2016.10.05 | le jour où je suis devenu double billionnaire


C’est un « bot » qui s’intitule Second Billionnaire. Des « bots », programmations automatiques sur Twitter, il y en a probablement des milliers. C’était au début assez pénible : vous mettiez 1 heure dans un de vos tweets, et arrivait un message émis par une sorte de coucou suisse. Il y en a d’inventés par de vrais chercheurs (voir le Camille Martin Studies ou intervient notamment Jeff Guess, à l’origine de choses aussi mystérieuses que le fkittlerbot ou le wweaverbot, et 2 de ses élèves avaient préfiguré une bibliothèque de Borges automatique, mais qui a fatigué Twitter, peu porté sur le littéraire). Donc, on ne découvre ce Second Billionnaire que le jour où il s’occupe de vous. Probablement par Wikipedia, qui vous classe par algorithmes de date de naissance ? Je comprends moins bien comment il programme pour reconnaître ceux qui sont sur Twitter mais ça semble fonctionner. Et on m’informe donc qu’aujourd’hui pile j’ai vécu 2 fois 1 milliards de secondes puisque one billion en bon anglais font 16 66 666 minutes, ou 277 777 heures (beaux comptes ronds), qui représentent 11 574 jours, le tout à multiplier par deux. En quoi cela m’importe ? Je pense aux secondes de cette journée : le moment où tu veux démarrer la voiture, et t’aperçois que la batterie a claqué. La dame du garage me répond en plaisantant : – C’est de saison ! Un des gars arrive 10 minutes après avec une batterie neuve (c’est tout près, et on se connaît bien), c’est réglé en quinze minutes pendant lesquelles, sous le soleil d’un matin lumineux d’octobre, discuter avec ce jeune type a été un plaisir. Puis centre-ville pour un événement d’importance : se garer troisième sous-sol du parking Nationale (heureusement qu’elle n’a pas claqué là, ma batterie) pour récupérer ma paire de lunettes toutes neuves. J’en ai cher sur le nez, et me serais passé de la facture batterie en sus. Mais est-ce qu’elles valent pareilles, les secondes accumulées depuis 10 jours où j’ai vu mi-flou mi-double et de toute façon trouble, où chaque ligne ordi était une prouesse ? Et que valent-elles, ces secondes comme en réalité 3D où on s’habitue aux nouveaux verres progressifs avec l’impression d’une nage sous-marine ? Idem, ces deux longs échanges entre Facebook et mails plus phone pour 2 dossiers pas simples concernant le boulot, et te renvoyant à toi-même dans encore plus de doute (au nom de quoi j’interviens, de quoi je me mêle, et en quoi il relève quand même de notre responsabilité d’intervenir ? Questions certes bien plus taraudantes que les décisions même. Alors forcément que dans ces heures décousues, l’usure qui vous a tenu à l’écart de votre propre travail se chiffre elle non en secondes mais en trou dans cette toile du temps. Ou, dans la fin d’après-midi, cette grosse demi-heure prise à écouter comme en temps réel la voix d’Alain Cavalier mais avec 5 ans de distance ? Ce soir je suis double billionnaire en secondes, mais demain recommencera la journée pareil. Le temps qu’on cherche et qui nous meut n’est pas quantifié par des nombres. Photo : Besançon, musée du Temps, nov 2005.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 octobre 2016
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