librairie et caverne des merveilles

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Comme je l’ai dit à Frédéric Pouzol, finalement, hors la tournée des grands ducs après parution, on n’est pas sollicité tant que ça par les libraires. Et pourtant, on respire ensemble, ou plutôt : on ne peut pas respirer l’un sans l’autre.

Mais est-ce que j’aurais pris mon samedi, 310 bornes aller (via l’autoroute et Vierzon), 270 retour (via Châteauroux et Buzançais), pour une ville de la taille de Saint-Léonard de Noblat, sans le blog de la librairie des écoles ?

Oui quand même, puisqu’il m’est arrivé souvent d’être reçu dans des lieux de cette taille (Arbois...). Mais le blog quand même. Parce que la question est là : quand on regarde le programme mensuel d’Ombres Blanches, Dialogues, Kleber et les autres, on découvre combien la librairie devient le lieu physique d’un échange multidisciplinaire, citoyen, soudé évidemment par la présence ou le prétexte du livre, mais une fonction que seul le libraire assume, dans cette circulation matérielle des idées, et de ce qui soude culturellement, jusque dans la résistance, notre communauté. Mais c’est à la taille de leurs métropoles.

Pour ceux de ma génération, nos villes de 3500 habitants, dans les années 60, étaient des villes complètes. Aujourd’hui, comment les livres peuvent rester présents dans une ville de 7000 habitants, à 20 kilomètres d’une grande ville (Limoges) avec ses hypers, ses zones commerciales, sa Fnac de centre-ville ? Ici, une petite ville sur sa butte, avec son viaduc sur la rivière, son kiosque à musique et les magasins qui s’obstinent pour que le mot ville reste réalité.

Voir, par mon invitant lui-même, cette vidéo Saint-Léonard, un dimanche après-midi.

Et ce qui me fait suivre le blog de Frédéric Pouzol : que la réflexion sur le destin d’une petite ville, et comment on résiste, ça ne se départage pas, ça s’affronte tous azimuts, et c’est une tâche du quotidien (le dégroupage Internet, la vie du lycée, la tannerie des chaussures Weston, les assos...). J’aime bien, sur mon netvibes, lire ce blog en même temps que son presque inverse, litote en tête, librairie de quartier dans le 10ème arrondissement de Paris : finalement, têtus de la même façon, même quand rien d’autre n’est semblable.

Frédéric Pouzol, une génération de moins que moi, pas mal roulé sa bosse, travaillé dans les aéroports, séjourné à Montreal. Et puis tombé amoureux de la ville. Il me fait marcher par les ruelles, il y a du lilas, des glycines, et ce vieux mot poitevin de miaules pour les corneilles ou choucas de la vieille abbatiale. C’est la fin du marché, tout le monde le salue, du poissonnier au fleuriste – ils sont commerçants ensemble, et c’est fragile.

Mais, lui, il est tout seul dans sa boutique. J’en connais d’autres, des libraires solo, ainsi Gérard Lambert, Voix au chapitre Saint-Nazaire (mais ils ne se connaissent pas, et pas plus Stéphane Emond de La Rochelle, ils n’ont pas plus de lien entre eux, les libraires entre eux, que n’en ont les auteurs entre eux : c’est nous les auteurs qui connaissons plusieurs libraires ensemble, et réciproquement), mais à Saint-Nazaire il y a un théâtre, des comités d’entreprise, des bibliothèques qui jouent le jeu partenaire... Frédéric a choisi un chemin plus difficile.

Vous avez lu Graveurs d’enfance de Régine Detambel ? Le goût de la colle, l’équerre qu’on mâchonne, le stylo quatre couleurs, les cahiers Clairefontaine, la magie arrogante du compas... Il y a encore un peu de ça quand on entre dans une papèterie en Italie. Frédéric Pouzol a choisi de reprendre cette vieille magie. Sa librairie, toute en longueur, est une caverne des merveilles, avec sens de circulation. Mais on peut toucher les stylos, et il y a du papier pour les essayer. Il y a la papèterie utile, les bordeaux Exacompta, comme les rouleaux de papiers crépon. Alors, à se faire ainsi marchand de rêve, pour nous rêve d’enfance, mais découverte pour ceux de maintenant, se refait le difficile chemin du livre.

De quels livres disposer, quels livres prescrire ? Et si c’était là encore travail de main à la main ? Voici, juste devant le Da Vinci Code, les Nouvelles complètes de Cortazar : scandale, ou poison, ou art de la tentation ? Et ce W de Perec, comme par hasard glissé en haut d’un désordre qui donne envie de fouiller, mais justement, c’est ce qu’on trouvera, le Perec. Ou ce Poésie Gallimard qui voisine le rayon Manga. Ou cette étrange idée, de ce gars qui a bossé à Roissy, d’installer des jouets avion et hélicoptère, ou autres vaisseaux de rêve, en plein milieu de ses piles, et pas à vendre ?

Frédéric Pouzol avait l’autre étrange idée que c’était bien du temps et du déplacement, de me faire venir chez lui. Vraiment, pas eu cette impression-là. La leçon était pour moi : oui, dans nos petites villes, on peut construire cette présence. On s’y sent seul, parfois ? (Vous imaginez que ça gagne le SMIC, un libraire jeune père de famille, à Saint-Léonard de Noblat ?) Mais il y a le blog, et voilà...



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2008
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