2016.03.27 | « il y a du monde là-dedans »

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tombeau vide de Voltaire

Bizarre exercice, que je n’avais pas osé aborder hier et que j’ai affronté en un peu plus de 4 heures aujourd’hui, avec des pauses pour prendre écart. Les 28 et 29 avril, au théâtre de Fos-sur-Mer, là où on a fait notre atelier d’écriture, on présentera notre film transmedia : 35’ d’un film linéaire très plastique, la grande force et beauté géométrique de l’aciérie, prise au ras de la coulée, ou juste au-dessus du laminoir (réalisation Emmanuel Roy). C’est fait pour la diffusion web, et les interactions avec celle ou celui qui regarde, sur ordi, tablette, téléphone, déclenchera la lecture audio des textes en binaural, l’affichage de quelques segments forts. Vendredi dernier, Vincent Segal a doublé ces sons usine de sa propre intervention, reprendre de l’intérieur le bruit cyclique et majestueux, grondant et grognant, sifflant de l’usine, et le déconstruire avec son violoncelle. Au terme du parcours, chacun pourra télécharger un livre numérique incluant l’ensemble des textes sous forme d’abécédaire. Il y a 3 semaines, nous avons aussi complété par une suite d’entretiens de fond (Jean-Louis Malys, Bernard Stiegler, Leslie Kaplan, François Schuiten et d’autres suivront). Mais, parce que compte aussi plus que fortement cette interaction directe du film avec le lieu où on en parle, là le théâtre de Fos, mais ensuite festivals ou pourquoi pas lycées, musées (je pense à Belval, si déréalisant), l’équipe de Fos nous a proposé une expo photo, tirages 60x90, de l’usine. C’étaient nos premières incursions, avant de filmer : Pierre Bourgeois avait son 7D, et la force plastique du lieu, soit de nuit, soit aux premières heures de l’aube, a été pour chacun de nous une découverte comme nulle autre – je le dis gravement. Autant du point de vue esthétique que pour la force humaine dont témoigne chaque accroche du regard. Par exemple, à cause du mistral, les stocks de minerai sont arrosés d’eau incluant de la résine, pour limiter la poussière – le rendu des couleurs, leur vernis, est unique à Fos. Vendredi, chez Pierre Bourgeois, j’ai téléchargé l’ensemble de ce dossier : 1144 images. Comment sélectionner les 15 ou 20 qui feront l’expo ? J’ai beaucoup écouté Pierre. Je sais bien, à Cergy, comment travaillent les élèves photographes et ce que j’apprends d’eux. La force du lieu est telle que les images les plus simples semblent miraculeuses, époustouflantes. Mais reconnaître une aciérie, tout le monde le sait. Quelles images au contraire produisent un décalage ? Je flashais sur des images qui deviennent si aisément géométriques, aussi pures et contrastées qu’un Léger ou un Mondrian. Réaction de Pierre : mais si tu reviens 5 jours plus tard, est-ce qu’elles te surprendront encore ? Je me souviens qu’il a ouvert sur l’ordi une photo qui à moi me semblait modeste, mais à mesure qu’on la regardait tout un ensemble de détails se sont mis à dialoguer. C’est là qu’il a eu cette expression : « Il y a du monde, là-dedans. » Je m’en souvenais très bien, ce matin, en commençant – et pourtant, même en passant une par une les 1144 images, je ne l’ai pas retrouvée, la photo. Pierre m’avait dit de procéder plutôt par élimination, je l’ai suivi. J’étais en Adobe Bridge, sur ma grande dalle 27’’, et c’était une façon aussi de le voir au travail : une fumée, une lueur, une bobine à rouiller, il essaye plusieurs cadrages, plusieurs focales. Il y a 6 ou 8 images concernant le même angle de bâtiment, le haut-fourneau aperçu, la boue et les reflets qu’il y avait ce matin-là, ou la cokerie interdite (non, là 20 ou 40 images). J’avais enregistré un double de mon dossier, le nouveau ne comportait plus que 350 images. Pause, copie du dossier, et je suis descendu à 80 images. Il m’a semblé que plus rien ne serait possible, que chacune d’elle m’était nécessaire. En répétant l’opération, comme les rouleaux de laminoir amincissent la brame, j’en ai gardé 25. Là, tout de suite, je viens de les revisionner : est-ce que le regard de Pierre Bourgeois n’aurait pas forcément été différent ? J’ai gardé cette impression de monde fantastique que j’y ai eue chaque fois (il paraît qu’on est persona non grata là-bas, maintenant). Géométries, détails, signes du quotidien, présence du feu, j’ai essayé que ce ne soit pas homogène. Mais c’est quoi, le mystère qui fait qu’une photographie vous reste dans la tête ? Et si j’en gardais seulement une et une seule (et son fantôme) pour ce billet lui-même, et qu’elle soit imprévue, laquelle je garderais ? « La littérature est l’art du sacrifice », disait Flaubert, et je me souviens de séances de montage, avec Luciano Rigolini ou Thierry Garrel, quand votre film fait 70 minutes et qu’il faut s’en tenir à 52... Mais fichtre comme je me serais bien passé de l’exercice. Et pourquoi pas exposer une série d’écrans LED, chacun relié à un seul MacBook propageant aléatoirement les images depuis cette unique base de 1144 ? Est-ce que la contrainte qu’on se donne contre la profusion est encore seulement justifiable ? Et pourtant, j’imagine qu’ils seront beaux, les tirages... (Ci-dessus : Fos-sur-Mer, ArcelorMittal, photographie Pierre Bourgeois.)



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mars 2016
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