journal | l’heure de train

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construire sa maison

Pour l’heure de train qui sépare Saint-Pierre des Corps de Montparnasse, on est certainement moins de « pendulaires » qu’il y a quelques années. Rétrospectivement, on mesure ce qu’il y eut de rêve pas très sain à l’idée d’une métropole centralisée tendant ses tentacules jusqu’à ce rayon temporel et non spatial (je mets plus de temps à faire les 24 kilomètres de Montparnasse-Cergy que les 240 kilomètres de Tours-Montparnasse), avec avalement – partiellement réalisé, on le voit bien à ce que Tours a d’asséché par rapport à Nantes et Rennes, mieux protégées) des villes de province devenues étalement indifférencié, avec mise en avant de la propriété individuelle parcellisée – maintenant c’est Poitiers ou même la Roche-sur-Yon qui tentent de faire publicité là-dessus. Entre temps, le TGV est devenu la vache à lait de la SNCF laissant se décomposer les autres dessertes, et de 42€ il y a 5 ans (horloge facile pour moi, juste avant le départ Québec), l’aller-retour « Fréquence » est passé à 66€, autant dire qu’on réfléchit avant de venir à Paris. Il leur a suffi de créer un tarif « heures de pointe » et de passer progressivement tous les trains à ce tarif. Mais ce n’est pas plus malade que tout le reste de ce pays malade. Ces deux semaines, j’aurai dû faire le pendulaire plus que prévu, stage Cergy avec quelques étudiants sur leurs projets d’écriture perso pour lequel on est accueilli à la maison de Balzac rue Raynouard, dans le confort de la bibliothèque sur cour, puis la présence école elle-même (voyages qui ne me sont que très partiellement remboursés, autre élément de la mise en question actuelle : je n’y arrive pas), et session CNC plus un autre truc. Les réflexes reviennent : baisser la tablette, sortir l’ordinateur, et si des gens parlent à proximité mettre le casque. C’est toujours (enfin, en général, au retour nettement moins) une heure productive, mais productive comme on veut que ce soit : dans l’errance et le déchiffrage, ces billets de blog par exemple, souvent – ou une page traduite du Lovecraft en cours (The nameless city, magnifique prose lyrique de 1921), ou tel courrier pour lequel on requiert sa propre attention intérieure. Mardi matin j’avais fait cette photo ci-dessus, avec les monstres immobiles qui nous servent de navettes, le Corail derrière qui était encore dépositaire d’une allégorie du voyage, et le bâtiment fixe aux fenêtres éclairées qui en deviendrait presque train lui-même. Bien sûr chez moi je travaille aussi. Mais ce n’est pas la même chose que l’heure fixe, les rames la plupart du temps (rationalisation oblige) trop bondées pour qu’on puisse faire le moindre mouvement, le sac entre les pieds, et le savoir progressif même des zones 3G où on aura une connexion précaire. C’est une bulle par rapport à la connexion aussi : le téléphone relie l’ordi au web, mais on ne s’y promène pas – par contre on peut transmettre si besoin, et parfois j’ai besoin de cette émission immédiate, qui me sépare du texte, blog ou courrier, pour l’avancée intérieure. À la maison, je ne suis pas astreint à la table : pour l’ordi j’alterne position assise et position debout sur le petit pupitre, et pour les premiers jets ou l’heure de traduction je me pose dans un recoin qui m’autorise position semi-couchée plutôt qu’assise. La table hérite donc de tout ce qui reste d’ingrat : ce qui racle dans tous les recoins du jour, les trucs administratifs, l’équation récurrente et désespérante des budgets impossibles même si on bosse comme un chien, les textes promis ou les rattrapages de ci et ça. Le travail pour l’école se prolonge aussi partiellement sur les autres jours (je coupe le dimanche, quand même) mais les étudiants sont toujours les plus respectueux de mes correspondants. Ça suffit là-dessus, c’était juste ça mon étonnement, cette semaine, à faire plus qu’à l’habitude le pendulaire : ce qui s’installe dans la relation à la machine par le sas contraint et immobile, mais la séparation de cette part stérile qui encombre la table. On en viendrait presque, parfois, à prendre le train pour rien, faire un aller-retour inutile rien que pour se débarrasser d’un texte, ou aller vers son imprévu.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 décembre 2014
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Messages

  • (sans doute en passant pour aller vers la rue de Rennes, en autobus, je crois me souvenir, l’arc de triomphe du Carrousel qui me rappelle le monument à Victor Emmanuel de Rome) et pourquoi mettons-nous tant de hargne et d’énergie à penser que la vie est ce qu’il y a de plus sacré, de plus cher et de plus précieux au monde ? Quelle est donc cette courbure de l’âme ? je suis fatigué, j’en ai ma claque et je voudrais juste partir, oublier et laisser les choses se faire sur une île quelque part, ne plus voir personne, ne plus avoir aucune famille, rien, dormir peut-être (c’est que je n’arrive à rien, pas même une ligne, je saisis trois questionnaires, j’arrête, je continue, j’en ai ma claque)

  • hier soir c’était Timbuktu (Abdherramane Sissako, 2014) qui pêche par un scénario un peu défaillant, un mode de narration pour mon goût trop éclaté, un message solide sans doute mais trop marqué à mon sens , mais beau film parfois, paysages ou scènes fortes, terribles, odieuses - la mort par jets de pierres, une horreur- un quelque chose, presque rien sans doute pour que ce soit un chef d’oeuvre (dommage mais à voir) ici photo antérieure de la gare, le tél qui se déclenche trop tard,la gare gauche cadre, les feux arrières des trains rouges, au fond, en haut un visage, un cliché manqué du soir) (il est manqué mais je l’aime bien) (le petit trait bleu en bas capte le digicode de l’immeuble)

  • c’est juste ce qu’on vit ; ce matin, dans le métro .

  • il faut bien produire des clichés (entendu dire que c’était noël : il y a des magasins ouverts, on va pas tarder à se battre pour acheter un chapon, du caviar et du champagne ; on va aller aux jouets ; tablettes ou consoles ? "à vous de choisir" proclame la pub pendant ce temps-là) mais franchement ceux-là, je me cache

  • (la voilà partie, elle si mignonne, si sympathique, qui chez elle, chez eux, m’avait accueilli lorsque j’ai eu mon bac pour le fêter-je ne sais pas, mon père était là où elle est à présent, ma mère ailleurs à Paris au travail, j’ai su je ne sais plus mais j’ai, ce jour-là, bu un peu trop, on a ri, c’était juin, et en juin, ici,l’échange avec l’hôte, voilà, elle s’en est allé, c’est peut-être mieux pour elle, qui sait si elle revoit celui avec qui elle a mené sa vie, ces passages des Ardennes à la Picardie puis à cet Hérault où elle reposera à côté de lui, là-bas où Valéry mais pas celui qui chantait "mon cimetière soit plus marin que le sien", au loin, salut à vous - jamais je ne l’aurais tutoyée, tu vois ça ?) (je pose cette photo volée à Boiffard, parce qu’elle est drôle et parce qu’elle aimait rire : où qu’elle soit, que la paix soit avec elle)

  • C’est la dernière photo que j’ai prise en extérieur avant de décrocher, de ne plus même avoir le temps de télécharger les images chaque soir, que je prenais dans la journée. La librairie en quasi temps archi-plein, les tracas divers, pas directement sur moi mais si violents et proches, le décès de quelqu’un qui aura bien compté dans la vie de l’homme de la maison, lequel n’a vraiment pas besoin de cette peine en plus en ce moment.

    C’est surprenant pour moi de travailler dans un endroit où les affaires marchent, j’ai tant connu de mois durant lesquels le livre en papier semblait terminé. Après la vague Zemmour qui n’est pas encore morte (des gens offrent son "Suicide ..." pour Noël), l’engouement Trierweiler, qui pourtant fut épuisant, semble une plaisanterie anodine. Je tente de m’en consoler grâce à Modiano que les jeunes découvrent, les plus âgés redécouvrent, et que tout le monde considère avec bienveillance fors quelques messieurs très sûrs d’eux. J’ai ressorti "Lacombe Lucien".

  • on ne sait pas bien ce qui leur prend : voilà plus de vingt ans que je vis là, c’est la première fois que ce type de décoration se propage jusqu’ici (l’année dernière a été la première fois que la rue de Belleville était , elle aussi, atteinte dans ses premiers numéros, touchée, infectée) (comme ces affaires-là arrivent le quinze décembre, il s’agit certainement d’une mainmise des commerçants chinois : ça va peut-être rester là jusqu’au nouvel an dudit -c’est quand même le 19 février, ça fait loin, 2 mois, non ?)

  • elles s’illuminent à la nuit, les guirlandes aussi en basse tension style LED, je suppose, c’est pas si joli (Noël a quelque chose de plus en plus déplacé-est-ce un effet de l’âge mais c’est le dégoût) (je lis, j’écris à peine, j’écoute la Mnouchkine) (trouvé "la vie devant soi" à 3e chez l’Odyssée sur l’avenue, un folio qui n’indique pas que le texte a reçu le prix goncourt, il est d’ailleurs signé Gary Ajar en plus petit ; en même temps on s’en fout, ce qu’on aime c’est que madame Kaminker alias Simone Signoret interprétait madame Rosa dans le film de Moshé Mizrahi (image Nestor Almendros quand même hein) en 78, et elle, on l’aime)