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livre de la vie

L’ai dit avant-hier : je ne m’intéresse plus au livre numérique (ça n’enlève rien à notre publie.net, juste qu’il rejoint maintenant sa vraie potentialité – et qu’on n’aurait pu l’inventer maintenant sans tous ces tunnels préalables, et quel contenu nous avons pour l’étape suivante : étonnez-vous des jalousetés !). Plutôt justement l’impression que l’idée même de livre numérique plus besoin. Ces dernières semaines, très souterrainement – mais quelques petites centaines de zigues comme nous, tout autour du monde, en ce moment doivent s’y employer de façon très similaire, avec l’arrivée prochaine de tablettes à consulter le web, des navigateurs sur les téléphones même bas prix etc, et le progrès de nos petits ordinateurs portables qui deviennent des objets aussi intimes qu’un sac à main et un cartable, et donc y compris le livre qu’on met dedans. Cette usine compliquée et assez bâtarde du format epub risque d’être oubliée avant d’avoir grandi. On travaille à comment enrichir la consultation web, et la liberté des objets qui peuvent s’y inventer est vertigineuse, même effrayante parfois – mais c’est parce que déjà on sait que le meilleur de nos informations, nos réflexions, comme les percées créatives, sont sur le web, tel qu’on le pratique tous les jours – et que c’est ici aussi qu’on a nos tâches de transmission et d’enseignement, nos couloirs de l’essentiel partage. Reste que c’est dans l’intérieur de soi-même qu’on rame le plus, juste pour déménager, comme de vieux pianos alourdis, les modèles initiaux de pensée. Et, si on arrive à les changer de place dans la vieille chambre, pas facile de pousser les murs ou percer une fenêtre. Ce qui nous meut : plus près, certainement, de cette vieille curiosité, d’un souci (« seul face au sombre de la pensée », me disait Bergou avant-hier, citant Hegel – et s’étonnant du mot skype quant j’essayais de lui expliquer que je n’avais pas un téléphone pour lui parler, mais que mon ordinateur y suffisait), et donc dans le surgissement même du fait littéraire, le langage comme réflexion. Tout ça viendra progressivement au jour dans les prochains mois, et on ouvrira les portes des sites sans liens qui servent de laboratoire. Effroi : la langue est née de l’effroi, ça ne nous écarte pas de chez nous. Plutôt, ces jours-ci, à lire les fascinantes descriptions de villes (Chicago, Lahore, ou ces villes ruinées des plateaux au-dessus de Sao Paulo) dans Tristes tropiques, évidemment : comment garder, dans cette réalité numérique où le départ est irréversible, cet exercice majestueux de la pensée lié à ces inflexions de la pure, de la seule langue ? Le livre a outrepassé son objet, son armature se fait garante de ce temps de l’écart. Ça m’a sauté brutalement à la figure, cet après-midi de soleil sur dernière neige, croisant cette pierre tombale : livre qui n’aurait que six pages, livre qui ne s’ouvre même pas ? Livre d’une seule inscription de dates, et la fleur artificielle qui s’agrippe à sa tranche la seule couleur ? Comment hériter de cela aussi ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mars 2010
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