2017.10.14 | le jour que j’inventu une fiction trop géniale

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Quand ça parle photo en atelier, je m’emballe. L’image fixe comme déclencheur de fiction, j’ai du savoir faire depuis longtemps, et de drôles d’histoires. L’enjeu, depuis quelques ans, c’est d’entrer avec mes propositions d’écriture là où l’image est accumulation massive, souvent partagée, et liée à l’outil quotidien de relation au dehors qu’est le smartphone.

Une seule question, de fait : qu’est-ce que ça change au récit, qu’est-ce que ça ouvre au récit ? Et qu’est-ce qu’on a comme base existante de récits s’appuyant sur ces usages ? Les séries, les récurrences, la notion de geste. On parle du Peintre de la vie moderne, on parle de Vilém Flusser, et en photo on revisite Iroshi Sugimoto ou Daïdo Moriyama. La stricte équivalence du champ sémantique et du champ image dans la moindre requête Google : qu’est-ce qui fait que l’image a pu se constituer comme élément de réalité inclus dans l’emprise du littéraire (de Rimbaud à Proust, de Zola à Guibert ou Claude Simon je sais en faire l’histoire), on va jusqu’à Sebald, mais comment secouer tout ça et faire fiction de nos propres usages, en mouvement et devenir ?

Une moitié des 12 étudiants présents avaient un compte Instagram. Le hasard (Espagne, Colombie, 2 Cambridge UK, 1 Allemande, 1 Moscovite) avait rassemblé ceux et celles-là sur la droite, tandis qu’à gauche l’étudiante de Mongolie, celui de Tsing Dao, et celui du Burundi (mais comme il serait surprenant, son texte), n’étaient pas sur Instagram. Comprendre que dans ces questions le politique n’est jamais loin, et qu’appréhender la notion d’algorithme n’est pas l’apanage des geeks.

Alors oui, sur ces questions je m’échauffe un peu. En quoi cette accumulation d’images participe de notre constitution d’identité, liée à l’appareil ou pas, et même pour elle, au fond, qui photographiait mais ne les regardait même pas ensuite, ses photos, et se refusait à la présence réseau.

Ça m’est venu comme ça, j’ai échangé les iPhoneSung de la Catalane et du Colombien, et dit : — Qu’est-ce qui change de votre identité, si l’intimité de votre téléphone est chargée des photos du voisin.

Puis, je ne sais même pas comment j’ai fait, douze secondes plus tard, puisque chacun.e avait devant soi près du cahier, des pages, de l’ordi, son téléphone posé, je les avais mélangés tous, leurs téléphones, boum comme au bonneteau.

Et là, c’est moi qui ai dit ça, moi : — Et si un beau matin le monde se réveillait avec toutes les photos mélangées de l’un.e à l’autre ? Ça n’en ferait-y pas une belle fiction ça ?

Déjà ils essayaient de retrier les smartphones. Il est apparu que c’était un exercice difficile, quand bien même chacun.e connaît le sien : ils se ressemblent tous, ces machins, étuis compris.

Et si, même une fois chaque phone ayant repris sa place auprès de sa.son propriétaire légitime, comment on pouvait être sûr que les photos étaient restées à leur place ?

Mais je crois que la panique a été perceptible, pour un instant non nul.

Aucune idée de si ils et elles l’écriront, mon idée de fiction. On n’avait fait que l’entrouvrir, la question. C’est moi qui ne suis pas trop rassuré, en fait, sur ce truc.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 octobre 2017
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