2016.11.18 | rinçage électronique du postérieur

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majesté du livre en ruine

Une semaine que je suis au Japon, retour demain matin aux aubes, et rien écrit dans le blog. Je ne sais même pas si je suis encore au Japon d’ailleurs, Sapporo ressemble plus aux grandes villes canadiennes de l’ouest ou même Toronto.

Le temps de la vidéo est complexe : la prise de vue peut être ramassée sur 3/4h, mais dans la même intensité qu’écrire. Et j’ai mis en ligne chaque jour une variation, un exercice de 7’ à peu près, soit 2h de montage brut et c’est parti. En gros le temps que j’aurais consacré il y a 10 ans au carnet et au site. Est-ce que j’y perds : je sais que non, c’est ma confrontation au réel qui reste la constante, à l’idée de la ville, au récit qu’on peut en faire, et je prends ce nouvel outil avec le même caractère de nécessité – sur et avec FinalCut, j’écris. Reste que ça ne fait pas de livre, ne ramène pas à soi d’objet éditable et publiable sous forme de livre.

Il me reste en tête un échange avec un confrère réalisateur, la semaine dernière lors des auditions CNC, ayant fait une remarque sur l’impossibilité de croiser le regard d’une des personnes que nous recevions. Et lui, réalisateur aussi, de me répondre : « parce qu’il lui faut un viseur pour regarder en face ». Et de me citer plusieurs cinéastes relevant de cette même caractéristique. Je crois que j’apprends quelque chose comme ça pour moi, en ce moment.

Dans une telle semaine, plus les heures bousculées et l’insomnie, on macère beaucoup de silence, on parle seul aussi. J’ai beaucoup d’heures, entre les moments requis pour les interventions, dans cette macération – je laisse venir le réel, les voix, on se retrouve dans des endroits improbables, à contre d’une exploration avisée. Ce n’est pas dans ces moments, que je sors mon appareil, plutôt lorsque le réel de lui-même se présente comme récit à dégager.

L’accueil a partout été beau, sauf un mauvais souvenir où une parole probablement seulement maladroite a eu un effet brutal de muflerie, entraînant nuit très dépressive. Difficile de ne pas revenir sur ce genre de maladresse quand elle émane d’un poste d’autorité, et ça me poursuit encore. Heureusement, avec les équipes de Yokohama, avec l’incroyable minuscule oeuf d’incubation de Sendaï dans leur 2ème étage et leurs 3 m2 de bureau, et ici à Sapporo, l’échange est facile et confiant. Je les admire, ces baroudeurs de la langue, les jeunes masters de FLE en service volontaire, ou celles et ceux qui explorent ici les montagnes et les villes de toute l’Asie.

Pas sûr qu’on ait pu beaucoup échanger sur lectures et livres, sauf ce soir à Sapporo (extraordinaire équipée, soudée et très jeune) : mais après tout, est-ce que moi aussi je n’ai pas lu quoi que ce soit cette semaine, sinon quelques denses instants éparpillés dans L’homme approximatif de Tzara, seul bouquin dans le sac, pour retrouvailles ? Quelque chose change, de plus global.

Un autre beau souvenir c’était à l’université Waseda de Tokyo, atelier d’écriture avec les masters d’Odile Dussud, et notamment ce jeune d’Hokaïdo (mais pas de Sapporo) qui revenait d’un séjour d’un an à Rennes : il travaille sur Michaux.

C’est sa première leçon, au Henri, celle du Barbare en Asie : travailler seulement sur soi, parce que ce « sur soi » ne fonctionne plus, dans le contexte bousculé.

Je ne dois pas être le seul occidental, à titre d’exemple, à être bien en peine quand livré à ces étonnantes chasses d’eau électroniques, avec tout un tas de boutons et inscriptions incompréhensibles. Ici, à l’hôtel de Sapporo, voici ma pierre de Rosette : au dernier jour, en voici enfin une bilingue. Les fonctions de siège chauffant, de bidet et de douche du postérieur sont expliquées. Mais je n’ai pas essayé. Ça me choque un peu, cette idée de geyser par en bas. Heureusement, dans mes précédents usages de chasses d’eau électroniques non bilingues, je n’ai pas eu à souffrir de tel accident. C’est un peu bizarre, parce que là où ce défi à la compréhension touche à l’intime ou au danger d’une situation trop cocasse en cas d’erreur, c’est un mot français qui resurgit : bidet, quand personne ne l’emploie plus chez nous. « Meuble de garde-robe dans lequel est enfermée une cuvette longue sur laquelle on peut s’asseoir à califourchon », dit Littré sans préciser plus.

Il ne faut pas croire, je me suis débrouillé de plein de trucs dans la vie quotidienne, et pour mes déambulations, tous ces jours. Là, la chasse d’eau électronique avec son Rinses your posterior écrit en gros sur la pancarte, c’était juste pour revenir aux questions d’écriture, et à ce journal.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 novembre 2016
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