jour d’importance | nerval.fr rejoint Tiers Livre


Une expérience web, c’est-à-dire édition et publication en ligne, en temps de transition et d’invention, n’a pas le choix sinon d’être en permanence modelable.

C’est le cas ici depuis l’origine, donc il y a bientôt 20 ans, fin 1997 – voir les toutes premières traces du site.

J’en souffre évidemment : chaque expérience signe en naissant le moment précis où elle surgit, et ce site est un vieux corps couturé de cicatrices, avec des marques fossiles de chacune de ses étapes.

Mais c’est plus de 100 000 liens désormais qui pointent sur Tiers Livre. Né en détachant mon espace personnel de remue.net devenu collectif (et qui continue sa route), je l’avais conçu comme laboratoire personnel, à la fois sédimentation d’un travail amorcé bien auparavant (mon 1er livre en 1982) et des expériences en temps réel selon l’évolution du support et des médias, y compris l’aventure livre numérique, toujours présente ici-même, et bien sûr loin d’être finie puisque, malgré ronchons et pressions, l’écosystème de la lecture numérique continue de se développer et de se stabiliser.

Le web se pense collectivement, ses outils s’inventent en permanence collectivement. L’arrivée des réseaux sociaux a déplacé les zones de propulsion et de débat – bien sûr, c’est par Twitter et Facebook, que je considère aussi comme des expériences vivantes et en permanent remodelage, que continuent diffusion et discussion.

J’avais voulu fonder la revue nerval.fr (un des nombreux noms de domaine qui m’ont appartenu) pour maintenir cette respiration collective, avec un accent qui n’existait pas dans les autres revues web : un espace consacré à la prose narrative, fiction ou non-fiction, francophone ou traduite, réflexive et expérimentale. En 3 ans, plus de 110 000 lectures pour les 114 textes en ligne à l’heure actuelle, de plus de 80 auteurs différents.

Il n’est pas question de laisser s’endormir un tel trésor, et les voix et démarches que cela m’a permis de découvrir.

Bien sûr, ce n’est pas encore ce que j’aurais voulu : bien des amis de l’imprimé hésitent à donner des textes, alors que ce dialogue, présence sur web, relais des présences réseau, me semble décisive. Souhait aussi que la revue, par sa ductilité, fasse écho aux aventures en cours, aux nouvelles publications.

Entretenir un site c’est un travail considérable (et cher, aussi, incidemment). Ces derniers temps je n’y arrivais plus : nerval.fr supposait de dégager chaque semaine une pleine demi-journée de travail, ça ne m’était pas possible.

Mais, sur le fond, c’étaient d’autres changements plus souterrains, à mes yeux même invisibles : Tiers Livre respire aussi par sa communauté, et les plusieurs centaines – dont vous êtes peut-être – à avoir généreusement acquis ce pass d’accès à ses ressources réservées (non pas acheter un livre numérique, mais le droit d’accéder de façon définitive à l’ensemble, en permanence mis à jour), et d’autre part, les rubriques de vidéo-lectures sur les parutions livre, ou les bientôt 40 dimanche 3 blogs sur l’actualité du web sont autant d’espaces frontière, du site vers son dehors.

Le succès de « l’atelier d’été », milliers de pages lues, centaines de contributions reçues, a enfin désigné une route viable pour la section ateliers d’écriture, elle aussi en permanent remodelage. Voir ce qui résulte de la dernière proposition, à partir des portes de Georges Perec. Et, pour plusieurs des contributeurs, la nécessité de rendre perméable le lien entre contributions ateliers et espace revue.

Enfin, le rôle de miroir et de fluidifiant que joue désormais la chaîne vidéo, devenue pour moi un espace d’écriture et de création en soi – déplaçant aussi le rôle de ce journal, devenu une sorte de boussole et d’édito pour le site tout entier, voilà ce qui m’a déterminé : cette nuit, la revue nerval.fr a déménagé pour intégrer le site principal (comme je l’avais fait aussi, il y a quelques semaines, pour le chantier Lovecraft).

Cela me permet de mieux gérer effort et temps : Tiers Livre, en gros, j’y habite. Les fichiers de gestion graphique (css) sont centrés en un seul point. Le site lui-même bénéficie d’atouts techniques – accès rapide low latency, démultiplication nuage qui répartit les accès selon les points géographiques d’entrée, fort repérage Google avec indexation immédiate et globale – qui sont réservés aux plateformes pro. Tiers Livre, c’est plus de 35 000 visites individuelles par mois, il s’agit aussi de faciliter l’expérience lecteur, faciliter la circulation dans ce qui est de toute façon un corps indivisible et pluriel.

Le déménagement est effectif, même s’il reste quelques ajustements. Maintenant, je suis moi-même curieux de ce que cela va induire sur l’évolution des sommaires de la revue. J’ai une bonne poignée de propositions en attente, que j’hésitais à propulser sur nerval.fr compte tenu de cette stagnation que je pressentais : les temps sont durs aux petits sites, dans le mouvement permanent de sur-concentration du web.

J’invite aussi les auteurs présents sur nerval.fr, qui souhaiteraient ne pas voir leur publication reprise dans les frontières de Tiers Livre à me le signaler pour immédiat retrait : la charte de publication de la revue est très claire. À l’inverse, si certains d’entre vous ont sur leur blog ou site un lien vers leur publication nerval.fr, merci de bien vouloir procéder au changement d’adresse.

On sent à nouveau, ces temps-ci, battre souterrainement le coeur du web. On est contraint à la résistance. Mais on est aussi les principaux dépositaires de l’invention, tandis que le monde traditionnel bégaye et s’essouffle, à force de considérer le numérique comme sempiternelle menace (voir le dernier gâchis en date, les 3 millions d’euros d’argent public engouffrés en 2 ans dans MO3T, avant fermeture la semaine dernière, les responsables vont bien merci).

De nouvelles revues ne cessent de naître, les expériences de publication web tous formats ne cessent de multiplier. Une micro-micro-économie commence à poindre, insuffisante à nous faire vivre, mais nous aidant à soutenir présence et outils – y contribue de mon côté la vente directe de mes livres (ceux qui fréquentent activement une librairie vivante n’en ont pas besoin, mais toutes nos pratiques sont mixtes, et aucune librairie indépendante ne pourrait se permettre d’avoir tout François Bon en stock), y contribue la librairie numérique à la fois sur iTunes, Kindle, Google Play, Kobo etc ou là aussi en accès direct, et y contribue surtout votre présence active via ce pass 20 euros une fois pour toutes.

Le paysage est redevenu mobile, le combat de titans pour la vidéo entre YouTube et Facebook nous ouvre paradoxalement de nouveaux partenariats et interstices, et bien sûr Internet en permanence (pour l’instant, Tiers Livre reste principalement une expérience de lecture tablette et laptop, mais la présence réseau via YouTube, Instagram, Facebook est une des façons de faire vivre le site dans le web dit « mobile ») comme lieu principal et essentiel de lecture dans toutes les strates, de l’échange privé, de la lecture divertissement, du relais informatif de détail jusqu’à la bibliothèque généralisée, et bien sûr cet espace d’invention et réflexion qui remplace progressivement pour chacun de nous la presse tétanisée et les lourds médias traditionnels, qui finalement sont bien plus que nous en souffrance – donnons-nous les moyens de faire exister réellement ce que nous portons de création et réflexion.

Plus que jamais, chacun d’entre nous sait que toute avancée personnelle résonne avec le collectif (on le voit en ce moment aux nombreux d’entre vous qui commencent à insérer sur YouTube de véritables matériaux et invention littéraires). Je continuerai à publier sur ce qui s’appelle maintenant, tout simplement, la revue Tiers Livre les textes qui me semblent participer de cette respiration, de ce nécessaire en avant.

Alors merci de vos lectures, merci de votre présence, merci de votre soutien. Rendez-vous dès les prochaines heures pour les premiers nouveaux textes dans la revue. Images en haut de page : San Francisco, août 2015, lieu essentiel de l’évolution web.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mars 2016
merci aux 953 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page