2017.08.17 | mortuaire pour Gonzague

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Vraiment on n’avait rien de commun avec ce gars, sinon se croiser sur le quai de gare, bizarrement c’est mon frangin Jacques avec qui il avait une fois discuté. Sûr qu’à part vivre dans le même canton on ne partageait rien, je ne suis pas né avec un château en héritage, et la façon dont il mettait en coupe réglée la littérature départementale c’était pas mon truc. Les dîners avec causerie et joli cachet au conférencier, ou bien cette initiative avec people de la littérature industrielle, « la forêt des livres » pour capter les subventions on annonce des milliers de visiteurs et quand vous regardez les images que les participants, tout fiers, balancent sur les réseaux, vous comprenez vite l’esbrouffe, les arbres sont moins clairsemés que les visiteurs. Il faut dire qu’on en est encore là dans mon bled, le potentat local a fait graver sur inox sur le vieil escalier dit des « cent marches » qu’à Saint-Cyr sur Loire Balzac a emprunté des noms de gloire de la littérature dont Michel Drucker est la tête de liste, c’est l’ambiance. Le pauvre Gonzague n’a même pas eu le temps d’obtenir la sienne, à moins qu’à titre posthume.

Mais j’avais un petit coin de fibre secrète pour le type. Ça remonte à très loin, bien avant mon premier livre, au temps où la revue Digraphe, avec Jean-Paul Goux, Philippe de la Genardière, Mathieu Bénézet et d’autres réinventaient la langue, dans un Paris Match de salle d’attente j’avais lu une chronique signée Gonzague Saint-Bris, et moi qui n’avais pas lu encore Saint-Simon, ni même probablement Chateaubriand, j’avais trouvé que ce type avait de la phrase. Et le nom assez singulier pour s’en souvenir. Des fois, toutes ces années, au Relay de la gare Saint-Pierre des Corps je feuilletais sa parution annuelle sur les rombiers et rombières de l’aristocratie déchue, évidemment ça faisait plutôt robinet d’eau tiède mais cet article de Paris Match j’avais buté du pied sur un caillou et ça m’avait aidé à trouver ma route.

Il paraît que ses obsèques furent belles, avec le vieux Giscard sorti de son placard et autres célébrités décaties dont nul autre que Gonzague Saint-Bris et la municipalité de Saint-Cyr sur Loire ne se souviennent, comme Patrick Poivre d’Arvor.

Mais voilà, l’autre jour en lisant le journal ça m’a fait mal. On était à deux bouts opposés de la chaîne, mais moi aussi je suis écrivain de province, et trimer pour le budget de fin d’année on le faisait différemment mais sûr qu’un truc comme « la forêt des livres » ça doit pas être très marrant à monter, s’il ne s’agit pas de notre galère à nous les plumitifs.

Moi aussi, encore l’autre jour depuis la médiathèque de Saint-Lô près de Cerisy (où je n’ai même pas eu le temps d’aller) ou encore quelques mois plus tôt la médiathèque de Tulle en convoyant le copain Pifarély, les petites routes à minuit avec les arbres qui défilent dans les phares à 65 balais on a notre dose et pourtant on continue quand même.

Pas réussi à trouver aucun détail de ce qui s’est passé pour Saint-Bris et sa compagne, qui conduisait. Combien de fois allé trop vite, ou trop fatigué, ou un coup de trop bu avant de partir et tout ça – je ne dis pas que c’était le cas pour eux, je dis ce que je sais pour moi : avoir joué 30 ans à la roulette russe, et quand on voit les factures on se dit qu’on n’a pas avancé d’un pouce, qu’on a plutôt reculé sur l’échiquier.

Des bagnoles où il y a eu des morts, en particulier début des années 70, mais je me souviens bien de ces 4CV ou R16 qu’en Vendée au dimanche matin on sortait des fossés, ou dans le fond de notre cour à Civray ces volants enfoncés et montants de pare-brise distordus avec encore des taches brunes. On avait des ceintures de sécurité, mais pas d’appuie-têtes ni de limitation de vitesse (c’est un zeugme, ça ?). Combien d’heures j’ai passé dans ces bagnoles à tenter de comprendre.

Alors tant mieux si c’est allé vite, très vite. On a des noms dans ses proches aussi, de celles et ceux qui se sont éclatés de cette façon – la disparition jamais acceptée de Jacqueline Boivineau mais plein d’autres.

Toi hier soir tu continuais, à la lueur des phares, avec les virages des deux côtés. Depuis quelques mois, je me raisonne à peu près pour ne pas me servir trop souvent de l’iPhone au volant. Mais on sait bien qu’on n’y peut rien, que c’est la roulette russe et puis c’est tout, et que ça ne vaut pas forcément mieux, d’être là usé à continuer.

Il n’y a plus de Gonzague Saint-Bris et vraiment, sinon d’habiter le même département, on n’était pas du même monde.

Mais les retours de nuit avec arbres sur les côtés, pour nous plumitifs, quand j’ai appris ça m’a fait mal et continue. Trop tard frères.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 août 2017
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