2019.11.15 | on ne photographie jamais que soi


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Un des lieux communs les plus éculés de ce qu’on entend sur la photographie, c’est cette histoire de focale d’entre 35 et 50 qui correspondrait au champ visuel de l’oeil humain. D’abord parce que moi à part de près je n’y vois rien, et qu’un 50 ça photographie peut-être, mais un monde qui probablement n’existe pas, puisque je ne le vois pas.

Et puis le champ visuel ça s’éduque, il y a des décennies que j’ai appris à travailler la vision périphérique, et on y voit peu à peu large comme un cheval, les danseurs le savent bien et moi c’est avec la périphérie rétinienne que je m’oriente et conduis, ou survis. J’avais équipé mon Canon 6D d’une focale fixe 24, un « caillou » comme ils disent, ouvrant à 1,4, qui maintenant est dans un tiroir, si vous êtes intéressé je revends. J’ai pris l’habitude de me placer à l’endroit où mon 24 voit, c’est moi qui me déplace et pas le contraire. Maintenant, même sans appareil photo, je vois où je dois me placer pour photographier avant de regarder la chose à photographier elle-même.

Là sur le GH5 j’ai un zoom 12-35, comme il faut multiplier par 2 ça fait un 24-70, il ouvre à 2,8 et surtout est stabilisé, avec la stabilisation du capteur ça donne double avantage pour la vidéo. Il existe pour ces petits capteurs micro 4/3 un 14 (donc 28) qui ouvre à 1,7, ce serait ça dont j’équiperais un second boîtier le jour où, mais franchement : jamais ô grand jamais je ne bouge mon zoom, je photographie et filme toujours en 12 (donc 24) et c’est bien rare que je recadre, hors remettre un peu d’aplomb à l’horizontale parce que mon caractère va plutôt à la photo penchée.

Repensant au grand Giacomelli qui bardait son historique boîtier de petites vis inox pour en bloquer les fonctions accessoires, parfois je suis tellement surpris de redécouvrir que le nez du bousin tourne pour grossir l’image, que j’y mettrais bien un coup de soudure sur la molette pour le fixer sur 12 (24) à jamais.

Ce qui ne règle pas le problème principal : à quelle distance photographier ce qu’on voit ? J’ai toujours un petit trou de déprime après un atelier d’écriture, là on venait de passer 4 heures dans la salle et elles.ils étaient tou.te.s parti.e.s, la Syrienne, la Suédoise, le Coréen, l’Allemande mi-portugaise, l’Anglaise, le Mexicain, les deux de Cambridge, la Moscovite, celui de Gdansk, celle qui vient de Cuxhaven mais étudie à Hambourg, le Brésilien, la Vénézuelienne et l’Italien. Toi tu restes tout seul dans la salle, il est 18h30 et tu ne les reverras que demain 9h30. Alors tu te dis : tu n’as pas fait de photo, tu n’as pas fait de vidéo, tu es en pleine déprime de ce moment où il te semble que les mots flottent encore dans la salle, et si tu photographiais ça, ton désarroi ?

Alors tu fais une photo de la salle depuis là où tu étais assis à ton ordi (encore que tu ne t’es pas beaucoup assis), puis tu t’approches des stores. À 2 mètres, le viseur (enfin l’écran, puisque je ne me suis jamais servi du viseur, pour ne pas l’user trop à regarder à travers, d’ailleurs on ne regarde pas à travers, on regarde un autre écran, comme sous microscope) tu as la fenêtre tout entière mais est-ce que c’est la bonne distance pour photographier les persiennes ? Ou faut-il approcher tout près, comme quand tu redresses tes lunettes sur ton front pour déchiffrer et lire à haute voix leurs textes (l’ENS Lyon est l’établissement universitaire où on se sert le moins d’ordinateur), et, si tu approches tout près, où dois-tu t’arrêter ?

À quelle proximité du monde des chose dois-tu te placer pour photographier non elles-mêmes, mais ton désarroi ? J’ai donc fait les 8 photos que voici.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 novembre 2019
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