2019.11.14 | le jour où j’arrêtai de photographier


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C’est une double série faite le 1er juin 2015, avec le petit Canon 700D APSC qui avait été mon premier Reflex, acheté en juin 2013 et changé peu après pour le 80D (et le Sigma 16-35 à 1.8 revendu depuis alors qu’il me ferait bel usage sur le micro 4/3). Tout cet hiver-là, en résidence au Pôle arts & urbanisme de Saint-Pierre des Corps, dans ce lieu effervescent et tout neuf, on n’a cessé pendant huit mois d’essayer des trucs, ouvrir des rencontres, et avant que je sois exclu de toute collaboration par les petits maîtres claniques du Centre régional du livre (ils n’arrivent pas à s’implanter sur Internet, alors ils tirent sur tout ce qui bouge), je crois que c’est pour moi une année de transition essentielle.

Parce que, tout d’abord, cette exploration Tours en 80 ronds-points reste une de mes tentatives, dans l’intérieur du site, d’un livre dont la nature soit d’être sur le web, avec enquête et documents, journal et fictions, et combinaison des médias. Plus un zeste d’urbanisme, mais je suis toujours gêné aux entournures quand il s’agit du lieu où j’ai ma vie personnelle. Et la trouille, quand à troisième fois j’ai compris que la stupéfaction des automobilistes, découvrant quelqu’un à déclamer sur un rond-point, pouvait les amener à foncer droit sur lui, même sans intention mauvaise (il y a eu aussi pas mal de bras d’honneur et autres fleuritures). En tout cas c’est une expérience que j’ai magnifiquement vécue, merci Maud Le Floch, Pascal Ferran et leur équipe.

Mais transition si, du début à la fin, sur chaque rond-point je posais le Canon sur le trépied, et enregistrais un bout de lecture en vidéo. Je me refusais au montage avec la même obstination que des années durant je m’étais refusé à la photographie. Donc j’importais mes vidéos directement sur Lightroom, rognais le début et la fin, et les uploadais telles quelles sur mon YouTube. J’ai pris en cours de route, ce printemps 2015, le vlog quotidien de Casey Neistat alors que lui-même forgeait son vocabulaire et bousculait le nôtre (ce sont vraiment ses archives de cette année-là qu’il faut voir, pas ce qu’il fait maintenant), tout s’est enchaîné : fin juin, je m’équipais en parallèle d’un petit G7 X compact, et me lançais.... sur iMovie, ô dites-le sans rire. Mais c’est la leçon élémentaire du YouTubing : commencer par un bout.

Alors je n’ai pas arrêté d’un coup de photographier. Dans ma grande et toute récente base des 100 000 photos, j’ai encore 556 images pour 2016, mais j’en avais 9007 en 2014 et encore 7000 en 2015. J’y reviendrai, notamment pour quand j’ai photographié page à page, à la John Hay, le manuscrit du Commonplace Book de Lovecraft, si j’écris ici ma propre Chambre claire, la photographie comme document doit y avoir sa place.

Mais ici, c’est un lieu qui m’a été fétiche tout au long de cette résidence au poLau : on compte au moins trois (je crois) de ces abris pour locomotives construits avant les bombardements de la 2nde Guerre mondiale. Mais transfiguré par le grand foutoir à rêve de la Compagnie Off, et ses « débordements urbains » la générosité ouverte de Philippe et sa gang, alors en préparation de leur premier Burning Man. Oui, il leur fallait cette usine, mais le réel qu’on y photographie est un réel préparé, comme les pianos de John Cage, objets détournés, relégués ou en attente de la représentation permanente, et tout à la fois histoire de ces représentations.

Pour tout cela (en complément de ce qui suit sur la même « pellicule » virtuelle, série sur la rue, et non pas sur la cour — vous revenez demain, d’accord ? —, je considère cette suite précise d’image comme le moment où s’est effectuée pour moi la bascule vers la vidéo, un croisement en quelque sorte, et j’ai besoin aujourd’hui de rouvrir le dossier pour comprendre en quoi les deux gestes étaient incompatibles ou complémentaires, puisque, quatre ans après exactement, en juillet 2019 et le passage au GH5, mes deux slots de carte SD et les deux déclencheurs séparés, sur le même appareil je réapprends à les pratiquer ensemble.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 novembre 2019
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