2016.05.15 | « on a pensé à tout » (de la sociologie Relay)

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2019.09.23 | ma vie en petit

En tête de ma petite vidéo voyage au Danemark (la voir ci-dessous), j’ai inséré 50 secondes de sociologie du quotidien : la réouverture du Relay dans le hall de la gare de Saint-Pierre des Corps.

D’accord, ça ne mérite pas plus. Il y a longtemps, bien longtemps (20 ans qu’on s’est posé à Tours, et depuis ce temps-là au moins 2 fois par semaine le train pour Paris, même dans la cascade de boulots et galères qu’un saltimbanque avec charge de famille peut empiler), passer à la gare c’était passer au Relay – je ne sais même pas si ça s’appelait déjà Relay. Le Monde, qui paraissait à Paris vers 13h30, y était mis en vente dès 16h. Je crois que c’est au moment de l’ADSL, en 2002, que j’ai cessé d’acheter le Monde papier (une fois, au Québec en 2008, j’en avais racheté un pour voir ce que ça me faisait – mais rien, ça ne m’avait rien fait).

Le rapport aux magazines était différent aussi : en début de mois on entrait, on ouvrait MacMachinTruc, et selon le sommaire et les affinités on achetait (ou Guitar Magazine etc). Je n’ai jamais été consommateur de presse littéraire, sinon quand j’ai un article de ou sur ma pomme, mais on ne pouvait s’empêcher de venir bigler les sommaires.

On a vu ça se modifier lentement. Il y a une aura spécifique aux « kiosquiers », censés lire et commenter ce qu’ils proposent à la vente, comme de participer à l’événement eux-mêmes. Mon chum Jean Rouaud fut le kiosquier au Goncourt. Mais quelques magnats disposent de leurs mags par brassées, et le contenu un robinet d’eau tiède. La politique spectacle fait leur écume, et la politique s’est encore accélérée comme spectacle. Le monde s’est appauvri (le monde sans majuscule, c’est pas une coquille).

Alors je n’y rentrai que bien rarement, au Relay, sinon parce que train en retard (mais à Saint-Pierre des Corps les trains sont souvent en retard). N’empêche qu’il y avait deux présentoirs à presse hebdo, deux présentoirs à livre (roman, polar et fantasy sur l’un, essais et « développement personnel » sur l’autre, et aux éditeurs de payer s’ils veulent être en vertical sur le flanc avant de gondole, commerce qui ne date pas d’hier). Plus les magazines, qui occupaient deux des parois sur trois. Le présentoir à presse quotidienne s’était effacé sur le côté, mais subsistait.

Ces derniers mois, le Relay avait déménagé dans un Algeco sur le parvis, je n’y suis jamais entré. Je suppose que les accrocs à la cigarette ou à l’Équipe faisaient probablement le crochet. Pour la presse quotidienne, il semble que les gens se satisfassent de ces gratuits qu’on vous met de force sous le nez quand vous passez, de toute façon dans le train on préfère tous lire et s’informer sur nos téléphones.

Et là, réouverture. Surprise, ouvert sur 2 côtés et non pas un seul : on peut traverser sans entrer, ou entrer sans s’être aperçu qu’on était rentré. Intéressant, si on se souvient de comment Walter Benjamin dans les Passages insiste sur la naissance de la vitrine : maintenant on ne regarderait plus une vitrine fixe d’un Relay de gare, on regarde en mouvement, même syndrome que pour les anciennes statues équestres devenues invisibles dans la circulation automobile.

Sur le seul présentoir presse qui reste, les junks magazine, les affaires de fesses des gens qui passent à la télé, sachant qu’ils passent à la télé pour leurs affaires de fesses. L’autre présentoir c’est les Sudoku et Mots Fléchés, puisque des personnes comme vous et moi préfèrent dans la vie les problèmes qui ont solution. Je voulais en acheter un à ma vieille maman Alzheimer (« je suis contente d’approcher du bas », a-t-elle dit hier) mais elle en a déjà au moins 3 d’avance faudrait que je trouve autre chose.

Ça m’a quand même surpris, compte tenu de ce commerce des livres en gros que sont les gares, que la cavalerie best-sellers et trucs à la mode, le livre du pape etc, soit tout rassemblé sur un seul présentoir dans l’arrière-fond. Fini, le beau concept autrefois de « littérature de gare » pour le livre qu’on prend en amont du voyage et qu’on oublie en aval, mais qui voyagera avec vous et vous fera voyager dans son propre voyage.

C’est pas que j’aie jamais été très intéressé à ces livres ni que jamais j’aie acheté un livre ici, mais quand même : on a perdu ce qui restait de place, non pas même économique, mais symbolique. C’est le paradoxe de ce qui se passe ici sur le web : on ne cherche pas à y regagner les sous qu’on ne sait plus gagner dans le circuit classique, mais on n’a pas su remonter la valeur symbolique qui s’y attachait alors que pourtant – invention, réflexion, expérimentation – c’est là que ça se passe et bien décidé à continuer.

La presse et le livre, même au rabais, ne suffisent plus à assurer la rentabilité monopolistique du groupe Hachette dans les gares.

Alors toute cette place pour quoi, au nouveau Relay ? La bouffe déjà. Avant il y avait un « buffet », un « zinc ». Lieu curieux, lieu d’enfoncement des habitués de la gare, les chauffeurs de taxi s’exprimant sur la droite dure de leur vision du monde, les alcoolos de ce coin de ville, les habitués de la connexion sauvage, malgré le prix du café. Les serveurs n’étaient pas des gens très fréquentables ni polis, mais je doute que leur destin depuis deux ans soit très enviable. Ça a été remplacé par la chaîne Class’Croute, sandwiches industriels à prix triple et la petite bouteille d’eau à 1€70. Relay ne pouvait pas laisser faire, donc on va bien voir qui gagnera le grand combat du Red Bull ou du Pepito.

Mais c’est aussi la peluche pacotille si vous croyez que ça fera tenir les gosses tranquilles, et surtout de la nouvelle et inépuisable manne : qui n’a jamais oublié son chargeur, ou pété un câble, j’entends au sens propre : le petit câble iPhone qui ne câble plus rien parce que proprement dénudé à la jointure.

C’est là où j’en veux, mon gars Relay : le panneau pour illettrés monté sur la paroi la plus proche de la caisse, l’achat qu’on rajoute parce que justement on attend pour payer le Red Bull (je ne consomme pas de Red Bull, sinon pour les nuits sur autoroute) ou les Pepito : « on a pensé à tout », disent-ils.

Si tu pensais à tout, mon gars Relay, déjà t’aurais choisi un autre job, plus intéressant et ailleurs. Et aussi tu lirais les livres que tu ne vends pas.

« On a pensé à tout » : mais tu vois, mon gars Relay, la pensée ça se construit, un peu, c’est pas la pelouse à tondre. T’as pensé à tout, tant mieux. Ton « tout », ça s’arrête cependant à la mienne, de pensée.

C’est bien, je suis entré une fois chez Relay. Ma vidéo ci-dessous, si vous me croyez pas, c’est donc les 50 premières secondes – commentaires ouverts (jusqu’à concurrence de trop de spams) : et vous, vous en usez comment, des Relay de gare ?



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 mai 2016
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Messages

  • Sur Trésor de la langue française : "relais" est un déverbal de relaisser.
    Je trouve très à propos cette idée de vide, d’abandon, de laissé à découvert... et donc de place à ceux qui pensent "à tout" et surtout à...

    Voici les infos :
    subst. masc.
    A. ,,Vide qu’on laisse dans les ouvrages de tapisserie, lorsque, au cours du travail, on change de couleur ou de figure`` (HAVARD 1890).
    B. ,,Terrain abandonné par les eaux courantes ou par la mer`` (PLAIS.-CAILL. 1958). Synon. alluvion, lais. Les lais et (les) relais de la mer. V. lais B 1 a.
    Prononc. et Orth. : []. Homon. et homogr. relais2. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. 1662 « terrain laissé à découvert par un fleuve, par la mer » (COLBERT, Lett., 26 oct. ds DG) ; 2. 1690 « vide dans une tapisserie » (FUR.).

    Voir en ligne : http://atilf.atilf.fr/dendien/scrip...

  • Je prends rarement le train. Mais le Relay de la Gare du Nord à Bruxelles a valeur importante à mes yeux. Deux vendredis par mois, je conduis mon fils de 13 ans après son cours de cirque dans cette gare sinistre, véritable cour des miracles, terrain de trafics divers et désormais hanté par des militaires aussi inquiétants que les trafiquants. Bref, mon gamin s’en va rejoindre sa mère qui habite à 70 kilomètres et le voir partir là est une douleur à chaque fois. S’arrêter au Relay, c’est devenir le papa matériellement généreux, qui achètera Spirou ou Science et Vie Junior et proposera boisson et friandise. Et s’il n’en a pas envie, je pousserais presque à la consommation. Ce Relay c’est donc une parenthèse, une caverne où je peux dépenser sans compter, offrir une dernière (et sans doute inutile) image positive au gamin qui, pour l’instant et à chaque coup, me gratifie d’un "merci papa avec bisou" qui me donne l’énergie de ressortir de la gare sans lui. La dernière fois, je suis revenu au Relay après qu’il ait embarqué vers Mons, je voulais acheter un bouquin, un achat compulsif bêtement. Tenir un bouquin en main et regagner la voiture en allégeant la perspective de la semaine sans lui. Seulement voilà, j’ai regardé les titres de ces polars frileux ou best-sellers de vedettes belgo/françaises et ayant vu un de ces auteurs deux jours avant à la télévision et l’ayant trouvé juste insupportable de vacuité (ce que la lecture de 10 lignes de son torchon confirma) j’ai acheté une barre de chocolat et suis ressorti de la caverne Relay avec plus de calories et moins d’angoisses. Je bénirais presque que ce Relay soit envahi par la bouffe. En tout cas, j’en suis sorti en ne pensant à rien (et non pas à tout), simplement déterminé à enfourner cette barre chocolatée en une fois puis à prendre le volant et ne pas sentir le gouffre laissé par son absence. Je sais que vendredi prochain le passage au Relay répétera ce rituel et je reconnais que je suis accro.

  • (on n’y peut rien les choses arrivent et voilà) les relay hachette moi c’est non j’agonis ces enseignes (je préfère les "vente ambulante sur le quai" ou autres "buffet" - il en reste encore quelques uns, j’en ai croisé un à Moret il y a quelques semaines)

  • Dans le village où je travaille désormais, du moins la partie de la ville de haute banlieue qui est restée un village, intact, un perpétuel voyage dans le temps, subsiste une maison de la presse, elles s’appelaient comme ça, était-ce une franchise, au temps où elles prospéraient ?
    Il y a un kiosque, de ces faux à l’ancienne, sur la place du marché.
    Et on dirait bien qu’il y a assez de clientèle pour tous.
    Ô lieux étranges où je suis accueillie et contribue probablement de l’étrange enchantement avec ma vieille connaissance des livres de papier.

    Pour les chaînes de gare, longtemps que fors urgence particulière, un journal qu’une raison précise me fait acheter juste avant que j’aie un train à prendre, ou la fameuse bouteille d’eau au prix prohibitif parce que très soif pas le temps. Plus rarement : un paquet de chewing gum, un stylo (le mien oublié). Ah si : un plan de la ville en débarquant quelque part (mais je ne débarque plus guère, pour se déplacer il faut des obligations professionnelles itinérantes ou de l’argent). Bref, tout ça fait que plus ou pas d’usage.
    Et ça ne me viendrait pas à l’idée d’y acheter un livre. Même du temps où je n’étais pas libraire. Pourtant j’ai souvent regardé par curiosité leur panneau Meilleures ventes, un peu comme Que lisent-ils donc les gens de ce pays ? En ne me sentant peu concernée, sauf rarement, ni mes amis.
    Je n’achète plus guère de revues. Longtemps j’ai persisté à prendre "Le matricule ..." quand je pouvais le trouver et puis restrictions budgétaires et c’était l’une des rares choses que j’achetais et pouvais donc ne plus acheter.
    Reste Le Canard. Que nous achetons chez le (vrai) marchand de journaux non loin de la maisonnée. Celui qui faisait venir un Matricule rien que pour moi.

    Depuis quelques temps je m’aperçois qu’en toutes choses j’évite autant que possible les chaînes commerciales. Mon expérience professionnelle précédente n’y est pour rien. Je préfère des commerces qui ont une identité, des produits qu’on ne trouve pas ailleurs (même si parfois c’est tant mieux), et où les vendeurs sont libres d’être eux-mêmes.

    Voir en ligne : Traces et trajets