2017.01.28 | une librairie (de plus) qu’on démolit dans votre tête, et question

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perdu c’est à jeter

La Réserve, de Stéphane Bernard, à Mantes-la-Jolie, pour moi ça n’aurait jamais pu être une librairie comme les autres. Lorsque mon 1er livre est paru, Sortie d’usine, aux éditions de Minuit, en 1982, c’est le premier à m’avoir invité.

Période faste, eu égard à la fadeur et à l’opacité d’aujourd’hui. Mantes, c’était les grands usines automobiles, dans la prospérité qui semblait ne jamais devoir finir. C’était Renault à Flins, Simca à Poissy, des villes poussées en plein champ, et dans lesquelles on avait importées de plein villages d’Afrique du Nord, mobilisé des contingents entiers de travailleurs de la vieille métallurgie, admis à la pointeuse des légions de jeunes sans qualification pour obéir aux robots et aux cadences.

Pour ceux qui ne connaissent pas, allez donc voir (sur YouTube, il y a tout sur YouTube, même moi), le film de 1974 avec les Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Avec le sang des autres.

De la première Réserve, je me souviens d’un local étroit, où on trouvait aussi tracts et journaux de lutte, en lien direct avec les « établis » de Flins ou Poissy. On y avait fait un débat à trois, avec Leslie Kaplan qui venait de faire paraître L’excès-l’usine, et Dorothée Letessier qui venait de faire paraître son Voyage à Paimpol (et je découvre à l’instant sur Wikipedia qu’elle a disparu en 2011) – on n’avait jamais plus été en contact, contrairement à Leslie.

Mes souvenirs sont vagues concernant les fois suivantes, comme à Ombres Blanches, aux Temps Modernes, Vent d’Ouest, Géronimo, La Machine à Lire et d’autres, chaque nouveau livre était suivi d’une sorte de mini tour de France des librairies, souvent hébergé chez le copain libraire – ça aussi je n’imagine pas que ça continue, ce pacte qu’on établissait.

Par contre, ce dont je me souviens plus que bien, c’est des 30 ans de la Réserve. Pas beaucoup de mérite, c’était un dimanche, j’y étais allé en train, et il y a sur ce même journal à la fois la fête à la Réserve et j’avais aussi fait des photos depuis le train Montparnasse-Mantes.

C’est parce qu’on en a plusieurs fois parlé avec César, étudiant de 3ème année à Cergy, qui vit lui aussi à Mantes-la-Jolie, qu’il m’a envoyé, un soir de la semaine passée, ces trois photographies.

Le pari de Stéphane Bernard : s’être extirpé du centre-ville, et avoir investi avec un ami, lui responsable d’une coopérative de légumes bio, un grand bâtiment industriel, sans fard, mais donnant directement sur l’énorme flux de la gare.

Lire, quand on est loin des centre-villes, de plus en plus abandonnés à la fringue, et que nous-mêmes délaissons de plus en plus, inventant d’autres modes de socialité, d’autres liens directs à la relation comme on le fait aux territoires, aux trajets, pour Stéphane Bernard, supposait ce risque.

Dans le gigantesque étalement urbain qui vient par poches jusqu’à Mantes, avec sa misère et sa violence, la dégradation du politique, tenter quand même la présence des livres et les mettre sur votre chemin.

Stéphane a passé la main. La Réserve [après 37 années a fermé, l’équipe remercie sur le site toujours en service.

Je partage avec César Langlade, certainement, que notre curiosité prend source à la friction du monde. Allez visiter son site. Celles et ceux qui sont familiers de mes vidéos savent qu’il accepte régulièrement d’y paraître, c’est le cas ici ou ici. Quand il photographie la ville, ce n’est jamais un geste simple ou qui documenterait. Chaque matin, chaque soir, César fait l’heure de bus qui sépare Mantes de Cergy, Cergy de Mantes. Il m’avait informé de la fermeture de la Réserve.

Ce soir-là, quand il change de bus à la gare de Mantes, trois fois il photographie la pelleteuse. Mais il sait que ce qu’il photographie c’est aussi de dont on a parlé, ensemble, de cette librairie et de la place qu’elle tient dans mon histoire (merci à lui, donc, et d’autoriser que je les reproduise ici).

Reste la question : l’interrogation littérature, qui donc la porte, là-bas, dans la ville des bords de la ville ? Et si c’est notre tâche ici sur Internet, est-ce qu’on y est prêt, et qui nous y aide ?

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 janvier 2017
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