2016.09.15 | jeune artiste docker récemment libéré de prison

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moins 2 ce matin, rues calmes

Pour la 4ème année successive, je commence tout bientôt cycle de cours et ateliers, 2 jours par semaine, dans une école nationale supérieure d’arts, je le vis comme une chance, la façon dont ça me booste au contact direct d’étudiants en pleine recherche et transition vers eux-mêmes, dans toutes les techniques qu’ils convoquent. Pour la façon dont l’expérience évolue, la forme studio de présentation des travaux, et tout simplement parce que ça m’oblige à travailler pour relancer vers l’extérieur – là par exemple dans le casque j’ai les cours de Michel Butor à l’université de Genève, on ne prend pas ça à la légère.

Et puis, en fin de 5ème année, ils s’en vont pour leur propre chemin. Je ne suis pas seul, parmi les collègues, avec suivre avec curiosité, mais aussi en position d’appui chacun comme on peut, ces 2 ans qui sont à la fois si fragiles et si déterminantes.

Quant à la mission qui nous est conférée, c’est plus compliqué. Ce sont nos étudiants qui nous disent : – Si je voulais étudier pour trouver un boulot, je serais pas venu en école d’art. Et la « tutelle » tient le discours contraire : professionnaliser. Je crois que chacun d’entre nous on tâche d’assumer les deux bouts de la ficelle. Je découvre les boulots qu’on peut exercer, comment ils interfèrent ou pas avec la liberté et le temps de créer. Mais c’est toujours une construction, un cheminement.

Et on est là quel que soit le choix de l’étudiant, s’il décide de passer le CAPES arts plastiques parce qu’il est jeune père de famille, ou qu’il s’embarque dans une thèse en haute volée labexienne, ou que telle parte s’installer pour un hiver dans le vent et les toits sombres de Glasgow, qu’une autre reparte sur le bord de ses horizons mongols etc.

Disons aussi que les implications les plus radicales : proférer des poèmes à voix haute par exemple, n’appellent pas en soi de reconnaissance sociale. C’est seulement depuis 2 ans que je vois accéder à l’univers pro de l’écriture des étudiants que j’ai eus à l’ENSBA en 2006-2008 – il faut du temps pour devenir poète, même si on l’est déjà à 17 ans. Ce qui vaut pour soi aussi : on n’arriverait pas à vivre de nos émoluments de prof, on est là parce qu’on continue la mine principale, ce qu’on creuse pour soi. Et dans un contexte où l’effondrement usé de notre vieux pays ne rend pas cela forcément facile – j’ai longtemps vécu sans me poser le problème de comment vivre.

Alors on aide aussi aux contournements, résidences, prolongations en fac, et vérifier comme un vieux con, avec tel ou tel étudiant, qu’il a bien sa sécu etc.

Seulement voilà, hier tu découvres ça :

Je prends mes renseignements. Non, ce n’est pas de la triche ni du Photoshop. C’est le formulaire qu’on demande de cocher à Pôle Emploi, et il est obligatoire de s’inscrire à Pôle Emploi même si c’est le Bon Coin qui peut donner des boulots, et même si on ne veut pas de boulot, et même si on se débrouille autrement pour la sécu, mais par exemple, pour certaines résidences, pour certaines formations, pour l’accès à tels lieux de production culturelle, besoin de cette attestation Pôle Emploi.

Qu’est-ce que j’ai après les dockers ? Rien, j’en connais. Là, je revois devant moi les mains d’un vieil homme qui toute sa vie avait été docker à Marseille. Qu’est-ce que j’ai après les détenus récemment libéré ? Rien. J’en connais qui sont passés par cette case, j’ai travaillé, en prison (oui, il y a longtemps), à ce qu’ils puissent l’affronter.

Marin pêcheur (tiens, il s’appelait Marin, justement, mon rapeur en inscription à Pôle Emploi), si le bateau fait moins de 50 tonneaux soyez sûrs que c’est pas gai, la pêche en faillite.

Alors quoi ? Alors rien. Sinon que cette France usée, bureaucratique jusqu’à la moelle, par une simple case à cocher, méprisante et humiliante tout simplement parce que l’artiste, pour être administrativement, doit être salarié, est placé là dans la même faillite. Moi aussi, pour le travail que j’exerce à l’école, je suis salarié : mais je suis salarié pour la prestation d’enseignement qui m’est demandée, et non pour mes activités personnelles, qui reprendront le surlendemain, ou dans les insomnies. J’ai été en profond désaccord avec ce texte de Nathalie Quintane, les poètes et le pognon, laissant à penser que la rémunération d’enseignant était une sorte de compensation ou d’autorisation au travail artistique parallèle.

Moi je dis que Pôle Emploi, en demandant à nos étudiants de cocher, après l’obtention d’un diplôme national d’études supérieures, bac + 5 équiv M2, leur inscription dans une situation particulière les assimilant au docker occasionnel ou au détenu récemment libéré, est une insulte et un coup de bâton à tout notre effort collectif de construction et d’accompagnement.

Et c’est pas facile à vivre : nous aussi, chacun d’entre nous, ce genre de vexation on l’encaisse tous les jours. Mais je n’arrive jamais à me séparer de l’idée, dans ce cas-là, que c’est en notre nom collectif que ce formulaire est émis.

Et marre. Tu rendrais bien ton tablier, juste pour sauver l’honneur. Et ça, ça mine très lourd, cette infinie discussion avec soi-même, savoir où la concession devient compromission (ça s’est sérieusement posé aussi à moi en juin), et où reste la mine. Et finalement, c’est probablement eux, qui s’attaquent au relais et nous débarquent (mais c’est joyeux), qui en sont la seule mesure.

Courage, Marin et les potes. Pas s’incliner (mais c’est pas le genre).

Photo haut de page : après une vidéo service de presse de 30’ où j’avais déballé David Le Breton, Pascal Quignard, Bertrand Leclair, et qui s’est révélée total foireuse à cause mauvais contact dans le mini-jack micro... Quand je vous dis que tout va mal.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 septembre 2016
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