2016.12.16 | modianocéros

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Autrefois, nos éditeurs étaient nos boîtes aux lettres : une respiration privée et personnelle. Maintenant, le mail est sur le site (mais attention : je ne fais pas facteur pour les auteurs qui eux n’y sont pas, sur le web – encore là hier soir une requête pour le mail de Guyotat, avant-hier pour celui d’Echenoz, non mais oh). Alors maintenant c’est tellement rare, une lettre retransmise par l’éditeur, on se dit que la seule façon de répondre ça risque bien d’être par voie postale et manuscrite et souvent je ne les ouvre même pas, ou laisse traîner dans le panier aux factures des semaines. C’était le cas de celle-ci, puis finalement je l’ai ouverte quand même : elle vient d’Allemagne, de Bremen exactement, ville que j’aime bien, peut-être ça qui m’a décidé. Les enfants d’une école qui, apparemment, chaque année, demandent à un auteur un « poème sur le rhinocéros ». D’abord, je ne suis pas poète. Ensuite, oui il y a un rhinocéros qui me concerne, celui dessiné par Albrecht Dürer et dont l’histoire est fascinante mais justement, je l’ai déjà racontée et ça ne fait pas un poème. On ne doit pas avoir la même idée Maurice Carême de la poésie. Pour m’inciter à répondre, ils m’envoient deux fac-simile. L’un c’est un copain mais je le connais (et nos copains communs reconnaîtront), c’est un rusé : sa ruse consiste à leur répondre gentiment mais à faire écrire le poème par sa fille. Bien joué mec, tu m’as fait sourire (indice : sa fille a le même prénom que ma mère). L’autre fac-simile c’est Modiano. Je ne résiste pas, admirez la hauteur que c’est : Ô Rhonocéros ! / Tu as la peau épaisse / Ton cuir peut servir de bouclier / Tant il est dur / Mais ton coeur est tendre. C’est quelque chose, non. Quand ce pauvre prix Nobel lui a attribué sa médaille, l’an passé, je me suis dit que ma pomme et mes potes depuis remue.net et autres aventures on avait certainement plus oeuvré à lecture/écriture que ses chansonnettes. Je ne sais pas ce qu’il a fait des 680 000 euros, tant mieux pour lui, c’est le roi de Suède qui paye et nous un dixième de ça dans nos petits machins web ça aurait permis des trucs un peu plus visibles. Enfin, pour ça que cette année avec Dylan ils ont essayé de se rattraper, c’est quand même une autre envergure. Y a pas beaucoup d’animaux dans les chansons de Dylan, sinon le gibier humain. Je ne sais pas ce que je vais faire. Peut-être recopier le poème de Modiano à la main et leur envoyer ? Ou alors faites-le, vous : je mets l’adresse en haut et ça a l’air gentil, sinon que c’est plus trop de la bonne époque ? Enfin bon, j’ai rien contre eux mais m’envoyer du Modiano parce que c’est censé faire modèle y avait une c... dans le bifteck, surtout ces temps-ci. Modianez tant que vous voulez, mais modianez chez vous. C’est gentil, c’est vrai, et probablement même un beau geste dans le change des langues, mais vraiment, en ces temps de désastre, pas la tête à ça. Demandez à Ionescos ?

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 décembre 2016
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