| Balzac vu par les écrivains quelques citations d'auteurs à propos de Balzac |
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Grands
trous forés soudain à même la trame du récit
sur le monde de l'invisible - l'univers balzacien, gonflé à
craquer de matière purement humaine aux yeux de ses premiers critiques,
nous paraît de plus en plus devenir étrangement poreux, se
lézarder de bizarres lignes de clivages. Toute poésie comme toute oeuvre
d'art procède d'une rapide vision des choses. Jusque-là, la description est pour ainsi dire
inexistante et n'apparaît que sous forme d'immuables stéréotypes
: toutes les jolies femmes y ont invariablement un "teint de lys et de
rose", elles sont "faites au tour", les vieilles sont "hideuses", les
ombrages "frais", les déserts "affreux", et ainsi de suite... Avec
Balzac (et c'est là peut-être que réside son génie),
on voit apparaître de longues et minutieuses descriptions de lieux
et de personnages, descriptions qui au cours du siècle se feront
non seulement de plus en plus nombreuses, mais, au lieu d'être confinées
au commencement du récit ou à l'apparition des personnages,
vont se fractionner, se mêler à des doses plus ou moins massives
au récit de l'action, au point qu'à la fin elles vont jouer
le rôle d'une sorte de cheval de Troie et expulser tout simplement
la fable à laquelle elles étaient censées donner
corps. Se soumettre à l'enchaînement
fatal qui les unit les uns aux autres et dont, dans le silence saccadé
de l'écrivain, on entend l'effrayante cadence abstraite... Elle
impose une réalité imaginaire, d'autant plus puissante,
que cette réalité est le développement inéluctable
et forcené d'un calcul mental. Le vide du récit marque la
région où l'esprit se perd à force de logique et
de cohérence, conduit par lui-même dans des ténèbres
redoutables dont le créateur ne sait rien. Dans le style de Flaubert, toutes les
parties de la réalité sont converties en une même
substance, aux vastes surfaces, d'un miroitement monotone. Aucune impureté
n'est restée. Les surfaces sont devenues réfléchissantes.
Toutes les choses s'y peignent, mais par reflet, sans en altérer
la substance homogène. Tout ce qui était différent
a été converti et absorbé. Dans Balzac au contraire
coexistent, non digérés, non encore transformés,
tous les éléments d'un style à venir qui n'existe
pas. La ville n'est homogène qu'en apparence.
Son nom même prend un accent différent selon les endroits
où l'on se trouve. Nulle part - si ce n'est dans les rêves
- il n'est possible d'avoir une expérience du phénomène
de la limite aussi originaire que dans les villes. Cette inconscience innocente qui donnaient
aux "dit, reprit, répliqua, rétorqua, s'exclama, etc."
dont Mme de La Fayette ou Balzac émaillaient allègrement
leurs dialogues, cet air d'être solidement à leur place,
indispensables et allant parfaitement de soi, qui nous les fait accepter
aussitôt sans sourciller, sans nous en rendre compte, quand nous
relisons encore aujourd'hui ces auteurs. Malgré les lourdeurs et les enchevêtrements
de sa phrase, il a toujours été un connaisseur des plus
fins et des plus difficiles. Les choses ne déterminent pas l'existence
de l'homme: elles déterminent – peut-être – la
possibilité d'écrire. Comme chez Balzac, où les descriptions
fonctionnent comme des personnages. C'est d'une certaine manière,
pour moi, plus riche ou en tout cas plus amusant. Décrire un personnage
à travers la montre qu'il porte est beaucoup plus intéressant
que dire c'est un homme qui connaît ceci, pense cela... Dans la vie courante, les hommes se font
spontanément d'eux-mêmes l'image de libertés en marche,
circulant au milieu d'un monde matériel inerte, et le traitant
pour leur commodité à la manière d'un simple ustensile.
Il est difficile de leur enlever l'idée que dans la fiction il
en va autrement, parce qu'ils ont le sentiment rassurant de s'y trouver
en pays de connaissance¹ Un roman de Balzac - par exemple - qu'on s'amuserait
à alléger de ses descriptions dans la seule intention obligeante
de le dégraisser (l'entreprise a été souhaitée
au siècle dernier par des critiques sérieux) n'évoquerait
aucunement une maison où on a fait des rangements et ménagé
de la place, mais plutôt une nef gothique dont on démolirait
par économie les arc-boutants. Balzac, grand terrible, complexe aussi,
figure le monstre d'une civilisation, et toutes ses luttes, ses ambitions
et ses fureurs. La même ivresse que Balzac quand
celui-ci, jetant sur ses ouvrages le regard à la fois d'un étranger
et d'un père..., s'avisa brusquement en projetant sur eux une illumination
rétrospective qu'ils seraient plus beaux réunis en un cycle
où les mêmes personnages reviendraient et ajouta à
son oeuvre, en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime.
Unité ultérieure, non factice. Sinon elle fût tombée
en poussière comme tant de systématisations d'écrivains
médiocres qui à grands renforts de titres et de sous-titres
se donnent l'apparence d'avoir poursuivi un seul et transcendant dessein.
Non factice, peut-être même plus réelle d'être
ultérieure, d'être née d'un moment d'enthousiasme
où elle est découverte entre des morceaux qui n'ont plus
à se rejoindre, unité qui s'ignorait, donc vitale et non
logique, qui n'a pas proscrit la variété, refroidi l'exécution. Si la musique est la répétition
dans l'espace intérieur du monde privé de son objectalité,
l'espace intérieur des romans de Balzac, projeté vers l'extérieur
comme étant le monde lui-même, est la retransposition de
la musique dans le kaléidoscope. On se présentait à une petite
porte de la rue qui côtoie les hauteurs de passy, donnant de loin
sur la plaine de Grenelle, l'île des Cygnes et le Champ-de-Mars. L'art littéraire, ayant pour objet
de reproduire la nature par la pensée, est le plus compliqué
de tous les arts. |
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