Oakland et description d’Oakland pourquoi

notes sur le projet


J’ai découvert — et c’était un vrai choc — la ville d’Oakland à l’été 2015 (merci Églantine Colon), c’est l’été où je commençais mon journal vidéo, voir les toutes premières :

 

Cela se complétait de la découverte du domaine, de la tombe et de la maison incendiée de Jack London, né à Oakland, voir ces 2 vidéos, à 2 ans de distance :

 

Au début de l’hiver 2017, nouvelles explorations d’Oakland, malgré la météo, le projet intérieur se confirme.

Ce mois de juillet 2018, je bénéficie de 3 semaines d’hébergement dans le studio de l’Institut Français à San Francisco, dans le cadre de leur programme A room with a view (merci Juliette Donadieu & Philippe Perez). Le projet :

Je suis venu pour la première fois à San Francisco en 2013, pour un colloque sur mutation numérique de l’écrit. Hébergé au club house du campus de Berkeley, c’était ma première découverte de cette tranchée urbaine qui va de SF à Berkeley via la traversée du port d’Oakland. Un deuxième séjour plus long, en 2015, m’a permis une appropriation plus complète de la ville, en particulier de ce qui concernait les infrastructures matérielles du numérique. Je découvrais aussi l’ampleur du ballet de porte-conteneurs dans la baie d’Oakland : la part matérielle soudain émergée et visible de ce que le numérique a changé à l’ordre du monde. Un troisième séjour en 2016, cette fois l’hiver, a solidifié tout cela, et y a probablement ajouté une fibre affective pour la baie, le mystère de ses brumes, l’âpreté de ses côtes, sans laquelle difficile de travailler.

C’est dans ce contexte, après une première visite à la maison (tombe, domaine, musée) d’un écrivain essentiel, Jack London, que j’ai commencé mes incursions à Oakland, dont il est un des natifs célébrés.

Depuis une première expérience à Bobigny, au 14ème étage de la tour Karl-Marx, en 1986, je n’ai cessé dans mon travail d’explorer la réalité urbaine française, dans ses composantes sociales ou urbanistiques. Enseignant l’écriture dans une école nationale supérieure d’arts m’a convaincu de l’importance pour la littérature des questions touchant à l’action et l’intervention de terrain – l’inscription artistique dans l’espace public et comment nous avons à le penser. Comment, pour que la littérature ait encore à dire sur le monde au présent, l’auteur doit quitter son poste d’observateur.

Le principe insulaire de construction des villes qui a prévalu en Europe, et qu’on retrouve dans la conception des rocades ou « périph’ » dans les années 70, ou dans le caractère insulaire des « dalles » piétonnes de nos « villes nouvelles » comme Bobigny ou Cergy – pour s’en tenir aux laboratoires urbains que j’ai le plus pratiqués –, on le retrouve aussi à la Défense ceinte de sa voie express étanche 4 voies. Il participe du modèle théorisé en profondeur par Walter Benjamin d’après Haussman, mais n’est plus compatible avec la réorganisation du territoire en hyperville et la constitution de mégalopoles d’urbanisation continue. C’est en cela que la réflexion sur la ville américaine (de Michel de Certeau et Jean-Luc Nancy à Bruce Bégout ou Michel Lussault) s’impose comme laboratoire essentiel de nos formes de récit aujourd’hui.

Comme le London Orbital de Iain Sinclair, devenu un classique de la littérature urbaine, un livre qui décrirait avec minutue -– qu’on pense à la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien –- de Georges Perec, les six miles de l’International Boulevard, nous apprendraient quoi sur le présent de la transformation urbaine française aujourd’hui ?

Ville interface sur la mer mondialisée, mais avec un effet d’échelle qui bouscule nos représentations européennes, cette impression s’est confirmée en explorant le gigantesque port d’Oakland, depuis cette réalisation symbolique d’un observatoire offert aux visiteurs dans sa pointe même (la Hayes Observation Tower) qui m’a servi de point de départ – voir témoignages ici et ici, ou ici, dans mon journal vidéo avec les moyens du bord.

Depuis mon premier livre (Sortie d’usine, Minuit, 1982, voir aussi Daewoo, Fayard, 2004, traduction américaine prix French Voices 2016, à paraître chez Dialogos début 2019), je n’ai jamais considéré l’univers du travail, esthétiquement ou socialement, comme à côté des logiques urbaines ou du champ littéraire lui-même. Le peintre Charles Sheeler, actuellement exposé au De Young, est depuis longtemps au centre de mon approche esthétique. Mais comment se saisir de la dimension internationale d’entités concrètes comme Google, Apple ou Facebook, empires liés au même univers urbain, et pourtant invisibles, à moins d’entrer dans leur campus même ?

Le modèle urbain que présente Oakland en serait comme une empreinte vive. Ses transferts de population aussi bien depuis Berkeley et sa tradition intellectuelle similaire à celle de Stanford au sud, que depuis le downtown désormais saturé par les activités concentriques ou périphériques à la Silicon Valley, font de cette ville un laboratoire entièrement à découvrir, mais de profonde résonance avec les transformations souterraines de Paris métropole.

Rencontrer ceux qui réfléchissent et agissent sur ce terrain artistique, urbanistique, social. Mais se mettre à l’affût de ces singularités urbaines (l’Amtrak qui circule en pleine ville…) et la documenter en filmant pour en faire écriture, c’est devenu depuis ma première découverte d’Oakland une intuition personnelle de plus en plus perçue comme nécessaire. Quel bonheur de pouvoir franchir une étape en ce sens.

Les contraintes d’un accident au tendon d’Achille, quelques semaines avant le départ, limitent le rêve de déambulations piétonnes, mais l’immersion n’est pas moindre, à béquiller au ralenti. C’est en partie ce qui a provoqué aussi cette série Oakland au jour le jour, où je reprends un protocole autrefois élaboré par un photographe ami, Bruno Serralongue : retourner le lendemain sur le lieu d’un fait divers — donc sans plus aucune trace de ce fait divers — et le photographier. Moi je collecte chaque jour un fait d’actualité à Oakland, et je lui associe la plus récente image Google Street View disponible, à condition qu’elle soit celle du lieu exact.

Dès l’hiver prochain, je pense être en mesure de proposer, seul ou avec Dominique Pifarély (violon + électronique), des performances avec lectures / projections qui soient des traversées constamment mouvantes de ce projet, qui va se développer sur 2 ans — ne pas hésiter à nous contacter.

Image haut de page : Oakland, vue satellite © Google Earth…

LES MOTS-CLÉS :


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 juillet 2018
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