Balzac vu par les écrivains
quelques citations d'auteurs à propos de Balzac

 

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Grands trous forés soudain à même la trame du récit sur le monde de l'invisible - l'univers balzacien, gonflé à craquer de matière purement humaine aux yeux de ses premiers critiques, nous paraît de plus en plus devenir étrangement poreux, se lézarder de bizarres lignes de clivages.
Julien Gracq, Préférences

Toute poésie comme toute oeuvre d'art procède d'une rapide vision des choses.
Ernst Curtius, "Balzac", cité par Walter Benjamin, Passages

Jusque-là, la description est pour ainsi dire inexistante et n'apparaît que sous forme d'immuables stéréotypes : toutes les jolies femmes y ont invariablement un "teint de lys et de rose", elles sont "faites au tour", les vieilles sont "hideuses", les ombrages "frais", les déserts "affreux", et ainsi de suite... Avec Balzac (et c'est là peut-être que réside son génie), on voit apparaître de longues et minutieuses descriptions de lieux et de personnages, descriptions qui au cours du siècle se feront non seulement de plus en plus nombreuses, mais, au lieu d'être confinées au commencement du récit ou à l'apparition des personnages, vont se fractionner, se mêler à des doses plus ou moins massives au récit de l'action, au point qu'à la fin elles vont jouer le rôle d'une sorte de cheval de Troie et expulser tout simplement la fable à laquelle elles étaient censées donner corps.
Claude Simon, Discours de Stockholm

Se soumettre à l'enchaînement fatal qui les unit les uns aux autres et dont, dans le silence saccadé de l'écrivain, on entend l'effrayante cadence abstraite... Elle impose une réalité imaginaire, d'autant plus puissante, que cette réalité est le développement inéluctable et forcené d'un calcul mental. Le vide du récit marque la région où l'esprit se perd à force de logique et de cohérence, conduit par lui-même dans des ténèbres redoutables dont le créateur ne sait rien.
Maurice Blanchot, Faux Pas

Dans le style de Flaubert, toutes les parties de la réalité sont converties en une même substance, aux vastes surfaces, d'un miroitement monotone. Aucune impureté n'est restée. Les surfaces sont devenues réfléchissantes. Toutes les choses s'y peignent, mais par reflet, sans en altérer la substance homogène. Tout ce qui était différent a été converti et absorbé. Dans Balzac au contraire coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d'un style à venir qui n'existe pas.
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve

La ville n'est homogène qu'en apparence. Son nom même prend un accent différent selon les endroits où l'on se trouve. Nulle part - si ce n'est dans les rêves - il n'est possible d'avoir une expérience du phénomène de la limite aussi originaire que dans les villes.
Walter Benjamin, Passages

Cette inconscience innocente qui donnaient aux "dit, reprit, répliqua, rétorqua, s'exclama, etc." dont Mme de La Fayette ou Balzac émaillaient allègrement leurs dialogues, cet air d'être solidement à leur place, indispensables et allant parfaitement de soi, qui nous les fait accepter aussitôt sans sourciller, sans nous en rendre compte, quand nous relisons encore aujourd'hui ces auteurs.
Nathalie Sarraute, L'ère du soupçon

Malgré les lourdeurs et les enchevêtrements de sa phrase, il a toujours été un connaisseur des plus fins et des plus difficiles.
Charles Baudelaire

Les choses ne déterminent pas l'existence de l'homme: elles déterminent – peut-être – la possibilité d'écrire. Comme chez Balzac, où les descriptions fonctionnent comme des personnages. C'est d'une certaine manière, pour moi, plus riche ou en tout cas plus amusant. Décrire un personnage à travers la montre qu'il porte est beaucoup plus intéressant que dire c'est un homme qui connaît ceci, pense cela...
Georges Perec, entretiens et conférences.

Dans la vie courante, les hommes se font spontanément d'eux-mêmes l'image de libertés en marche, circulant au milieu d'un monde matériel inerte, et le traitant pour leur commodité à la manière d'un simple ustensile. Il est difficile de leur enlever l'idée que dans la fiction il en va autrement, parce qu'ils ont le sentiment rassurant de s'y trouver en pays de connaissance¹ Un roman de Balzac - par exemple - qu'on s'amuserait à alléger de ses descriptions dans la seule intention obligeante de le dégraisser (l'entreprise a été souhaitée au siècle dernier par des critiques sérieux) n'évoquerait aucunement une maison où on a fait des rangements et ménagé de la place, mais plutôt une nef gothique dont on démolirait par économie les arc-boutants.
Julien Gracq, En lisant en écrivant

Balzac, grand terrible, complexe aussi, figure le monstre d'une civilisation, et toutes ses luttes, ses ambitions et ses fureurs.
Charles Baudelaire

La même ivresse que Balzac quand celui-ci, jetant sur ses ouvrages le regard à la fois d'un étranger et d'un père..., s'avisa brusquement en projetant sur eux une illumination rétrospective qu'ils seraient plus beaux réunis en un cycle où les mêmes personnages reviendraient et ajouta à son oeuvre, en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. Unité ultérieure, non factice. Sinon elle fût tombée en poussière comme tant de systématisations d'écrivains médiocres qui à grands renforts de titres et de sous-titres se donnent l'apparence d'avoir poursuivi un seul et transcendant dessein. Non factice, peut-être même plus réelle d'être ultérieure, d'être née d'un moment d'enthousiasme où elle est découverte entre des morceaux qui n'ont plus à se rejoindre, unité qui s'ignorait, donc vitale et non logique, qui n'a pas proscrit la variété, refroidi l'exécution.
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve

Si la musique est la répétition dans l'espace intérieur du monde privé de son objectalité, l'espace intérieur des romans de Balzac, projeté vers l'extérieur comme étant le monde lui-même, est la retransposition de la musique dans le kaléidoscope.
Theodor Adorno, Notes sur la littérature

On se présentait à une petite porte de la rue qui côtoie les hauteurs de passy, donnant de loin sur la plaine de Grenelle, l'île des Cygnes et le Champ-de-Mars.
Pas de maison devant soi. – Un mur, une porte verte et une sonnette.
Le concierge ouvrait, et l'on se trouvait sur le palier du premier étage, – en descendant du ciel.
Au dernier étage, on se trouvait dans une cour. Deux bustes en terre cuite indiquaient au fond la demeure du romancier. Une fois la porte ouverte, une odeur délicieuse flattait l'odorat de l'homme de goût, – comme cette odeur des pommes vertes dont il est question dans le livre de Salomon.
C'était un office om sur des tablettes soigneusement dressées on admirait toutes les variétés possibles de poires de Saint-Germain qu'il est possible de se procurer.
Balzac, avec son sourire rabelaisien, drapé de sa robe de chambre en cachemire, vous recevait ensuite et vous arrêtait quelque temps à une appréciation savante des diverses qualités de ses poires. – Il en avait pour quelques centaines de francs et regrettait quelques variétés rares, accaparées par le duc d'Ayen et le duc de luynes. – Un jardinier de Harlem n'eût pas eu pour ses tulipes plus d'amour que Balzac pour ses simples variétés de poires.
Gérard de Nerval

L'art littéraire, ayant pour objet de reproduire la nature par la pensée, est le plus compliqué de tous les arts.
Peindre un sentiment, faire revivre les couleurs, les jours, les demi-teintes, les nuances, accuser avec justesse une scène étroite, mer ou paysage, hommes ou monuments, voilà toute la peinture.
La sculpture est plus restreinte encore dans ses ressources. Elle ne possède guère qu'une pierre et une couleur pour exprimer la plus riche des natures, le sentiment dans les formes humaines : aussi le sculpteur cache-t-il sous le marbre d'immenses travaux d'idéalisation dont peu de personnes lui tiennent compte.
Mais, plus vastes, les idées comprennent tout : l'écrivain doit être familiarisé avec tous les effets, toutes les natures. Il est obligé d'avoir en lui je ne sais quel miroir concentrique où, suivant sa fantaisie, l'univers vient se réfléchir; sinon, le poète et même l'observateur n'existent pas... L'auteur pense être d'accord avec toute intelligence, haute ou basse, en composant l'art littéraire de deux parties bien distinctes : l'observation -- l'expression.
Honoré de Balzac, préface à "La peau de chagrin", extrait