| Le déclin de linspiration Tous ceux qui ont éprouvé ce qui s'appelle
l'inspiration, connaissent cet enthousiasme soudain qui est le seul
signe de l'excellence d'une idée qui nous vient et qui, à
son apparition, nous fait partir au galop à sa suite et rend
aussitôt les mots malléables, transparents, se reflétant
les uns les autres. Ceux qui ont connu cela une fois savent que toute
idée, si juste qu'elle nous paraisse, toute conception, si ingénieuse
qu'elle nous semble, ne vaut pas la peine d'être exprimée,
et ils attendent que renaissent en nous ces transports qui sont le seul
signe que ce que l'on va dire en vaut la peine et pourra plus tard jeter
d'autres curs dans le même transport. Aussi est-elle bien
triste, l'époque où ces transports ne se renouvellent
plus, où, à chaque idée qui nous vient, nous attendons
en vain cet enthousiasme, ce renouvellement de la tête où
toutes les cloisons semblent tomber et où aucune barrière,
aucune rigidité n'est plus en nous, où toute notre substance
semble une sorte de lave prête à être coulée,
à recevoir telle forme qu'on voudra, sans que rien de nous ne
subsiste et n'arrête. Car nous pouvons garder dans ce que nous
faisons notre grâce qui plaît encore à ceux qui nous
ont aimé, comme nous gardons notre visage doux et gracieux, notre
regard dont on peut encore dire " c'est lui ", comme en causant
avec nos amis nous avons encore, plus souvent peut-être, ces rapprochements
brillants, ces tours qui n'appartiennent qu'à nous. Nous pouvons
les garder dans ce que nous faisons. Car l'être mystérieux
que nous sommes, qui avait ce don de donner à tout une certaine
forme qui n'appartient qu'à nous, nous le gardons sans doute.
Mais nous savons que telle page a été écrite sans
transport, que les rares idées qui nous plaisaient n'en faisaient
pas naître d'autres; et tous les juges de la terre pourraient
nous dire : " Cela est ce que vous avez fait de meilleur ",
nous secouerions la tête avec mélancolie car nous donnerions
tout cela pour une minute de la puissance étrange d'alors que
rien ne peut nous rendre. Sans doute dans ce dernier concerto, c'est
encore l'accent qu'on aime et qu'on reconnaît, mais une idée
n'en fait plus naître mille, et la matière est à
la fois moins précieuse et plus rare. Et les uvres, dont
le maître s'enivra quand il était dans sa force, ont beau
continuer à enivrer les autres, pour lui ce n'est plus rien.
Il languit. |