2016.12.10 | ma notoriété vous dessus

derniers articles, ou
une autre page du journal au hasard (depuis 2005) :
arrivée Moncton

C’était hier sur le Facebook de Candice, vous savez bien, TheOneShotMi : « Je vous avoue que cela va coincer au niveau du tarif car nous travaillons en général avec des rédacteurs qui proposent des tarifs entre 0,03 et 0,06€ le mot... »

Au départ ça vous tire un maigre sourire en coin. Quand je rémunère des étudiants US pour traduire un de mes textes ou confs in english, le tarif convenu c’est 5 cts du mot, donc ça ne me choque pas qu’un texte soit évalué au nombre de mots, même si bien rapiat tu vois.

Et moi je venais de traverser le truc suivant : un texte de 15 000 caractères, soit 8 pages ou 2500 mots, rémunéré 127€ par la digne BNF (on retombe donc sur du 0,05 le mot), qui ne s’est jamais excusée des millions d’euros d’argent public gâchés dans le dispositif ReLire déclaré désormais illégal (qu’on se rassure, pas gâché pour un tas d’intermédiaires véreux), pour un catalogue d’une expo que je considère majeure, mais qui n’ouvrira qu’en octobre prochain – faut pas bousculer mémé –, pourtant je crois les autres co-auteurs ont dû avoir la même réaction que moi à écrire comme ça à l’aveugle... J’ai reçu pour ça un contrat en 2 exemplaires à renvoyer postalement, puis postalement on m’a renvoyé mon exemplaire signé, puis une note de droits d’auteur à imprimer, signer et renvoyer postalement, le total en interne des heures et frais comptables devant bien équivaloir au montant que j’ai reçu. Les conceptrices/conservatrices de l’expo en préparation avaient honte de nous solliciter à ce tarif, heureusement que les découvertes, le travail et l’amitié qui ont suivi (s’il faut un indice) ne sont pas chiffrables.

Mais sans le post de Candice je n’avais pas l’intention de revenir sur ceci :

Revenons sur l’histoire : Alexandra Saemmer, amie et combattante de longue date dans la réflexion numérique, enseignante à Paris 8, me demande l’autorisation évidemment aussitôt accordée de reprendre (ne me suis même pas enquis du comment ni du pourquoi) une brève vidéo où, tel soir de spleen, face à mon écran avec rien qui vient, et les hantises habituelles à nos précarités multiples, j’avais posé l’appareil derrière moi et filmé mon écran utilisé avec PhotoBooth comme miroir pour me couper les cheveux (là, 6 mois plus tard, c’était à nouveau l’heure de se couper les cheveux, mais l’ai fait au Bubble dans le hall de la gare Montparnasse) – la voilà :

C’est des questions que je me pose sur l’outil vidéo, son rapport au presque direct et à l’exposition de soi. Et si à 60 balais on n’est pas cap de se couper les tifs tout seul qui on est.

Alexandra me demande alors (j’ai dû garder le mail, mais la cosse de chercher), quelques mots d’accompagnement. Je sais pas trop ni le comment ni le pourquoi, donc j’écris le contexte ça donne ça :

Évidemment, c’est la moins intéressante de toutes mes vidéos. Un moment de fin d’après-midi quand la journée n’a pas servi à grand-chose ou trop de trucs dans la tête. La veille, vu ma mère à la maison de retraite, le processus de destruction mentale continue – elle se rappelle qu’elle a trois fils, dit encore les prénoms dans l’ordre, mais ne me reconnaît pas, me donne le nom de son frère. Quand on lui montre la photo où j’ai mes grands cheveux, elle fait le rapprochement avec ceux du type qui lui fait face, et commence à me donner des coups de canne, amicaux, pour rire quoi, en me disant que je suis moche. Mais il n’y a pas non plus de raison de cause à effet, je me suis toujours coupé les cheveux une fois par an à la même période, quand l’année scolaire est finie. Il y a quelques jours, une doctorante parisienne m’a envoyé des questions sur l’impudeur (son thème de thèse) et j’ai refusé de répondre – on a retourné la situation, ce qu’écrit cette fille sur son Facebook c’est de la vraie écriture et elle ne le savait pas. J’aimerais que ces vidéos soient une prise de risque, dans l’écriture le risque passe par le corps. Mais pas le souhait que ça interfère avec la vie privée, et le corps d’un type de 63 balais c’est pas un outil très favorable. Je n’aime pas, dans le métro, les filles qui se maquillent en se regardant dans leur téléphone portable, sans s’occuper de vous à deux mètres. Je me préparais à aller dans la salle de bains pour procéder à l’opération cheveux, et ça ne m’a pris qu’un instant, l’appareil et le trépied sont toujours à côté, la dalle devant moi c’est celle sur laquelle je monte mes vidéos, et tout s’est fait en 7 minutes, c’est quasiment la prise linéaire et intégrale que j’ai gardée. Après, j’ai déballé une valise avec de vieux trucs, que je n’ouvre jamais : je me souvenais, vers 1977-1978, avoir eu une phase d’autoportraits à l’encre sur du Canson, et ça ressemblait. Je me souvenais d’une légende rajoutée aux Lettraset sur un d’eux « Rat Luciné », et pas moyen de les retrouver. Comme il me fallait un bridge, une échappée, une cassure ou mise en abîme narrative, j’ai repensé à ce portrait peint l’an dernier par Philippe Cognée. Par peur de mes propres tendances à la destruction, je l’ai planqué dans un bouquin (c’était une enveloppe marron épaisse) et pas moyen de le retrouver non plus – beau lapsus inconscient, mais je sais quand même qu’il est quelque part dans ma thurne. Philippe avait peint Bergounioux et moi en même temps, il aurait mieux fait d’envoyer ma tête à Bergou et à moi la sienne, j’aurais eu honneur d’accrocher un Cognée chez moi, celui du frère. Donc j’ai agrandi l’image et fait une copie écran, appliquée sur la vidéo. J’écris les phrases en même temps. Elles ne sont pas préméditées, celles concernant l’édition (« la coiffure c’est comme l’édition, on peut le faire soi-même », ou quelque chose comme ça, je ne regarde plus jamais ensuite ces images) est venue tout à la fin, je crois même que j’avais commencé l’export et que j’ai dû le recommencer.

Je n’ai même pas fait de fichier texte, c’était juste écrit dans le corps du mail, et je ne l’ai pas non plus inséré dans mon site. Pour moi ça relevait d’un échange privé. J’avais donc été assez surpris quand les Presses de Vincennes, éditeur de la revue Hybrid, dont je n’avais jamais entendu parler, m’ont appris que ce texte y serait publié – mais carelessness comme disait Dylan, si ça venait d’Alexandra c’est confiance et si elle m’en avait parlé dans ses mails et que j’avais pas fait gaffe c’était du probable.

J’ajoute que ma mère désormais répond « c’est incroyable, ça » quand on lui dit qu’elle a eu des enfants et que je continue de lire les chroniques sur Facebook de la doctorante évoquée, que j’avais rembarrée mais qui avait indirectement provoqué la vidéo.

Mais là, donc à 6 mois plus tard de ce truc balancé en 10 minutes, contrat de 2 pages à signer et renvoyer en 2 exemplaires, plus épreuve PDF du texte (ce qui me permet de le copier puisque n’en avais pas fait d’archive), et ce truc à tomber de sa chaise (à roulettes) : tu signes pour dire que t’es pas payé, m’en fous, ça n’avait jamais été fait pour être payé, mais tu dois signer non seulement un renoncement à propriété intellectuelle (ma propriété intellectuelle je me la fous ailleurs), mais signer, par écrit en double exemplaire, plus scanné et renvoyé, que tu es payé par « le gain de notoriété que la Revue apportera à l’Auteur ».

Bon, d’abord – la notoriété n’étant pas marchandise quantifiable – c’est illégal. Personne dans les auteurs de la digne université Paris 8, dont l’histoire vaut mieux que ça, ne leur a jamais foutu un procès au Q pour une telle allégation, qui relève de la pure escroquerie, ou du chantage par personne disposant d’autorité ?

Sans revenir sur cette débilité de la « mise à disposition à titre gracieux »... d’une version PDF du texte que vous leur avez vous-même remis, et encore : sous réserve que vous n’en fassiez pas usage !

J’ai bien sûr refusé de signer ce torchon humiliant (et, j’insiste, illégal), et dit à la dame – qui était gentille – : « j’atteste par ce mail laisser à l’université Paris 8 la libre disposition de ce texte, comme elle voudra, où elle voudra, pour aussi longtemps qu’elle le souhaitera ».

Je n’ai pas eu de nouvelles depuis, même pas un mail attestant réception. Moi je vous le dis, les amis, si on réagissait un peu à là où tout ça est tombé ? Photo ci-dessus : Alexandra Saemmer en perf avec Lucile Haute (Lyon, Subsistances, 27 mai 2015) : nous ce qui compte, c’est le terrain. Après ça, si vous voulez savoir et que vous êtes encore là, je suis content de faire des vidéos et qu’elles mènent à ces dialogues.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 décembre 2016
merci aux 808 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page