2017.03.24 | trombones et cure-dents

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Dès mon premier Mac portable (PowerBook 145, février 1993, bientôt un quart de siècle), je découvrais le petit reset près du bouton Power. Quand ça plantait, on y insérait le bout d’un trombone et ça redémarrait. Je ne vois pas de table de travail, pendant toutes ces années-là, sans un petit trombone déplié qui traîne. Système 7, 8, 9 jusqu’à l’arrivée du X en 2004, avec le multi-tâche, le plantage fait partie de la routine à anticiper comme on peut.

Maintenant on a la fonction « Forcer à quitter » et quelques combines bizarres de touches, mais plus de trombones, d’ailleurs a-t-on encore besoin de trombones chez soi.

Ça m’est revenu hier quand plus moyen soudain de replacer la carte SD dans le Canon avec lequel je fais mes vidéos. Le petit ressort au bout qui n’enclique pas. Examen fait, sur la carte ScanDisk 64 Mo, mais vitesse 80 pour la qualité vidéo, et donc payée pas loin de 50€ en septembre, s’est cassé le mince angle de gauche.

À la gare Montparnasse, je rachète une SD (32 Mo, 80 de speed aussi, pour 22 €) mais pas moyen de l’enclencher non plus, le petit bout de plastoc est resté dans le logement du Canon, sous les broches.

Avec la torche de mon iPhone, en relevant mes lunettes de myope, je suis arrivé à inspecter la petite fente du Canon. Je devais avoir l’air un peu bizarre, la fille assise sur le siège à côté de moi a ripé deux places plus loin.

C’est que j’étais vraiment dans l’embarras : un tout petit machin de rien du tout comme ça, et le gros appareil n’est plus qu’une masse inerte et morte.

J’ai branché l’iPhone sur le Mac en partage de connexion et suis parti sur les forums. STWF : see the wb first. L’aventure s’était déjà produite pour quelques comparses inconnus, tout au fond des US ou là en Fr. Les devis que leur proposaient les boutiques de réparateurs agréés, compter 200 boules. Mon appareil sous garantie ? Ah non, puisque le problo vient de la carte ScanDisk – défaut de fab peut-être, micro-bulle dans le plastique ?

Mon premier réflexe avait été de me dire : dès le retour, je me prends un trombone. Les forums insistaient sur une idée que je n’aurais pas eue : enlever la batterie (ça j’y aurais pensé) et préférer un petit cure-dents en bois pour éviter les courts-circuits et ne pas brutaliser les très fines broches que j’apercevais loin au fond de la fente.

De retour à ma table, je prends la position horlogère. Sous la lampe de bureau, et en ayant récupéré un petit cure-dents qui date de je ne sais quelle tentative culinaire ancienne. L’appareil retourné, je glisse lentement le cure-dents, puis deuxième essai, et une toute petite lambirette de plastoc tombe sur le bureau. Quoi, pas si petit, pas possible, doit y en avoir un autre.

Même pas. Cette fois la nouvelle carte SD s’est enclenchée, et j’ai mis un gros X au feutre de l’étiquette de l’ancienne, jetée dans le fourre-tout de l’életronique obsolète.

Pas passionnant, sauf tout ce qui m’est passé par la tête pendant cette heure de train avec l’appareil en mode coma pofond. Si je le confie à un service après-vente, comment je fais, pour 3 semaines sans vidéo ? Tout avec l’iPhone ? Pourquoi pas, mais c’est vraiment pas la même chose. Je crois que j’aurais été prêt à liquider la petite cagnotte du pass Tiers Livre pour me munir à nouveau d’un petit compact G7 X. Après tout, souvent j’y pense avec nostalgie, au petit compact qui m’a aidé à commencer les vlogs YouTube, plus discret que mon gros machin actuel.

Ça allait même jusqu’à une sorte de tension angoissée : quoi, ce vendredi je dois passer une heure avec Kenneth Goldsmith, et je n’aurai pas d’appareil pour le filmer ?

Fuck off, disait la voix intérieure. En 1978, à Moscou, sur les roubles qu’on nous donnait sur place et qu’on n’arrivait pas à dépenser, j’avais acheter un de ces increvables reflex Zenith, mis une pellicule 24x36 dedans et m’en étais allé faire des photos de l’arrière du Kremlin, là où ça donne sur la rivière. C’est le premier été où j’ai vraiment écrit – y compris des descriptions de machines –, et je n’ai pas varié tant que ça dans l’apprentissage du regard et de la ville. Je n’ai même pas fait développer la pelloche et un peu plus tard j’ai donné l’appareil. Plus jamais refait de photo avant la période Paysage Fer en 2002, jamais arrêté tout ce temps de travailler avec des photographes, et non des moindres. Et maintenant je serais à point tributaire de cette prothèse, de la même façon que mon Mac partout m’accompagne ?

L’appareil remis en fonction, la cornélienne discussion cessait.

Images haut de page : cathédrale de Beauvais, 22/03/2017, à jamais scellée dans la carte SD cassée.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mars 2017
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