lire fait pousser les cheveux

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Porcheville surgit, Porcheville passe

Boulevard René-Levesque, à Québec, pas loin de la rue Cartier, c’est à peine indiqué sur le trottoir, puisque la librairie est en sous-sol. Dans l’encoignure de ciment, deux fauteuils pliants où le libraire et un de ses amis refont le monde (pendant 50 minutes, ils n’ont guère arrêté). Sur le trottoir, un panneau à la craie. Aujourd’hui, malgré les averses, c’était marqué : Lire fait pousser les cheveux. C’est une librairie, à moins que je me trompe, qui n’a pas de nom : librairie lui suffit. Au-dessus des marches, un chien en kitsch type à 2 piastres sur une brocante, mais un autre papier manuscrit dans le bec : bienvenue. On peut avancer de profil entre les étagères, le plafond est bas, mais elles montent au plafond. Certaines, en métal, ont plié en V. Il y a aussi des livres par terre, et quelques tables où les piles montent par dessus la tête. On est resté longtemps. Quand entre un client, il pose une question, genre anodine, un peu comme les douaniers quand on revient à Sherbrooke. La question est à la tête du client. Pour nous, ça a été : Considérez-vous la poésie avec importance ? Puis : Un livre m’a changé la vie, par lui j’ai compris la poésie, et n’en ai plus écrit. Il a tenu à nous recopier la référence : Owen Barfield, Poetic diction, non traduit – on avait réussi l’examen de passage, il est ressorti parler avec son copain, sur les deux fauteuils (d’une recette pour accommoder des dés de morue congelés, et d’opéra). – Je peux vous laisser seuls ? J’ai dû répondre qu’on se sentait suffisamment bien chez lui, on s’orienterait. – Un chien ou un rat ne sauraient répondre cela, c’est en quoi les livres nous distinguent, a-t-il dit. Plus tard, à un client qui cherchait des livres russes : – Le divorce des livres et du monde est en voie de généralisation. Je n’avais pas mon appareil photo, mais je crois que de toute façon je ne m’en serais pas servi. Il n’y a même pas d’ordinateur, dans la boutique en sous-sol. Parmi nos achats, un Bonnefoy de 1993, en francs : – Quand j’étais étudiant, monsieur Bonnefoy est venu, je lui ai dit qu’il n’aurait pas dû quitter si vite les mathématiques. J’étais jeune, et l’université à l’époque savait recevoir, whisky etc. Mais il ne l’a pas pris mal, bien au contraire. J’aimais moi aussi les mathématiques À l’autre client, tout à l’heure, il disait que pour lui c’était trop tard, il était bien dans sa boutique, mais ne la ferait pas évoluer. – À mon âge, plus la peine, il a dit, et donné le chiffre : pile le mien.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 mai 2010
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Messages

  • ils (on met "ils" mais ce pourrait tout aussi bien être "elles" et d’ailleurs y’a pas de féminin à ce turbin-là) (ni de masculin, du coup) ils -donc- ont beau être à peu près cinglés, écartelés entre "le tiroir-caisse et le comptoir", il y en a parfois qui arrivent à en rire - sont quand même là pour gagner de l’argent : cependant, pour les bons, ce n’est pas le propos, même s’ils savent combien d’exemplaires de la Pléiade ils ont réussi à vendre l’année dernière (rue Louis Bonnet) (à un moment où le soleil brillait : à Paris, il fait 12 max, un vent à décorner les cocus (c’est du lourd) - ou les boeufs - c’est plus classe - et un froid de gueux)

  • Elle rentre seule, confortable, en taxi. La fatigue absorbe le temps épargné.
    Je rêve de lui.

    Partout dans le quartier et encore et toujours des chantiers.

    Voir en ligne : traces et trajets

  • hier sur la ligne 2, le dénommé Vincent intimait aux voyageurs de se sourire et d’entamer une conversation (j’ai dit bonjour à mon voisin qui m’a souri, mais je suis descendu à Clichy voir mon frère : il a trouvé mon mail "tristoune" aujourd’hui... en effet). Aujourd’hui, je me suis promenée avec mon amie dans le quartier, le quadrilatère de Saint Louis avec sa kermesse, un verre au café du coin, un week-end magnifique (au coin d’la rue Bichat)(ça pourrait être une chanson)(mais c’est la rue Labat dans la chanson de la Piaf)

  • Une heure passée à endormir un enfant dans les hurlements de la rue, en bas, raconter une histoire, chanter une, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq chansons tandis que son père au balcon tente d’expliquer, un enfant doit dormir, il y a des soirs, vraiment, où l’on fatigue. Mais on ne peut pas fuir parce qu’on n’a pas (les CDI les salaires les cautions les garants pour) (mais cette façon de travailler est en partie un choix aussi de quoi se plaint-on).