2017.04.10 | Chuck en son dernier voyage

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Non mais vraiment, voyez-moi ça : on avait oublié qu’il était mort – c’était quand même le 18 mars, on est le 10 avril – et simplement il était là, dans son frigo de luxe capitonné de blanc, tout comme il aimait bien les Chevrolet...

Et pour l’hommage dans son propre club, resté patron à 20 jours post-mortem, un peu comme le type dans Un air glacial de Lovecraft qui se réfrigère à l’ammoniaque 18 ans après sa mort, il se fait exposer là comme Lénine sur la place Rouge ou Mao je ne sais plus où, momie bien droite et qui ne saura plus danser – à moins peut-être que quand même il l’ait fait ?

De même que je n’ai jamais su si Marguerite Duras s’était fait enterrer avec ses lunettes sur le nez, je ne sais pas si c’est l’usage chez les militaires de se faire enterrer avec casquette ou béret. Lui il ose : casquette bien vissée sur le front, manière de dire au bon dieu, le sien ou celui des autres, que ce sera pas la peine de lui chercher des crosses ou alors comme ses concerts, à payer cash et avant même de jouer.

Ou qu’avec l’âge il s’était fait un peu chauve t que ça ne se fait pas, d’arriver un peu chauve dans l’autre monde, pour un rock’n roller ?

La question serait plutôt de savoir si tout ça il l’avait prévu lui-même, commandé lui-même le cercueil gros comme une baignoire et sa capitonnade, on trouve tout ça sur le web probablement, et conçu l’accrochage de la guitare.

Attention, j’ai totale confiance dans les capacités intellectuelles du vieux maître, jusqu’au bout, et dès que ça concernait l’image qu’il avait de lui-même. Par exemple, il était parfaitement conscient que la NASA, dans ce CD de platine livré aux confins du système solaire, avait inséré une piste numérique d’une de ses chansons. Après tout, ça pourrait suffire à un homme, tout comme la petite planète je ne sais plus quel numéro qui a été baptisée du nom de Georges-Perec.

Mais alors là, ça me semble un contresens énorme. J’ai connu au moins une étudiante, en atelier d’écriture, qui est devenue thanato professionnelle. En plus, de toute ma vie d’atelier d’écriture, c’est peut-être un des cinq plus beaux textes dont j’ai été cadeauté, un de ceux qu’elle m’avait laissé, là-bas à Montréal mais je n’ai pas le droit d’en parler, ni de vous dire son Instagram. Mais je voudrais bien qu’elle m’explique c’est quoi, ce qu’ils lui ont mis sur les jambes.

Non, ce qui me choque, c’est la guitare. Le vieux Chuck a joué de la guitare entre ses jambes, au-dessus de sa tête, dans son dos, mais la guitare tournée contre son ventre, jamais.

Et la guitare manche tourné vers le bas, non, ça ne le fait pas.

Quand ils ont refermé la bière réfrigérée, qui attendait depuis 20 jours (à moins qu’il ait testamenté de refaire le même plan une fois par an, et que l’an prochain on remettra à nouveau sa momie devant la scène, avec casquette et rouflaquettes ?), la guitare s’est retrouvée contre son vieux ventre à danser et chanter, et le manche dans le sens opposé.

Il y a quelque chose qui ne va pas, à Saint-Louis, Missouri. Est-ce que c’est lui qui s’est trompé (je ne crois pas), ou bien les zozos qui ont palpé le chèque ont voulu de suite se débarrasser du boulot et au revoir, la momie comme la guitare ?


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 avril 2017
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