2016.12.19 | les morts joueront au golf

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Quoi faire des morts, quand t’es de Vendée ? Ça s’appelait Xynthia, et là ça y est, c’est fini.

C’est une histoire un peu longue, je résume. Nous, enfants, on y allait le dimanche, aux grandes marées, voir la mer donner sa puissance, et passer haut par dessus la digue de l’Aiguillon. On en tirait aussi une partie de l’économie familiale, quand le père et le grand-père partaient le dimanche réparer les pelleteuses qui réparaient la digue, tâche infinie.

Parfois on réhabitait sur une île, telle que l’avait connue Rabelais (mais je ne connaissais pas Rabelais). Quand les beaux jours revenaient, on passait le pont et avec la Traction on allait de l’autre côté, à la Faute. La plage, toutes ces années, changeait chaque année de frontière, capable de venir ronger les maisons au pied, et puis de repartir l’année d’après à un kilomètre.

C’est des lieux pour lesquels je suis en dette. Georges Simenon a habité là pendant la guerre, il rémunérait une secrétaire dactylographe, Mme Ponetta, qui était amie de ma grand-mère et que j’ai connue, et c’est à Saint-Michel-en-l’Herm, à la pompe à bras Caltex de la grand-mère, qu’il prenait son essence. C’est grâce à ça (pas seulement mais pour une partie centrale) que j’ai su que pour qu’un livre existe il fallait quelqu’un pour l’écrire.

Puis moi je suis parti. Le tourisme de masse est venu. Il fallait lotir, lotir. Les heureux possesseurs de champs inondables ont obtenu tous les permis qu’ils voulaient. C’était à 1m50 sous le niveau de la mer, peu importe. Et comme ce qu’on visait c’était le populaire, on construisait en parpaing de 10. En plus ils ont mis des volets électriques. De braves gens ont mis là toutes leurs économies, pour la retraite.

Quand la tempête est venue, l’électricité a coupé avant même l’arrivée de l’eau. Ils n’ont même pas pu ouvrir les fenêtres, ont été noyés là sur place, dans la nuit. Pas 30 morts, non : 29, tout le monde dit 29, c’est comme dans les supermarchés les trucs à 9,99 ça fait moins cher que 10 euros.

Ensuite tout ça a traîné en longueur. Des pelleteuses sont venues pour une plaie de plus à la terre.

Le premier passage des satellites utilisés par Google Earth (du temps où ils rachetaient les images à la Nasa) date du 31/12/2006. Quatre ans avant le drame. Si on actionne la petite échelle temporelle, en haut à gauche, on trouve un autre passage en avril 2011, un an après la tempête, et un troisième en 2014, terrain nettoyé, pelleteuses encore à creuser.

Mon frère y est allé cet aprem. Pas en satellite, avec sa voiture, comme il fait toujours. Il a vu les haies toutes neuves, l’aplanissement, les plantations et les premières fondations du « club-house ».

D’ailleurs vous pouvez regarder ça sur les télés locales, qui sont des outils incroyablement précis de paroles et de visages.

Je pense à tous les gens qui pensent le paysage et l’inventent. Je pense à cet immense poète qu’est Gilles Clément. Ou comment, à quelques dizaines de kilomètres de là, Arnaud de la Cotte parle de « l’esprit du lieu ». Mais ici c’est le même déni des maçons de village.

Elle le dit, la dame : un golf, c’est calme, il y a des arbres, alors un golf ça fera penser aux morts (29, parce qu’ils le répètent tout le temps). Il paraît que dans un coin du green ils ont mis 29 arbustes pour la mémoire.

Je ne sais pas. Mon frère (P, pas J) dans son e-mail avait de la douleur. On les connaissait, ces gens-là, ils ont fait notre enfance. Quand bien même les lotissements, les trafics immobiliers à outrance, les dunes de pin rongées pour installer les supermarchés et les parcs d’attraction en plastique tous les mêmes.

La beauté sauvage de cette pointe qui est mon enfance, un peu plus loin, reste intacte. On y a marché, en avril dernier, et c’était toute une élévation intérieure. Je ne suis pas passé voir le trou des bulldozers, je me disais que ça ne me regardait pas.

Là, à piocher 3 images sur Google Earth, j’ai le dégoût qui vient, moi aussi.

Ce qu’il y a d’implacable, dans Google Earth, c’est comment entre deux passages a pu advenir la mort, et qu’ensuite on voit les bulldozers, mais que tout de l’événement – comme dans les sténopés – a disparu. On fait sur Street View le tour des 3 rues impassibles avec la Google Car, qui se moque bien de ce que cachent les barrières.

J’irais bien verser du pétrole ou du gros sel sur leur golf clair, et regarder dans la tronche les gros crabes qui viendront payer leur entrée pour aérer leurs clubs Decathlon, en leur récitant le nom des 29 pris à la trappe par leurs volets électriques au rabais, qui les rendaient prisonniers de leur propre cage en ciment quand la mer est passée.

Ci-dessous en 2006 et maintenant.

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 décembre 2016
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