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	<title>Tiers Livre, le journal images</title>
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	<description>chronique photos et journal, par Fran&#231;ois Bon</description>
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		<title>2017.11.06 | le petit seau rouge de l'enfant Markowicz</title>
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		<dc:date>2017-11-06T06:57:38Z</dc:date>
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		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Markowicz, Andr&#233;</dc:subject>

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&lt;p&gt;Nous sommes quelques milliers &#224; suivre, d&#233;sormais chaque deux jours, les chroniques d'Andr&#233; Markowicz sur Facebook. C'est une publication importante, parce que pendant des ann&#233;es Andr&#233; s'&#233;tait refus&#233; &#224; &#233;crire sur son activit&#233; de traduction, alors que ses stages et pr&#233;sentations ou lectures &#233;taient entrer dans un monde vertigineux o&#249; histoire, politique, langue, autobiographie, grandes ou humbles figures se m&#234;laient. Il y a 5 ans maintenant, si je ne me trompe pas, ses chroniques quotidiennes (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='http://www.tierslivre.net/krnk/IMG/logo/arton2002.jpg?1509951409' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nous sommes quelques milliers &#224; suivre, d&#233;sormais chaque deux jours, &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/andre.markowicz?hc_ref=ARRaXuN4vW6ESgyVJzaPvXXXTZ_qZE8YZRGfx-YgAJ8va-qXownvWq0kQagxgbsUSJw&amp;fref=nf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les chroniques d'Andr&#233; Markowicz sur Facebook&lt;/a&gt;. C'est une publication importante, parce que pendant des ann&#233;es Andr&#233; s'&#233;tait refus&#233; &#224; &lt;em&gt;&#233;crire&lt;/em&gt; sur son activit&#233; de traduction, alors que ses stages et pr&#233;sentations ou lectures &#233;taient entrer dans un monde vertigineux o&#249; histoire, politique, langue, autobiographie, grandes ou humbles figures se m&#234;laient. Il y a 5 ans maintenant, si je ne me trompe pas, ses chroniques quotidiennes sur Facebook inauguraient un paradoxe : l'oralit&#233; qui est la marque contextuelle de Facebook lui permettait d'entrer par l'&#233;criture (mais l'&#233;criture de flux, l'&#233;criture dite aux pairs) dans cet univers sien, et de le d&#233;ployer. On en retrouve la richesse dans les 2 volumes publi&#233;s chez Inculte (filiale Actes Sud) de ces &lt;em&gt;Partages&lt;/em&gt; (cf &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=3N94XjGvcxQ&amp;index=2&amp;list=PL35C2A138F3D89442&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;exemple&lt;/a&gt;), ouvrant &#224; une nouvelle figure : la chronique au jour le jour comme construction progressive de ce qu'ensuite on archiverait et lirait, ou relirait, sous forme imprim&#233;e, ergonomie &#224; laquelle ne peut pr&#233;tendre le flux non arborifi&#233; ni index&#233; de Facebook, puisque Andr&#233; se refuse, d'autre part, &#224; un site personnel qui permettrait la lecture par mots-cl&#233;. On apprend aujourd'hui &#8211; sa chronique intitul&#233;e &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/2030291457183156&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;d'un &#233;chec&lt;/a&gt; &#8211; que son &#233;diteur lui refuse le tome 3. Sortir de la d&#233;pendance de ces d&#233;cisions d'&#233;picerie, c'est la raison profonde pour laquelle j'ai lanc&#233; ma propre collection Tiers Livre Editeur, j'esp&#232;re qu'Andr&#233; franchira lui aussi ce pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est de la chronique pr&#233;c&#233;dente dont je voudrais parler : &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/2029309220614713&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le petit seau&lt;/a&gt;, qui m'a remu&#233; dans les profondeurs, troubl&#233; m&#234;me &#233;norm&#233;ment. Je la recopie ci-dessous&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Andr&#233; Markowicz | Le petit seau Nous avons v&#233;cu des moments magnifiques, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Andr&#233; marche &#224; sa mani&#232;re : il parle d'une intervention &#224; la Manufacture de Lausanne, aupr&#232;s des &#233;tudiants du master de Robert Cantarella, avec une lecture ligne &#224; ligne des &lt;em&gt;Trois soeurs&lt;/em&gt; de Tchekov, dans la traduction faite en bin&#244;me avec Fran&#231;oise Morvan (et publi&#233;e aussi chez Actes Sud, dont Andr&#233; a contribu&#233; &#224; la fortune avec ses traductions de Dosto&#239;evski, sur lesquelles il doit toucher un petit 4% j'imagine, autre argument qui aurait d&#251; faire r&#233;fl&#233;chir les &#233;piciers avant de bloquer le 3&#232;me tome des chroniques).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, d'une r&#233;plique des &lt;em&gt;Trois soeurs&lt;/em&gt;, il glisse &#224; ce magnifique souvenir d'enfance. Andr&#233; est plus jeune que moi : 7 ans nous s&#233;parent. Mais l'apparition de ces plastiques &#224; la fois souples et dens&#233;ment color&#233;s, dans notre enfance, cela m'&#233;merveille &#224; distance autant que lui. J'ai un autre souvenir : en 1978, lors de mes 3 mois &#224; Moscou &#8211; d'abord une exp&#233;rience industrielle, mais l'achat d'un cahier, et la d&#233;finitive bascule vers l'&#233;criture, qui me ferait abandonner ce boulot tout bient&#244;t (rien &#224; voir, mais je viens de d&#233;couvrir avant-hier que je b&#233;n&#233;ficierai &#224; partir de l'an prochain, en juin 2019, d'une grasse retraite de 1200 &#8364; mensuels environ pour mes &#171; vieux jours &#187;), puis en 1988, lors de notre ann&#233;e berlinoise, juste avant la chute du mur, de la part de r&#234;ve et d'enfance qu'il y avait pour moi &#224; d&#233;couvrir comment les jouets et objets en t&#244;le fine emboutie et petits m&#233;canismes de l'URSS ou de l'Allemagne dite &lt;em&gt;de l'Est&lt;/em&gt; me renvoyaient &#224; ces restes d'enfance d'&lt;em&gt;avant&lt;/em&gt; le plastique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai rencontr&#233; une fois, il y a une dizaine d'ann&#233;es, &#224; Tours et avec beaucoup d'&#233;motion (zeugme &#224; la bienveillante attention de &lt;a href=&#034;http://oreilletendue.com/&#034;&gt;BM&lt;/a&gt;), les parents d'Andr&#233;. Sa maman est d'ailleurs sa relectrice pour le russe. Alors le r&#244;le qu'il lui fait tenir ici, avec ce &#171; &lt;em&gt;&#1085;&#1072;&#1073;&#1077;&#1081; &#1077;&#1084;&#1091; &#1084;&#1086;&#1088;&#1076;&#1091;&lt;/em&gt; : &#8211; Casse-lui la gueule &#187;. je ne vois pas &#231;a dans sa bouche. Mais confiance &#224; Andr&#233;, et la figure de la grand-m&#232;re est si belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui compte, c'est le r&#233;cit : plut&#244;t que reprendre cette merveille de petit seau rouge, en plastique occidental, des mains du gamin qui s'en est empar&#233;, nier toute violence en soi, et l'assumer int&#233;rieurement. Quelle que soit la densit&#233;, ou l'intensit&#233;, ou le d&#233;sarroi, ou la perte mentale ou le renoncement int&#233;rieur associ&#233;s &#224; ce saut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humanit&#233; d'Andr&#233;, on est bien nombreux &#224; la savoir au devant de nous. Deux fois dans ma vie j'ai eu recours &#224; des violences physiques, et me rongent plusieurs violences plus petites, voire effectu&#233;es sous un masque qui les dissimule. Je ne suis pas indemne non plus, et bien souvent, de la &lt;em&gt;tentation&lt;/em&gt; de violence physique, c'est peut-&#234;tre li&#233; &#224; certain atavisme vend&#233;en et surtout une complexion corporelle qui &lt;em&gt;n'est pas&lt;/em&gt; celle d'Andr&#233;, et qu'il pose ici en harmonique souterraine (voir aussi sa r&#233;cente chronique sur son &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/2018003895078579&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;obtention du permis de conduire&lt;/a&gt;). C'est ce qui me s&#233;parera aussi jusqu'au bout du m&#233;tier d'enseignant dont j'ai pris la responsabilit&#233; il y a 5 ans (j'en avais 60) et pour 1 an encore (limite d'&#226;ge avant cette g&#233;n&#233;reuse retraite mensuelle &#233;voqu&#233;e) en &#233;cole d'arts : la contrainte d'exercer en permanence, vis-&#224;-vis des &#233;tudiant.e.s, &lt;em&gt;l'autorit&#233;&lt;/em&gt; d'une administration qui m'indiff&#232;re pour le reste. Je suis heureux d'exercer ce boulot (2 jours par semaine), je serai heureux de retrouver ma libert&#233; int&#233;rieure de non-pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que j'ai &#233;prouv&#233; de si troublant, &#224; lire Andr&#233;, c'est combien dans mon propre parcours (je repense en particulier &#224; l'ann&#233;e de terminale, en internat au lyc&#233;e Camille-Gu&#233;rin de Poitiers, plus tard aux Art et M&#233;tiers de Talence, encore plus sales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quand un nomm&#233; Bourin m'avait d&#233;lib&#233;r&#233;ment urin&#233; sur la figure &#8211; et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais je garde pour l'instant les autres exemples secrets, m&#234;me s'ils me hantent depuis 24 heures) ces moments o&#249; on prend sur soi de ne pas r&#233;pondre sur le terrain de l'autre, mais par cette distance int&#233;rieure qui est un &lt;em&gt;au-del&#224;&lt;/em&gt; de la haine, une sorte de &lt;em&gt;transfert&lt;/em&gt; de la honte : la honte qu'on aurait si on &#233;tait en l'autre. Cette phrase d'Andr&#233;, mon petit fr&#232;re : &#171; c'&#233;tait une esp&#232;ce de piti&#233; m&#234;l&#233;e de honte et d'un tr&#232;s profond d&#233;go&#251;t &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'a bascul&#233; ce texte en moi, hier, brutalement, comme ces d&#233;placements de points d'&#233;nergie qu'on pratique dans les premiers temps d'apprentissage de vieille sorcellerie (choses qui servent beaucoup aussi dans l'enseignement des arts &#8211; ma &lt;a href='http://www.tierslivre.net/krnk/4154'&gt;chambre double&lt;/a&gt;), c'est en quoi cette collection de moments, qu'on n'ouvre pas en public, mais qui sont pr&#233;sents en permanence d&#232;s lors que vous ouvrez la nuit d'une ligne sont une fondation m&#234;me pour l'&#233;criture, voire m&#234;me le premier appui pour le transfert romanesque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; sensation d'&#234;tre en dehors de la haine &#187; dit Andr&#233;, et que &#231;a valait bien l'arrachement de cette merveille d'un petit seau en plastique rouge, &#224; quoi moi-m&#234;me, comme bien d'autres de nous tous, pourrait apporter ses propres objets, ses propres souvenirs, et cet inventaire d'une violence d&#233;lib&#233;r&#233;ment exerc&#233;e &#224; votre &#233;gard, que vous auriez surmont&#233;e avec d'autres ab&#238;mes int&#233;rieurs que cette violence, m&#234;me &#171; quand le souvenir de cette sc&#232;ne m'est une br&#251;lure aussi grande qu'au moment o&#249; je la vivais &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci &#224; Andr&#233;, une fois de plus, d'une telle le&#231;on non le&#231;on. On se croirait dans le vertige auquel seul Dosto&#239;evski nous m&#232;ne (ces combats mous o&#249; on est en permanence avec les &#233;tudiants, quand la seule chose contre quoi on se bat c'est la capacit&#233; &#224; se contenter de peu : ne pas fr&#233;quenter Dosto&#239;evski &#224; l'exc&#232;s, par exemple, et comment on aura au moins essay&#233; de leur inculquer ces poisons, m&#234;me &#224; retardement).&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Photo ci-dessus : autoportrait avec image de dos &#8211; merci N.H.
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Andr&#233; Markowicz | Le petit seau&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous avons v&#233;cu des moments magnifiques, Fran&#231;oise et moi, &#224; la Manufacture de Lausanne, avec les &#233;l&#232;ves de troisi&#232;me ann&#233;e. Nous avons lu &#8212; re-re-re-relu &#8212;&#171; Les trois s&#339;urs &#187;. En premi&#232;re ann&#233;e, nous avions pass&#233; une semaine sur l'acte I, et je disais toujours que nous allions trop vite, &#233;videmment. Et eux, deux ans apr&#232;s, pour leur derni&#232;re ann&#233;e &#224; l'Ecole, ils ont demand&#233; de recommencer la lecture, et de relire encore. Ce que nous avons fait, Fran&#231;oise et moi, je ne vais pas en parler vraiment maintenant, parce que c'est trop frais, mais je pourrais le dire comme &#231;a, d'apr&#232;s l'impression que j'ai eue : nous leur avons transmis la pi&#232;ce. Je veux dire, aujourd'hui, oui, je peux le dire, ces jeunes gens vivent avec, comme, nous, nous vivons avec. Elle va les accompagner, je crois, tout au long de leur vie, et se d&#233;velopper en eux, comme elle se d&#233;veloppe en nous &#8212; et c'est pareil pour toutes les pi&#232;ces de Tchekhov &#8212; &#224; mesure que nous vivons et que nous relisons. L'impression que j'ai eue &#233;tait bien celle-l&#224; : leur passer le relais. Je ne sais pas du tout ce qu'ils en feront, &#8212; m&#234;me si, pour certains d'entre eux, ils veulent la monter, ou en monter une version. Je sais juste qu'ils l'ont sentie, comme nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais, donc, ce n'est pas de &#231;a que je voudrais parler aujourd'hui. Non, c'est d'un souvenir qui m'est revenu &#224; un moment de notre lecture, quand il s'est agi de comprendre pourquoi, finalement, les trois s&#339;urs laissaient Natacha s'emparer de la maison et, au bout du compte, les chasser. J'ai parl&#233; de ce souvenir &#8212; qui, l&#224; encore, n'a rien &#224; voir vraiment, mais qui, plus je vieillis, plus il me semble vital. C'est un souvenir de ma petite enfance.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;J'ai v&#233;cu mes toutes premi&#232;res ann&#233;es &#224; Moscou, comme vous savez peut-&#234;tre. Gard&#233; au jour le jour par ma grand-m&#232;re, Ra&#239;ssa Mikha&#239;lovna L&#233;vis, que nous appelions &#171; Baba Ra&#239;a &#187; &#8212; la m&#232;re de ma m&#232;re. Mon autre grand-m&#232;re, elle, vivait &#224; Paris, et je ne l'avais vue qu'une seule fois, quand elle &#233;tait venue chez nous, avec toute la famille fran&#231;aise (six personnes en tout &#8212; je me demande bien comment ils ont pu trouver une place dans le deux-pi&#232;ces de mes parents). Mais, donc, de France, elle m'envoyait des cadeaux. Elle m'avait envoy&#233; un magnifique petit seau en plastique, &#8212; je me souviens que c'&#233;tait rouge, mais je ne sais plus &#8212; avec une petite pelle assortie, comme &#231;a n'existait pas du tout en URSS, et, ce petit seau et cette petite pelle, je suis sorti jouer avec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'&#233;tais pas avec ma grand-m&#232;re, mais avec ma m&#232;re (ce qui &#233;tait tr&#232;s rare, puisqu'elle travaillait beaucoup), et je jouais dans un bac &#224; sable. Il y avait un petit gar&#231;on qui jouait &#224; c&#244;t&#233; de moi. Lui, il avait une petite pelle sovi&#233;tique, en m&#233;tal, et un petit seau pareil. Et, moi, j'avais mes jouets fran&#231;ais. Je n'ai jamais aim&#233; jouer avec les autres, je crois &#8212; je n'ai jamais senti la solitude d'&#234;tre seul. Il s'est approch&#233; et il m'a demand&#233; si je pouvais lui pr&#234;ter mon petit seau. Je le lui ai pr&#234;t&#233;. Et il s'est mis &#224; jouer avec. &#8212; Je ne me souviens pas s'il avait &#233;chang&#233;. Je me souviens que je me suis retrouv&#233; sans rien, j'&#233;tais assis dans le bac &#224; sable, et je le regarder jouer avec mes jouets. Au bout d'un certain temps, je lui ai demand&#233; qu'il me les rende. Je lui ai demand&#233; comme ma grand-m&#232;re me l'avait expliqu&#233; : &#171; s'il te pla&#238;t, petit gar&#231;on, peux-tu me rendre la pelle que je t'ai pr&#234;t&#233;e ? &#187;. Le fait de dire &#171; s'il te pla&#238;t &#187; &#233;tait le s&#233;same de la vie. Je lui ai dit &#171; s'il te pla&#238;t &#187;, et, lui, &#231;a ne lui a fait aucun effet. Il a continu&#233; de jouer. Et il s'est tourn&#233; de dos vers moi. Alors, j'ai recommenc&#233;, je crois, en lui touchant le dos, tr&#232;s doucement, et en lui redisant &#171; s'il te pla&#238;t, petit gar&#231;on &#187; parce que, cette pelle et ce petit seau, ils &#233;taient &#224; moi, ils &#233;taient des cadeaux de ma grand-m&#232;re, et que j'avais toutes les raisons de jouer avec, m&#234;me si j'avais bien voulu les partager. Lui, il ne me regardait plus, et je savais qu'il faisait expr&#232;s de ne plus me regarder. Il ne me r&#233;pondait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai senti l&#224; une violence, un abus &#8212; une grande br&#251;lure, et un grand malaise. Il n'avait pas le droit. Il n'aurait pas d&#251;. Je lui redemand&#233; plusieurs fois, toujours en disant &#171; s'il te pla&#238;t &#187;, et rien n'y a fait. Et j'ai &#233;t&#233; d&#233;sempar&#233;. Je me souviens de cette sensation, comme d'une esp&#232;ce de naus&#233;e &#8212; une incompr&#233;hension devant ce qui n'aurait pas d&#251; arriver, que la parole essentielle de ma grand-m&#232;re n'avait aucun effet sur le monde r&#233;el, sur l'ext&#233;rieur &#8212; sur ce petit gar&#231;on-ci. Et il y avait ma m&#232;re qui &#233;tait assise sur un banc &#224; c&#244;t&#233;, et qui me regardait. Je suis all&#233; la voir, en lui disant ce qui m'arrivait, et, sans doute, en lui demandant ce que je pouvais faire &#8212; sans doute que je lui ai demand&#233; de l'aide, d'intervenir et de r&#233;tablir la justice. Et l&#224;, elle m'a dit : &#171; &#1085;&#1072;&#1073;&#1077;&#1081; &#1077;&#1084;&#1091; &#1084;&#1086;&#1088;&#1076;&#1091; : &#8211; Casse-lui la gueule &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai senti le monde qui s'effondrait. &#8212; Ce n'&#233;tait m&#234;me pas la grossi&#233;ret&#233; qui me laissait perdu, m&#234;me si, &#233;videmment, je n'avais jamais entendu ma m&#232;re dire une chose pareille. Et je ne comprends m&#234;me pas, quand j'y pense, d'o&#249; j'avais pu entendre &#231;a. Non, c'&#233;tait tout &#224; fait autre chose. Ce petit gar&#231;on, bien s&#251;r qu'il &#233;tait plus fort que moi (tout le monde &#233;tait plus fort que moi). Mais ce n'est pas pour &#231;a que je ne me suis pas jet&#233; sur lui pour r&#233;cup&#233;rer mon bien : au premier geste que j'aurais fait, &#224; la premi&#232;re esquisse de r&#233;volte, &#233;videmment, nos m&#232;res seraient intervenues et la justice aurait &#233;t&#233; r&#233;tablie. J'aurais r&#233;cup&#233;r&#233; mon seau. Si je suis rest&#233; fig&#233;, c'&#233;tait pour autre chose : &#224; l'id&#233;e qu'il fallait user de la violence contre la violence, &#224; l'id&#233;e qu'il fallait se d&#233;fendre. Que, contrairement &#224; ce que m'apprenait ma grand-m&#232;re comme &#233;tant la qualit&#233; fondamentale de ce que j'&#233;tais cens&#233; &#234;tre, un &#1084;&#1072;&#1083;&#1100;&#1095;&#1080;&#1082; &#1080;&#1079; &#1080;&#1085;&#1090;&#1077;&#1083;&#1083;&#1080;&#1075;&#1077;&#1085;&#1090;&#1085;&#1086;&#1081; &#1089;&#1077;&#1084;&#1100;&#1080; (comment traduire ? &#8212; un petit gar&#231;on d'une famille de l'intelligentsia ?), la bienveillance, la politesse n'&#233;taient pas la condition sine qua non pour vivre. Qu'il fallait se battre. Se battre pour se d&#233;fendre. J'avais tr&#232;s honte &#8212; pas pour moi, non, pas du tout : pour lui. Honte qu'il n'ait pas senti, lui, qu'il commettait une injustice.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais r&#233;cup&#233;r&#233; mon seau. En rentrant, je me souviens &#8212; ou bien est-ce un r&#233;cit plus tardif (oui, sans doute, &#233;videmment), &#8212; il y a eu une explication violente entre ma m&#232;re et ma grand-m&#232;re, au sujet de l'&#233;ducation qu'elle me donnait. Cette &#233;ducation, lui disait-elle, faisait de moi une lavette, une victime constante. Je ne me souviens pas de la r&#233;ponse de ma grand-m&#232;re, je crois qu'il n'y a eu aucune r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne me suis jamais d&#233;fendu, contre quiconque &#8212; et dieu sait si j'en aurais eu des occasions. Je me souviens d'une r&#233;union de l'Institut culturel de Bretagne &#224; l'&#233;poque o&#249; ce vieux fasciste, Per Denez, qui avait arm&#233; contre Fran&#231;oise tout le mouvement breton, parlait et mentait, avec un aplomb et un cynisme stup&#233;fiants. Je le regardais, et tout ce que je pouvais faire, justement, c'&#233;tait le regarder, sans le quitter des yeux une seule seconde, droit dans les yeux d&#232;s que c'&#233;tait possible, mais lui, bien s&#251;r, il &#233;vitait mon regard. Je savais que cet homme-l&#224;, il &#233;tait tout &#224; fait capable de nous faire encore plus de mal, ou, pour mieux dire, de nous faire faire encore plus de mal, parce qu'il &#233;tait trop l&#226;che et trop sournois pour agir lui-m&#234;me. Et moi, je le regardais&#8230; et, &#224; ma stupeur, je le plaignais. J'avais honte pour lui.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce n'&#233;tait pas de la haine que j'&#233;prouvais pour lui, ou que j'&#233;prouve aujourd'hui, plus de vingt ans plus tard, quand le souvenir de cette sc&#232;ne m'est une br&#251;lure aussi grande qu'au moment o&#249; je la vivais, seul au milieu d'une assembl&#233;e qui hurlait sa haine contre moi. Ce n'&#233;tait pas de la peur, &#233;videmment. Non, c'&#233;tait une esp&#232;ce de piti&#233; m&#234;l&#233;e de honte et d'un tr&#232;s profond d&#233;go&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;*&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au fond de moi, aujourd'hui m&#234;me, c'est cette sensation d'&#234;tre en-dehors de la haine qui reste la plus forte. Ce d&#233;go&#251;t de la violence. Cette honte devant elle. Cette sensation qui me vient de cette vieille dame, ma grand-m&#232;re, qui avait travers&#233; tout ce qu'avait pu traverser une personne ayant v&#233;cu en Russie puis en URSS apr&#232;s 1917 (elle avait 29 ans en 1917). Une femme qui n'a jamais c&#233;d&#233; sur rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#169; Andr&#233; Markowicz, 4 novembre 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quand un nomm&#233; Bourin m'avait d&#233;lib&#233;r&#233;ment urin&#233; sur la figure &#8211; et corollaire, dans les trappes non ouvertes : comment nos vengeances ont pu contribuer, directement ou indirectement, &#224; la mort de tel individu. Un autre corollaire, qui ne figure par dans le spectre qu'&#233;voque Andr&#233;, c'est la pulsion &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; ces moments-l&#224; &#224; retourner sur soi la violence qu'on s'est refus&#233; &#224; exercer sur les autres.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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