2016.02.06 | surfaces progressivement recouvrantes


Cela manque d’horizons. On peut rêver d’un livre à faire, il y a tant et tant qu’on rêve d’un livre qui remplacerait tous les autres, c’est ce qui est devant votre chemin et le tire. On sait bien que ça a changé, qu’ils ne vous attirent guère, les parallépipèdes industriels qu’on aperçoit les gens lire dans le train ou dans le métro. Une sorte de mer s’est retirée, laissant, là où commencent la roche, les grottes, des flaques où vous et quelques autres, mais parfois loin, à distance, sans qu’on puisse transmettre, avez vos campements, vos niches. Probablement que ça suffit. Probablement que pour le rêve on peut se contenter de l’intuition, de ce rêve d’oeuvre majeure et vous restez contempler ces noms qui tout près de votre table depuis si longtemps vous accompagnent. On sait qu’on est déjà à flanc de la bascule. On imagine des nappes mouvantes, avec des reflets. Cet exercice, plutôt que l’écrire, je le filme. 9a me frappait hier soir, lisant Signes extérieurs de Bergounioux, où il parle de 2 expériences liées à la découverte de la musique, comment ce rouage précis m’entraînerait aujourd’hui à le dire par vidéo et non cet effort vertical du dire qui crée ce dense objet d’une quarantaine de pages, et le fait qu’au matin la mémoire des phrases soit très précise (ai aussi été écouter les deux musiques dont il parle, sur Spotify). Ce site reste dépôt d’écriture, et cette improvisation écrite que je tiens, là, en ce moment précis, dans le jour par défait, je ne sais pas si je pourrais la tenir en vidéo. Le silence est ce lieu même de l’écriture. Pourtant, c’est bien de surfaces progressivement recouvrantes dont je rêve, où on passerait comme à effleurer de la main d’une surface écrite à une surface dite. Peut-être que le livre, en ces temps mornes, aurait capacité – comme souvent il l’a eue dans son histoire – de se faire compositeur d’horizons. J’aimerais trouver ça dans ceux qui paraissent, et dont je me sens frère. Mais chacun est plutôt à arracher sa part de fragment, piocher dans cet étroit recoin de terre du pays noir, abandonné par la mer. C’est pour cela que j’aime les oeuvres avec labyrinthes et enfoncements. Parfois, le labyrinthe et l’enfoncement peuvent se retrouver en miniature dans un livre, comme on le trouve pour 5 euros dans Autoportrait d’Edouard Levé. Il nous faut des travaux qui soient comme des devoirs, qu’on puisse recommencer rien qu’à s’asseoir à sa table – c’est mon cas avec Lovecraft, dont je suis loin d’avoir rejoint encore les bords. Ces deux mois, au lieu d’affronter une nouvelle traduction, c’était mettre au point celles qui vont paraître en mars, cela ne donne pas cet appui qui sert à ignorer l’absence d’horizon, ou cet horizon qui se resserre, justement parce que les temps sont mornes. Des fois on s’assoit à sa table sans avoir rien à y faire, parce que toute la masse des tâches qui attendent ont plus à faire avec la banalité du temps qu’avec la grotte elle-même, qui seule compte. On est tiraillé : une médiathèque à 120 km d’ici qui vous propose très gentiment de venir parler de vos livres et on n’ose pas leur répondre qu’on ne sait pas faire, qu’on n’a pas vocation à le faire. C’est ce que je mâche et remâche, en ce moment. Je passerais bien à faire une vidéo par jour, quoi que ce soit que je fasse dans le jour. J’ai peur un peu de ça aussi : qu’est-ce que ça recompose ? Jusqu’ici, sitôt le bout de vidéo chargé sur YouTube, j’efface les cartes et disques, peut-être je devrais accumuler pour une sorte d’objet fou qui serait une nappe infinie de paroles et d’images. Il faudrait s’enfermer dans un livre comme on quitterait la peine au recommencement du monde – c’est cette espace-là qui nous manque à tous. L’oeuvre majeure est fragmentée, et se livre dans la fragilité de ses supports, elle n’est majeure que parce qu’elle est la seule corde qui vous retienne à l’air et la lumière. Cette fragmentation peut-être n’est insupportable à vivre que depuis votre propre perception, et ces heures branchies à l’air entre deux moments ici à écrire, ou deux moments de vidéo-parole. On aimerait tellement avoir droit à si peu, mais si peu de tranquillité pour ne penser à rien d’autre – l’artisanat d’autrefois, quand l’édition le permettait, vous a peut-être trop habitué à ce confort. Je ne sais plus où est mon rêve de livre, sinon ce geste même, dans l’instant du site, dans l’instant de la parole. C’est peut-être cela qu’il faut qu’à chaque minute je réapprenne, quand tout le dehors est si dur avec nous tous. Ou tout cela une question d’angoisse, l’éternelle angoisse.

LE CARNET DU SITE
- nouvelle vidéo : sur Lionel Ruffel, Brouhaha et cerveau littéraire
- lu sur le web : la vie sous ciel de béton, dans la boîte verte
- nouveau ou actualisé sur Tiers Livre : reconfiguration de la page livres.
- photos haut de page : Point Reyes, août 2015.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 février 2016
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