai coupé la tête il y a quelques années), ils existent donc, qu’on ne se méprenne pas, ils sont là parmi nous, ou parmi eux, je ne sais pas comment dire exactement, simplement c’est là et des envies de meurtre surgissent parfois, c’est belleville je dois descendre, il reste dans la rame avec sa morgue sa bile sa haine et ses béquilles (comme on voit, même le photologue rechigne à prendre un cliché aussi ignoble et mord sur la moitié du visage de l’ordure)

  • (c’est pas ça, mais il y a des jours où vraiment, y’en a trop : la saisie plus les bruits de travaux, qu’on ajoute aux emmerdements financiers -ceux-là jte jure quelle plaie- additionnés aux mots des idiots et des déjà pliés en deux, courbés, serviles et vulgaires - hier matin ou un autre jour, je me dépêche dans le métro, passe devant une saloperie -genre caskalakon sur cheveux courts noir et balnc-écharpe burbury dans les gris-parka loden demerde-jean-basket tu vois le topo- il me fait un croche pied alors que je prends l’escalator, je me retourne je lui fais "ça va pas non ?" ce stupide individu "vous passez devant tout le monde", "c’est une raison pour faire un croche pied ?" il passe, met son casque, même pas digne d’un crachat, les ordures passent et l’hiver se pointe) (j’ai vu que le minuscule avait nommé NTM à la deuxième place, il a bien fait) (ici le hall en travaux, aidé par la lumière qui donne au vert des murs une contrepartie mauve, c’est joli)

  • (reçu les "ricordi" de Ch. Grossi, par la poste : merci, merci, merci...!!) (ici les nouvelles boîtes aux lettres pas encore en service, ça va venir, t’inquiète) c’est joli l’orange qui fait la contrepartie du vert des murs- on l’a déjà dit, mais on s’en fout : ça va partir bientôt je ferai la photo quand ce sera tout propre (le bailleur hlm à qui je file mille euros tous les mois depuis vingt cinq ans-je sais que c’était pas des euros jte ferai dire- a trouvé intelligent de refaire les abords des jardinets et les halls (500 00 euros de travaux quand même) alors qu’il y a des milliers de personnes qui crèvent de froid dans les rues, je trouve ça ignoble) (dis, ça va pas, là, dans le journal, que des mauvaises nouvelles ? A part les "ricordi"...)

  • en allant acheter le pain, j’ai croisé un type en train de maquiller quelque chose, là sur les boîtes (ces types-là ne disent ni bonjour ni merde, ils te calculent à peine et continuent leur ouvrage) puis je suis revenu avec ma baguette (une trad à 1,10 tsais) et voilà ce que j’ai retrouvé (toujours pas de courrier, jte dirai) (font pas trop d’économies de scotch, tu vois)