| Depuis quelque temps, une grande
fureur d'honnêteté s'est emparée du théâtre
et aussi du roman.
Les débordements puérils de l'école dite romantique
ont soulevé une réaction que l'on peut accuser d'une coupable
maladresse, malgré les pures intentions dont elle paraît
animée. Certes, c'est une grande chose que la vertu, et aucun
écrivain, jusqu'à présent, à moins d'être
fou, ne s'est avisé de soutenir que les créations de l'art
devaient contrecarrer les grandes lois morales. La question est donc
de savoir si les écrivains dits vertueux s'y prennent bien pour
faire aimer et respecter la vertu, si la vertu est satisfaite de la
manière dont elle est servie.
Deux exemples me sautent déjà à la mémoire.
L'un des plus orgueilleux soutiens de l'honnêteté bourgeoise,
l'un des chevaliers du bon sens, M. Emile Augier, a fait une pièce,
la Ciguë, où l'on voit un jeune homme tapageur, viveur et
buveur, un parfait épicurien, s'éprendre à la fin
des yeux purs d'une jeune fille. On a vu de grands débauchés
jeter tout d'un coup tout leur luxe par la fenêtre et chercher
dans l'ascétisme et le dénûment d'amères
voluptés inconnues. Cela serait beau, quoique assez commun. Mais
cela dépasserait les forces vertueuses du public de M. Augier.
Je crois qu'il a voulu prouver qu'à la fin il faut toujours se
ranger, et que la vertu est bien heureuse d'accepter les restes de la
débauche.
Ecoutons Gabrielle, la vertueuse Gabrielle, supputer avec son vertueux
mari combien il leur faut de temps de vertueuse avarice, en supposant
les intérêts ajoutés au capital et portant intérêt,
pour jouir de dix ou vingt mille livres de rente. Cinq ans, dix ans,
peu importe, je ne me rappelle pas les chiffres du poète. Alors,
disent les deux honnêtes époux:
Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon!
Par les cornes de tous les diables de l'impureté! par l'âme
de Tibère et du marquis de Sade! que feront-ils donc pendant
tout ce temps-là? Faut-il salir ma plume avec les noms de tous
les vices auxquels ils seront obligés de s'adonner pour accomplir
leur vertueux programme? Ou bien le poète espère-t-il
persuader à ce gros public de petites gens que les deux époux
vivront dans une chasteté parfaite? Voudrait-il par hasard les
induire à prendre des leçons des Chinoiséconomes
et de M. Malthus?
Non, il est impossible d'écrire consciencieusement un vers gros
de pareilles turpitudes. Seulement, M. Augier s'est trompé, et
son erreur contient sa punition. Il a parlé le langage du comptoir,
le langage des gens du monde, croyant parler celui de la vertu. On me
dit que parmi les écrivains de cette école il y a des
morceaux heureux, de bons vers et même de la verve. Parbleu! où
donc serait l'excuse de l'engouement s'il n'y avait là aucune
valeur?
Mais la réaction l'emporte, la réaction bête et
furieuse. L'éclatante préface de Mademoiselle de Maupin
insultait la sotte hypocrisie bourgeoise, et l'impertinente béatitude
de l'école du bon sens se venge des violences romantiques. Hélas,
oui! il y a là une vengeance. Kean ou Désordre et Génie
semblait vouloir persuader qu'il y a toujours un rapport nécessaire
entre ces deux termes, et Gabrielle, pour se venger, traite son époux
de poète!
O poète! je t'aime.
Un notaire! La voyez-vous, cette honnête bourgeoise, roucoulant
amoureusement sur l'épaule de son homme et lui faisant des yeux
alanguis comme dans les romans qu'elle a lus! Voyez-vous tous les notaires
de la salle acclamant l'auteur qui traite avec eux de pair à
compagnon, et qui les venge de tous ces gredins qui ont des dettes et
qui croient que le métier de poète consiste à exprimer
les mouvements lyriques de l'âme dans un rhythme réglé
par la tradition! Telle est la clef de beaucoup de succès.
On avait commencé par dire: la poésie du coeur! Ainsi
la langue française périclite, et les mauvaises passions
littéraires en détruisent l'exactitude.
Il est bon de remarquer en passant le parallélisme de la sottise,
et que les mêmes excentricités de langage se retrouvent
dans les écoles extrêmes. Ainsi il y a une cohue de poètes
abrutis par la volupté païenne, et qui emploient sans cesse
les mots de saint, sainte, extase, prière, etc., pour qualifier
des choses et des êtres qui n'ont rien de saint ni d'extatique,
bien au contraire, poussant ainsi l'adoration de la femme jusqu'à
l'impiété la plus dégoûtante. L'un d'eux,
dans un accès d'érotisme saint, a été jusqu'à
s'écrier: ô ma belle catholique! Autant salir d'excréments
un autel. Tout cela est d'autant plus ridicule, que généralement
les maîtresses des poètes sont d'assez vilaines gaupes,
dont les moins mauvaises sont celles qui font la soupe et ne payent
pas un autre amant.
A côté de l'école du bon sens et de ses types de
bourgeois corrects et vaniteux, a grandi et pullulé tout un peuple
malsain de grisettes sentimentales, qui, elles aussi mêlent Dieu
à leurs affaires, de Lisettes qui se font tout pardonner par
la gaieté française, de filles publiques qui ont gardé
je ne sais où une pureté angélique, etc... Autre
genre d'hypocrisie.
On pourrait appeler maintenant l'école du bon sens, l'école
de la vengeance. Qu'est-ce qui a fait le succès de Jérôme
Paturot, cette odieuse descente de Courtille, où les poètes
et les savants sont criblés de boue et de farine par de prosaïques
polissons? Le paisible Pierre Leroux, dont les nombreux ouvrages sont
comme un dictionnaire des croyances humaines, a écrit des pages
sublimes et touchantes que l'auteur de Jérôme Paturot n'a
peut-être pas lues. Proudhon est un écrivain que l'Europe
nous enviera toujours. Victor Hugo a bien fait quelques belles strophes,
et je ne vois pas que le savant M. Viollet-le-Duc soit un architecte
ridicule. La vengeance! la vengeance! Il faut que le petit public se
soulage. Ces ouvrages-là sont des caresses serviles adressées
à des passions d'esclaves en colère.
Il y a des mots, grands et terribles, qui traversent incessamment la
polémique littéraire: l'art, le beau, l'utile, la morale.
Il se fait une grande mêlée; et, par manque de sagesse
philosophique, chacun prend pour soi la moitié du drapeau, affirmant
que l'autre n'a aucune valeur. Certainement, ce n'est pas dans un article
aussi court que j'afficherai des prétentions philosophiques,
et je ne veux pas fatiguer les gens par des tentatives de démonstrations
esthétiques absolues. Je vais au plus pressé, et je parle
le langage des bonnes gens. Il est douloureux de noter que nous trouvons
des erreurs semblables dans deux écoles opposées: l'école
bourgeoise et l'école socialiste. Moralisons! moralisons! s'écrient
toutes les deux avec une fièvre de missionnaires. Naturellement
l'une prêche la morale bourgeoise et l'autre la morale socialiste.
Dès lors l'art n'est plus qu'une question de propagande.
L'art est-il utile? Oui. Pourquoi? Parce qu'il est l'art. Y a-t-il un
art pernicieux? Oui. C'est celui qui dérange les conditions de
la vie. Le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant;
mais il traîne avec lui des maladies et des douleurs morales singulières;
il faut les décrire. Etudiez toutes les plaies comme un médecin
qui fait son service dans un hôpital, et l'école du bon
sens, l'école exclusivement morale, ne trouvera plus où
mordre. Le crime est-il toujours châtié, la vertu gratifiée?
Non; mais cependant, si votre roman, si votre drame est bien fait, il
ne prendra envie à personne de violer les lois de la nature.
La première condition nécessaire pour faire un art sain
est la croyance à l'unité intégrale. Je défie
qu'on me trouve un seul ouvrage d'imagination qui réunisse toutes
les conditions du beau et qui soit un ouvrage pernicieux.
Un jeune écrivain qui a écrit de bonnes choses, mais qui
fut emporté ce jour-là par le sophisme socialistique,
se plaçant à un point de vue borné, attaqua Balzac
dans la Semaine, à l'endroit de la moralité. Balzac, que
les amères récriminations des hypocrites faisaient beaucoup
souffrir, et qui attribuait une grande importance à cette question,
saisit l'occasion de se disculper aux yeux de vingt mille lecteurs.
Je ne veux pas refaire ses deux articles; ils sont merveilleux par la
clarté et la bonne foi. Il traita la question à fond.
Il commença par refaire avec une bonhomie naïve et comique
le compte de ses personnages vertueux et de ses personnages criminels.
L'avantage restait encore à la vertu, malgré la perversité
de la société, que je n'ai pas faite, disait-il. Puis
il montra qu'il est peu de grands coquins dont la vilaine âme
n'ait un envers consolant. Après avoir énuméré
tous les châtiments qui suivent incessamment les violateurs de
la loi morale et les enveloppent déjà comme un enfer terrestre,
il adresse aux coeurs défaillants et faciles à fasciner
cette apostrophe qui ne manque ni de sinistre ni de comique: "Malheur
à vous, messieurs, si le sort des Lousteau et des Lucien vous
inspire de l'envie!"
En effet, il faut peindre les vices tels qu'ils sont, ou ne pas les
voir. Et si le lecteur ne porte pas en lui un guide philosophique et
religieux qui l'accompagne dans la lecture du livre, tant pis pour lui.
J'ai un ami qui m'a plusieurs années tympanisé les oreilles
de Berquin. Voilà un écrivain. Berquin! un auteur charmant,
bon, consolant, faisant le bien, un grand écrivain! Ayant eu,
enfant, le bonheur ou le malheur de ne lire que de gros livres d'homme,
je ne le connaissais pas. Un jour que j'avais le cerveau embarbouillé
de ce problème à la mode: la morale dans l'art, la providence
des écrivains me mit sous la main un volume de Berquin. Tout
d'abord je vis que les enfants y parlaient comme de grandes personnes,
comme des livres, et qu'ils moralisaient leurs parents. Voilà
un art faux, me dis-je. Mais voilà qu'en poursuivant je m'aperçus
que la sagesse y était incessamment abreuvée de sucreries,
la méchanceté invariablement ridiculisée par le
châtiment. Si vous êtes sage, vous aurez du nanan, telle
est la base de cette morale. La vertu est la condition Sine qua non
du succès. C'est à douter si Berquin était chrétien.
Voilà, pour le coup, me dis-je, un art pernicieux. Car l'élève
de Berquin,entrant dans le monde, fera bien vite la réciproque:
le succès est la condition Sine qua non de la vertu. D'ailleurs,
l'étiquette du crime heureux le trompera, et, les préceptes
du maître aidant, il ira s'installer à l'auberge du vice,
croyant loger à l'enseigne de la morale.
Eh bien! Berquin, M. de Montyon, M. Emile Augier et tant d'autres personnes
honorables, c'est tout un. Ils assassinent la vertu, comme M. Léon
Faucher vient de blesser à mort la littérature avec son
décret satanique en faveur des pièces honnêtes.
Les prix portent malheur. Prix académiques, prix de vertu, décorations,
toutes ces inventions du diable encouragent l'hypocrisie et glacent
les élans spontanés d'un coeur libre. Quand je vois un
homme demander la croix, il me semble que je l'entends dire au souverain:
J'ai fait mon devoir, c'est vrai; mais si vous ne le dites pas à
tout le monde, je jure de ne pas recommencer.
Qui empêche deux coquins de s'associer pour gagner le prix Montyon?
L'un simulera la misère, l'autre la charité. Il y a dans
un prix officiel quelque chose qui blesse l'homme et l'humanité,
et offusque la pudeur de la vertu. Pour mon compte, je ne voudrais pas
faire mon ami d'un homme qui aurait eu un prix de vertu: je craindrais
de trouver en lui un tyran implacable.
Quant aux écrivains, leur prix est dans l'estime de leurs égaux
et dans la caisse des libraires.
De quoi diable se mêle M. le ministre? Veut-il créer l'hypocrisie
pour avoir le plaisir de la récompenser? Maintenant le boulevard
va devenir un prêche perpétuel. Quand un auteur aura quelques
termes de loyer à payer, il fera une pièce honnête;
s'il a beaucoup de dettes, une pièce angélique. Belle
institution!
Je reviendrai plus tard sur cette question, et je parlerai des tentatives
qu'ont faites pour rajeunir le théâtre deux grands esprits
français, Balzac et Diderot. |