2017.10.10 | à celui qui voulait m’offrir un ordi

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supermarché de la politique

J’en avais brièvement parlé dans mon dernier service de presse : depuis plusieurs semaines, mon ordi tombait progressivement en bottes. Rien à lui reprocher : acheté en novembre 2013, il a dû tourner en continu depuis pas loin de 15 heures par jour, en train, bateau, voiture, avions, insomnies, RER, et est allé 1 fois 3 jours en Chine, 3 fois à San Francisco et même hôtel Pacific à Venice Beach, 1 fois 4 jours à Montréal, 2 fois à Providence, reparti 7 jours au Japon, de Yokohama à Sapporo, s’est pris une gamelle avec moi quand je me suis entorsé devant la maison de Poe à Baltimore, fut à Lancaster même et de Fos à Aarhus et partout où j’avais mon sac dans le dos, a même fait du scooter avec un éditeur fou, le seul qui me reste. Il a surtout fait 4 ans d’enseignement dans le valdingue de Cergy, où si on veut bosser on doit amener ses clous à soi. Donc rien à lui reprocher, à ce brave PowerBook 13’’ acheté à la Fnac Montparnasse, sauf qu’autrefois les ordis on changeait le clavier une fois tous les 2 ans, la batterie tous les 3 ans, et ça arrivait à tenir tout ça.

Là j’ai fait le max, mais c’est quasiment toute une rangée du clavier qui ne marchait plus, et j’ai du gros boulot plein les bras. L’écran se désquamait aussi (la couche anti-reflet du Retina), bon tout ça mis ensemble, une part de plus en plus grande de l’énergie de boulot passait dans comment prolonger la vie du machin.

Alors j’ai craqué : mais comment je ferais autrement ? D’accord, c’est jamais le moment. Et ça représente lourd. Bon, il y avait déstockage des modèles de l’an passé, avant les nouvelles arrivées de Noël, et boum moitié prix vente flash sur reste stock. Et là moi je n’en reviens pas : je retrouve la vitesse, la fluidité, l’écran plus grand que toutes vos fenêtres ouvertes. Mes vidéos vont respirer, et un peu moins se colorer de travers. J’en ai pour 10 mois à le payer, ça d’accord, mais c’est sur la caisse boulot et pas sur la caisse famille – c’est l’ordi qui se payera lui-même, j’en suis sûr.

Et là, alors que tout ça s’organise, arrive le mail du copain. Et figurez-vous que ça pourrait bien faire pas loin de 15 ans que je ne l’ai pas vu en vrai. Mais il y a de ces fraternités. Ça passe de l’un à l’autre en double, ça ne peut pas se défaire.

Sûr que non, je ne donnerai aucun indice. Ce serait atteindre à son élégance. Voilà que je reçois – même pas un mail, un message Facebook – qui me dit : – François dis-moi, je t’envoie ce qu’il faut pour l’ordi.

Comme ça, et aucune justification ou excuse en plus. Mendigot c’est pas mon genre. Je crois même que j’ai ces vieux restes des pays protestants : je ne saurais pas taper des lettres sur un ordi que je n’aurais pas, quoi : mérité ? Je me crispe au moindre cadeau : mes gamins à Noël se sont rassemblés pour m’offrir une nouvelle chaise à roulettes comme jamais je n’en ai eu (j’arrive même à y roupiller – et les chaises à roulettes ça crève sous moi comme les chevaux sous Porthos ou les Mac que je matraque), peux jamais l’enfourcher le matin sans penser que je ne l’ai pas méritée.

Mes doigts se font au nouvel appareil. La touch bar est d’une efficacité surprenante, et le changement de connectique livre vite aussi ses avantages : j’ai un MacBook Pro 15’’ avec 16 Go de RAM et non plus 8, et 512 gigaux dans le SSD. Depuis 1993, où je passai de l’Atari au PowerBook 145 déjà au-dessus de mes moyens, il y a eu le 180, le « coquillage », au moins 2 blancs, un iMac berlingot, un iMac « pot de fleur », 2 gris costauds plus au moins 2 MacAir et le dernier, là, le 13’’. L’ordi, en gros, j’habite dedans mais c’est comme son violon pour mon pote Pifarély ou son cello pour mon pote Segal etc : vous écrivez, comment et pourquoi votre table à écrire ne serait pas de la même exigence que ce que vous demandiez autrefois aux stylos à plume Shaeffer ?

Et pourtant, de 1988 à 2018 bientôt 30 ans d’ordi sous le nez, dont 20 avec web – tout s’est reconfiguré autour – et le premier Mac portable en février 1993, Word sur 2 disquettes pour l’install. L’artisanat du livre bouleversé. Vécu si longtemps là-dessus sans trop se poser de questions. Même s’il y a eu la radio vers 86-90, le théâtre les 10 ans ensuite, les 4 ou 5 films pour Arte, il y a quand même eu ce basculement il y a 10 ans : oui, ces appareils étaient les dinosaures du futur, mais la seule dignité dans l’expérimentation de littérature lui assignait d’aller dans cet aveuglement, la transition. J’ai lentement assisté à ces déplacements dans l’intérieur de moi, le web devenant le livre essentiel, unique et infiniment remodelable, désormais occupé à effacer ou phagocyter les traces écrites qui le précédaient.

On fait ça avec cette certitude en soi qu’il n’y a pas mieux comme chemin, et tant pis pour les morts – enfin ceux qui continuent l’artisanat comme si. On est bien plus qu’eux sur les bords et rebords pour l’institution littéraire, les salons et autres invitations. Mais on trouve d’autres chemins, comme avec mes copains de Montpellier sur d’autres pentes arides, le webdoc puis maintenant la VR. Et moi je vis ça comme d’autres expériences de langage, mais qui sont le même chemin de halage qui m’a permis de tenir quand viré de l’école d’ingé en l’an triste 1976, mais quand on se rattrape avec le livre qu’on a dans la poche. Comme aujourd’hui on a l’outil connecté à la main.

Mais ça voyez-vous, le message du copain qui me dit : – François dis-moi, je t’envoie ce qu’il faut pour l’ordi, non jamais je n’avais connu ça dans ma vie et ça fait chaud.

j’ai mis ma fierté aussi à ce que l’investissement ne grève pas le familial. Mon grand-père était fier de son pont-élévateur, mon père de sa cabine de peinture puis de l’auvent de sa station-service, et moi je n’aurais jamais pu faire le saltimbanque sans ceux-là. Et c’est pas enthousiasmant, l’horizon des saltimbanques dans les métiers dits du livre, quand le mec arrive à 65 balais dans toutes ses articulations, ses neurones et le reste. On surbosse aussi pour ça, apprendre, se prouver. Comme en ce moment la VR. Ou ma trouille de gamin à savoir que demain je propose à mon amphi (la semaine dernière on était 38) un exercice d’écriture inventé d’hier soir et que je n’ai jamais osé.

Comme s’il me fallait des contrats clairs : il y a sur ce site des livres à vendre (et c’est en soi une révolution technique qu’on puisse faire ça). J’enrage même en ce moment, avec l’école, le film, la trad à finir, de ne pas pouvoir avancer plus les chantiers en cours, mais cette première année de Tiers Livre Éditeur pour moi ça a été un sauvetage, alors que je ne me rendais même pas compte avoir à être sauvé : on finit par intérioriser le dédain des éditeurs, que ça n’intéresse pas, vos Conversations avec Keith Richards ou vos Notes sur Balzac, ou le Commonplace Book fondamental de Lovecraft, 1ère édition mondiale (pas de ma faute, ça s’est trouvé comme ça, les Amerlingos ne s’intéressent pas à HPL, et ceux qui en sont proches ne sont pas formés en génétique textuelle)), donc voilà, j’ai ma propre maison d’édition et c’est ça qui payera mon ordi. Par exemple, mon gros chantier Lovecraft 1925, que je voudrais de 1200 pages grand format, c’est ma petite collec qui l’accueillera et tant pis s’il faut un peu marcher en funambule – voilà, j’ai déjà l’ordi.

— François dis-moi, je t’envoie ce qu’il faut pour l’ordi. Vous vous rendez compte, trouver ça dans votre boîte Facebook ? Et rien en compensation, que cette fraternité qu’on a dans nos métiers, et qui en est la récompense haute, simple.

Je sais bien que la divergence de nos économies, selon les disciplines, quand bien même on est frère, ça s’amplifie aussi à n’y pas croire. J’adore les copains peintres quand ils racontent leurs grosses affaires, et toi t’as le chèque de tes bouquins vendus l’an passé, qui te fera à peine 3 supermarchés.

Pour ça aussi que j’ai mis le petit Tipeee, dans la marge de gauche. Il nous revient, à nous, d’inventer les formes de nos économies, celles qui sous-tendent nos boulots de guérilla et commando, même juste armés d’un Mac et d’un Canon, plus les 3 logiciels qui vont avec.

Je lui ai répondu, au copain. – Tu es fou, il m’a dit 3 messages plus loin. Finalement c’était un cadeau aussi beau. Allez, je compte sur vous pour mes bouquins, j’ai un ordi à payer, et je voudrais aussi passer à la 4K pour les vidéos. Notre économie, nos ponts-élévateurs des villages de littérature, à nous de les inventer.

Ça fait rien, je t’aime, mon copain offreur d’ordis ! (Et c’est le premier billet que j’écris sur le nouveau bestiau, ça va repartir l’énergie et les nuits de mots.)

Image du haut : trincaille à l’ami.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 octobre 2017
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