d’un roman-lieux | Red Hook sans Lovecraft

à Brooklyn sur le chemin des vieux docks




L’année où il vit à Brooklyn, Lovecraft, qui a toujours été un marcheur urbain raisonné (au sens d’appartenir à cette tribu qui, de Debord à Roubaud, réfléchit à ses pratiques de marche dans la ville), avait plusieurs itinéraires de prédilection. On les connaît et par son carnet, et par sa correspondance, ou par les témoignages de ceux qui le visitent, puisqu’il aime à les y emmner.

Red Hook en fait partie. Curieusement, non pas le port lui-même, l’entremêlement compliqué des rocks, quais, et entrepôts, mais l’entrelacs de la ville elle-même quand elle se défait vers la mer.

Pas d’admiration béate. Le thème de « venir face mer » a toujours été récurrent dans les marches de Lovecraft, mais aussi ses récits. Et ce qui surgit, c’est l’horreur. À Red Hook, ce ne sont pas les paquebots qu’on reçoit – ils arrivent directement sur Ellis Island puis les piers sur l’Hudson, mais tout le reste du commerce, et c’est encore partiellement le cas. Pour Lovecraft, le contact avec un étranger indéfini, même si Sonia, l’épouse, est de ces mêmes immigrants. Italiens, Polonais, Asiates ou Moyen-Orientaux il les confond dans la même peur, détaille ce rejet dans tant de lettres – celles plus tard à Howard notamment – et cette fabrique de la pensée identitaire à plein mots n’est pas un atelier superflu par les temps qui courent : Horreur à Red Hook est de ce point de vue une marque comme indélébile, insupportable.

Reste la marche urbaine. C’est le terminus de la ligne 7, ce métro aérien qui serpente en ferraillant comme au Technicolor, vous faisait frôler le défunt 5PointZ et cette cathédrale de la charpente en fer c’est celle que connaissait déjà Lovecraft.

On change de monde. Je resterais des heures devant les pyramides de Scrap Metal, ses grues à grappin, et les types qui viennent là vendre au poids ce que leur pick-up truck peut porter. Mais toutes ces boutiques improbables, ou la grande cimenterie qui jouxte, sont aussi des prodiges de coup de poing esthétique, et tout mouvement. C’est que la ville ici, se resserrant comme un noeud (choses que savait percevoir Lovecraft) multiplie ses hauteurs : le débouché de l’autoroute à péage, ses huit voies dans le ciel, et la faune qui s’abrite sous ses pylônes. Mais le canal aussi, là où il vient s’aboucher au port : il paraît qu’au temps de la Prohibition, donc quand Lovecraft vit Clinton Street et arpente régulièrement Red Hook, c’est là que la mafia versait ses cadavres – là où Scrap Metal charge les blocs compressés dans les barges, et qu’arrivent les chargements de ciment (vous savez, pour cette vieille loi que Manhattan est à charge constante : on ne peut construire que pour autant qu’on y enlève).

Ce que ne connaissait pas Lovecraft, mort à 46 ans, c’est le tissu déroulé de ces bâtiments de brique rouge normalisés qui a recouvert l’ancien dédale de Red Hook. Mais c’est la même population – la plus pauvre – qui y a trouvé abri. Les enfants jouent dans les grillages vides. Et commence cette frange toujours défaite, indévorable malgré les chantiers et la mise à jour, de comment la ville se rejoint à son port. La masse des buildings gris à l’abandon, leurs vitres brisées – c’était comme ça aussi vers l’atelier de Louise Bourgeois, de l’autre côté, vers Green Point, avant que la ville moderne ne retapisse.

Difficile de se risquer dans les zones de la raffinerie, et même le vieux silo pas possible d’accéder tout auprès, comme on le fait à Montréal. Même la voiture de Google Street View se fait arrêter aux portails. Mais ces bancs vides devant les bateaux, Lovecraft a pu venir là. Et ce bateau échoué dans le terrain vague, je l’ai photographié il y a 10 ans, rephotographié il y a 5 ans, et je le retrouve sur les images de la voiture Google. Probablement que maintenant on ne démolit plus à l’aveugle : il reste le squelette d’un des vieux piers. C’est un repère commode. Quand il n’y a plus que la ruine, alors vous pouvez probablement vous imaginer mieux Lovecraft, au bout de sa marche, avec la mer qui ne change pas. Pas facile pour nous : l’imaginaire de la mer c’est l’imaginaire de l’inconnu, des traversées vers ce qu’on ne sait pas, l’Afrique, l’Australie ou les pôles. On commence juste, cette année 1925, à explorer les fonds profonds.

Il y a pourtant, une fois contourné le sempiternel IKEA (mais ce n’est pas rien, l’IKEA de New York, et pour qui voudrait à son tour explorer Red Hook, ils offrent une navette depuis Manhattan), ce supermarché, le seul du quartier, dans le vieil entrepôt aux volets vers rénové en logements de luxe. Traversez le supermarché, composez-vous une salade, remplissez un gobelet de café, puis installez-vous sur la terrasse bâchée de plastique. Il y aura probablement les flics du quartier, l’équipe des plongeurs du port, des chauffeurs de bus. Mais je crois que c’est le seul endroit de tout New York, juste en face Governor’s Island et son mystère de lieu interdit, où une terrasse a les pieds dans la mer.

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 mai 2017
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