2015.07.28 | San Francisco, la mort & les images

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Quand on arrive pour quelques jours dans cette ville d’énergie, de brume et de vent, ouverte sur sa baie et sa baie sur le Pacifique, c’est lui que d’abord on va saluer. L’élégance de Bay Bridge et la suite des piers et pontons qui sont ici un fragment de notre histoire commune.

Et puis, sur le ponton, ces fleurs fanées, la photographie (1) du visage. Il y a le nom aussi. On ne cherche pas tout de suite sur Internet. On va au bout du ponton, on revient, on s’arrête. C’est la date qui nous fait mal, l’année de naissance, et puis l’autre date – en ce lieu même, à peine quelques jours plus tôt, et dans la journée, comme on le fait.

Alors on regarde sur Internet, il suffit de sortir l’iPhone de sa poche. Tout cela, l’iPhone, Google, Facebook, PayPal, Twitter, Firefox et les autres, on a presque ça sous les yeux, quand on regarde la baie et la ville. Et aussi les porte-conteneurs qui rapportent d’Asie ce qu’on y fait fabriquer. Le déséquilibre du monde ici a une matérialité.

Sur le web, ce qui parvient de suite, c’est les phrases de son père. Elle travaillait à San Francisco, il lui avait rendu visite, ils s’étaient adossés là, sur le ponton, le dos à la ville et quelqu’un sur leur téléphone avait fait la photographie (2), ils voulaient l’envoyer à la mère. Le type a surgi, et tiré à bout portant.

Un simple article de journal et c’est comme la vieille tragédie grecque, les phrases si simples et minérales d’Eschyle ou d’Euripide. La demande d’aire, Dad, Dad help me et puis sa réponse à lui, dans l’ambulance, disant qu’il lui a mis la main sur le front comme il faisait lorsqu’elle était enfant.

L’article le dit aussi : les autres passants, présents sur le ponton (il y a toujours du monde sur les pontons de San Francisco, à quelques dizaines de mètre du l’embarcadère principal) ont photographié (3) et filmé avec leurs téléphones le type qui s’enfuyait. C’est comme cela que la police de suite l’a identifié, et puis l’a cueilli à quelques centaines de mètres, planqué sur un chantier.

C’est là où ensuite ça ne s’en va plus de vous-même. L’arbitraire, le gratuit. Folie, ou l’incohérence majeure d’un pays qui nie l’angoisse, et laisse se faire le fracas. Et ils en seraient indemnes, eux tous, dans un rayon de quelques miles, qui gèrent Internet et l’organisent, même pour nous, à distance ?

On reste avec cette mort dans les bras, et l’article du journal après les fleurs fanées.

Un monde qui noie ses propres tragédies, et des noms qui nous la redisent, en face.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 juillet 2015
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