2015.11.11 | homme en slip avec une pelle

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New York devant l’eau

La différence des photos d’actualité et des photos tout court c’est que probablement les premières on les remplace par d’autres sans devoir de mémoire, ni vraie trace en nous-mêmes ? Si c’était aussi simple, ça se saurait. Pourtant cette photo qui traîne partout sur les réseaux depuis hier bien difficile de savoir pourquoi elle vient percuter en plein l’imaginaire collectif. Conjonction d’éléments ? Dans un monde rempli d’armes chimiques, d’armes nucléaires, d’égorgeurs, de décapiteurs (144ème décapitation au sabre en Arabie saoudite depuis le début de l’année, dont au moins 2 blogueurs), de missiles et d’avions de guerre, celui qui attaque un homme à la pelle, une brave pelle de jardin mais ça fait mal. Autant que les manches de pioche des flics qui ont tué ce jeune militant écologiste dans le Tarn l’an dernier et ont bien pris soin de camoufler leur triste vengeance au nom de la République. On n’est pas dans un monde très gai. Alors c’est peut-être ça d’abord que le fait que ce type soit en calcif détourne ou annule ou renverse. Un beau slip à carreaux écossais, l’alliance et du poil au bras. Pas une tête à relire Proust les soirs d’hiver, mais qui pourrait le lui reprocher : il y en a plein nos lotissements des comme lui, à pas 30 mètres de chez vous ça commence. Et il renverse aussi Google à lui tout seul : cherchez homme en slip en mode image ça ne donnera rien, mais cherchez homme en slip avec une pelle et voilà tous les détournements qu’il a causés : Internet par nature est joyeux dans un monde qui ne l’est pas. Et pourtant, est-ce que ça fonctionnerait sans le 3ème terme, c’est-à-dire : homme qui cogne sur un autre homme avec une pelle parce qu’il mange des oiseaux, de minuscules oiseaux des champs, des oiseaux au nom très doux de pinsons ? Littré : « Pinson : petit oiseau dont le plumage est de diverses couleurs, et le bec gros et dur (la fringille célibataire, granivores). » Première occurrence du mot en langue française, Littré toujours : 1407.... « N’i aureit il comparisun Plus que de l’egle e del pinçun. » Nous, de la province, on le sait : en 20 ans, plus de la moitié des oiseaux urbains et péri-urbains ont disparu, en nombre, et en variétés. On ne voit plus de chardonnerets, plus de mésanges, à peine quelques rouge-gorges, tous ces noms qu’on avait appris à reconnaître dès l’enfance (et encore, Bergounioux les connaît tous, pas moi). C’est comme ça qu’ils font, dans le sud-ouest, les hommes en slip à carreaux : un cornet de papier avec de la viande pourrie au fond et de la glu sur les bords, et quand l’oiseau s’est collé il n’y voit plus, alors ils l’assomment. C’est pour ça, la pelle. Après, je ne sais pas comment ils s’y prennent, s’ils mangent le pinson tout cru avec les plumes, ou s’ils les plument et les jettent à la poêle, ils n’ont pas l’air pourtant pétris de famine, ces hommes-là. Enfin, rien de glorieux. C’est petit, il en faut beaucoup : l’homme rapporte pour les manger un sac d’oiseaux morts. Mais c’est comme insulte au monde : insulte à tout ce qui ne va pas dans le monde. Sa pelle, à ce vieux beauf, c’est sur notre tronche à nous tous un par un qu’il l’a balancée. À part que, dans le monde d’aujourd’hui, il y a toujours quelqu’un pour vous photographier au mauvais moment.

LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : passer la mer c’est un jeu des chances, journée ordinaire à Cergy, le corps et l’écriture.
- lu sur le web : Cécile Portier, Des noms sur les choses et sur publie.net un très beau texte, Les longs silences.
- nouveau ou actualisé sur Tiers Livre : de la vidéo virale comme invention & écriture.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 novembre 2015
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