2017.11.28 | coincé dans les années 2000 (une réponse)

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C’est la joie de Facebook : dans un dialogue avec un étudiant de l’ENS, qui écrit et dont je suis à distance le chemin depuis 1 an (il ne fait pas partie des celles.ceux que j’ai accueillis dans le stage d’octobre), un courageux anonyme m’écrit textuellement – donc dans les commentaires d’une discussion qui ne le concernait pas, ce que je reproduis ci-dessus en copie écran, soit :

Avant jvous kiffais. Puis à force je me suis rendu compte que vous étiez coincés dans l'Internet des années 2000. Je vous remercie tout de même ; vous fûts d'un grand secours ; puis la mode passa. C'est déjà beaucoup plus que je ne serai moi.

Bon, l’anonymat sur Facebook c’est relatif, j’ai vite retrouvé son blog etc, et peu de chance qu’on ait à se croiser sur les routes pro, vaut mieux. Des trolls, au bout de 20 ans de web, puisque c’est de ça dont il est question, on en a expérimenté de plus lourds.

En même temps , là je suis sur le chemin de Louvain (la Neuve) pour une initiative sur le numérique, et je crois que c’est une question pour moi sérieuse, voire centrale.

Passons sur l’amusette : l’Internet pour moi a commencé avant l’Internet. Dans cet avant, on a à mener déjà une réflexion : la progression de nos machines à écrire, électriques, puis à mémoire des 20 derniers caractères, puis nos protocoles X-modem pour le transfert de fichiers par ligne téléphonique 56k etc : on a encore dans les oreilles le son de la porteuse. L’accès surtout au 1er ordinateur (mon Atari 1040, en 1988), les premiers traitements de texte et leur évolution, le passage à l’ordi portable en 1993 (important, du point de vue de la relation de la machine au corps, enfin la première connexion, nos réseaux mutualisés pour un premier corpus francophone (ABU, Athena), avant mon premier site en 1997, les apprentissages du html. Je me souviens encore de cet été 2003 où, en Autriche, j’avais repris une par une, sous Dreamweaver et avec style css, les 800 pages que comptait alors remue.net.

C’est une période où on pratiquait nous-mêmes les apprentissages essentiels (le passage à blogspot puis spip en 2004-2005, donc la maîtrise des bases de données, un peu de php), mais commençait une autre épopée, le binôme de Julien Kirch et Philippe de Jonckheere et comment leurs inventions débordaient sur nos sites. Quand a commencé l’aventure du livre numérique, ce que je découvrais de Ruby on Rail ou des cavernes scintillantes de l’ePub via Julien Boulnois, d’Immatériel.fr – saltimbanques de la littérature, on ne s’est jamais transformé en geek, on a juste appris à les découvrir, les respecter.

Alors oui, probablement – et j’en discutais justement samedi avec Philippe Boisnard, comme à l’EnsaPC j’entrevois la partie émergée d’artistes expérimenteurs-chercheurs comme Jeff Guess ou Eric Maillet, les 60 balais passés on n’essaye plus d’être concurrentiel sur ce genre de terrain. On le vit gravement : ce que je devrais ou pourrais apprendre, ce que je ne sais pas apprendre, ce que j’apprends pour comprendre mais ne saurais effectuer seul, ce que je dois quand même et malgré tout apprendre pour faire ce qui m’en est accessible, même de façon simplifiée. Je n’ai jamais fait d’Apache, de C + ni de Processing, et je ne sais pas monter du 360 sur Première ni même programmer un bot sur Twitter, quoiqu’on m’en attribue. J’ai un Mac pépère et n’y connais rien au libre Linux, je peste contre les rançons de mes abonnements Office, Dropbox, Spotify, Ulysses mais obtempère quand même. Si j’ai un truc bizarre sur mon site, qui n’est toujours pas responsive pour s’afficher en grosses lettres sur les mobiles, je préfère m’adresser à Joachim Séné ou autre bonne volonté – et ça ne m’empêche pas de scruter en permanence ce que ceux-là déplacent et inventent.

Idem pour la théorie : des fois j’ai l’impression de faire du ski nautique derrière des chercheurs comme Marcello Vitali-Rosati ou Erika Fülöp, et puis qu’importe, tant qu’on est cap de vider des bouteilles ensemble.

C’est peut-être ça le premier enseignement du web, en vingt ans : que jamais rien ne s’y fait seul.

Est-ce que c’est s’endormir pour autant, vieux poulpe racorni dans son antre submergée ? Des fois, y compris sur Facebook ou en venant dans l’intérieur d’Amazon, en scrutant du dedans les algos Google et ce qui s’y joue de politique, l’impression d’un glissement vers les vieilles positions trotskystes (ce que ne je n’étais pas) de l’entrisme, voire du commando.

Depuis 2 ou 3 ans, j’ai effectivement l’impression, non d’un repli, mais d’un camp de base qui aurait trouvé son équilibre : j’écris un livre, c’est peut-être ça le côté ringard, mais un livre qui aurait son campement sur le web, inclurait ce journal, se creuserait en avant par les vidéos, assemblerait ses récits, fictions et essais (le chantier Lovecraft), et qui comporte de vastes labyrinthes que des fois suis surpris de redécouvrir. Ou des galeries perdues, dont moi-même ai perdu la clé.

Je le vis en paix : les plus belles guitares sont les vintage, sérieux je me le dis souvent. Je me dis qu’il y a assez à faire avec les déplacements lents : la notion d’auteur dans ces communautés que nous mêlons et recomposons, l’ergonomie de la lecture, les relations du temps et de la publication, conçue comme concept (n’est-ce pas Lionel Ruffel).

Les « années 2000 », à même pas 20 ans du grand bug promis, ce n’est pas vraiment un passage qui compte, à distance. Lisant hier ce que Benoît Peeters dit, sur Diacritik (encore une belle aventure : elle est coincée en quelle année, celle-ci ?), de son histoire avec Jérôme Lindon, je me dis que la barrière symbolique des années 80 était plus significative, littérairement. Je me souviendrai toujours de ce coup de fil du même Jérôme Lindon, en 1990, pour La folie Rabelais, deux jours après m’avoir refusé le fichier (on recomposait à la main) par un sec : « Je hais la littérarure MacIntosh », me disant « j’ai parlé à l’imprimeur, envoyez-la moi quand même votre disquette… » Le monde du livre effectivement ce jour-là basculait : nous enfermant dans ses glaces ?

Coincé où, fossile en quoi. À Louvain on avait fait cette expo 10 questions au livre, ce n’est pas périmé. Demain, retour via Cergy et à 10 h pile je ferai un cours sur comment lire Baudelaire du point de vue numérique (dans la dynamique de sa genèse contradictoire et multiple, politique et ouverte) et non pas depuis la stratification en livre fixe depuis l’édition Conard : à chacun sa tâche, et je crois que je sais où est la mienne. Je serai justement à ma place, et le vivrai comme un bonheur, parce que j’aurai affaire à des 20 ans bien plus pertinents que moi et inventeurs pour les outils d’aujourd’hui, mais qu’un peu de fuel Baudelaire dedans ça fera pas de mal non plus et que c’est ça qu’on me demande.

Je repense toujours à ce type qui avait demandé à Bob Dylan : « C’est quoi, pour vous, le rock’n roll ? » Et la réponse : « Carelessness ». S’en fiche (comme de la pérennité du site après moi, comme de sa petite cote sur le marché de l’écrivain digne de son nom, comme de l’écrit qu’on balance juste pour voir, comme de l’impro qu’on fait dans la nuit devant son appareil-photo etc). Appelons ça principe de plaisir. J’écris ce texte sur Ulysses, je vais l’exporter sur mon vieux blog spip vintage en service depuis 2005 – coincé dans l’Internet des années 2000, pourquoi pas.

La semaine prochaine les US vont décréter, pour le bénéfice d’AT&T, la fin de la neutralité du Net, il y a forcément des tremblements permanents d’époque, et rien de plus compliqué pour chacun que de sauter d’une à l’autre. Faut serrer les coudes, les coincés et les autres.

C’est de ça dont on plaisantait à l’hôtel de Mâcon, ce dimanche au petit-dej, avec Philippe Boisnard, qui a 20 balais de moins que moi : je vis ça de façon profondément injuste, mes 65 balais qui arrivent, monsieur le jeune troll, par rapport à tant d’auteurs bien plus jeunes, mais qui n’ont jamais levé le petit doigt pour coder.

Allez, je retourne à mes épreuves de Kenneth Goldsmith : un chapitre où ça parle de comment nos expériences web de littérature gagnent à relire Lawrence Wiener ou Sol LeWitt. C’est plus compliqué que ça, en art, la notion d’époque.

Curieux : ce billet porte le n° 2004 de mon journal en ligne, pile l’année où on est passé du site fixe aux bases de données : l’année du coincement, selon mon troll ?


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 novembre 2017
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