| Gérard de Nerval / portes d'ivoire | |
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| pour toujours : El Deschidado un manuscrit de Nerval exclusivité remue.net |
indispensable
...cette folie est tellement le développement de son originalité littéraire dans ce qu'elle a d'essentiel, qu'il la décrit au fur et à mesure qu'il l'éprouve, au moins tant qu'elle reste descriptible... |
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| téléchargement BNF / Gallica à visiter aussi: |
à lire sur Nerval Dit Nerval, Florence Delay, Gallimard, L'un et l'autre, 1999 En lisant, en écrivant, Julien Gracq, Corti, 1980 Gérard de Nerval, biographie, Claude Pichois et Michel Brix, Fayard, 1995 |
| Gérard de Nerval / Aurélia, la première page...
Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme continue l'oeuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres ; -- le monde des Esprits s'ouvre pour nous. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant moi une femme au teint blême aux yeux caves, qui me semblait avoir les traits d'Aurélia. Je me dis : c'est sa mort ou la mienne qui m'est annoncée ! Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même heure. Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée. J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la déesse Mnémosine. -- Je passai dans une autre salle où avaient lieu des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés. Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et en traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle étrange. Un être d'une grandeur démesurée, -- homme ou femme, je ne sais, -- voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l'Ange de la Mélancolie, d'Albrecht Dürer. Je ne pus m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut. Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, -- et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdit les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine... Cette idée m'est revenue bien des fois que dans certains moments graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le souvenir. Je me vis errant dans les rues d'une cité très populeuse et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir à une nation particulière ; leur air vif, résolu, l'accent énergique de leurs traits me faisaient songer aux races indépendantes et guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées par les étrangers ; toutefois c'est au milieu d'une grande ville et d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes ? Mon guide me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues séries d'escaliers, au-delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques espaces aplatis, des toits des pavillons légèrement construits, peints et sculptés avec une capricieuse patience ; des perspectives reliées par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'oeil et plaisaient à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites, vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes ; c'était ici le contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté. " Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Du point où j'étais
alors, je descendis, suivant mon guide, dans une de ces hautes habitations
dont les toits réunis présentaient cet aspect étrange.
Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les couches successives
des édifices de différents âges. Ces fantômes
de constructions en découvraient toujours d'autres où
se distinguait le goût particulier de chaque siècle, et
cela me représentait l'aspect des fouilles que l'on fait dans
les cités antiques, si ce n'est que c'était aéré,
vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me trouvai
enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant
devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. -- Au
moment où je franchissais la porte, un homme vêtu de blanc,
dont je distinguais mal la figure, me menaça d'une arme qu'il
tenait à la main ; mais celui qui m'accompagnait lui fit signe
de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu m'empêcher
de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien
demander à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs
et en même temps ces profondeurs étaient la retraite des
habitants primitifs de la montagne. Bravant toujours le flot envahissant
des accumulations de races nouvelles, ils vivaient là, simples
de moeurs aimants et justes, adroits, fermes et ingénieux, --
et pacifiquement vainqueurs des masses aveugles qui avaient tant de
fois envahi leur héritage. Eh quoi ! ni corrompus, ni détruits,
ni esclaves ; purs, quoique ayant vaincu l'ignorance ; conservant dans
l'aisance les vertus de la pauvreté. -- Un enfant s'amusait à
terre avec des cristaux, des coquillages et des pierres gravées,
faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme âgée,
mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment
plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de
leurs travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de
blanc ; mais il paraît que c'était une illusion de ma vue
; pour la rendre sensible, mon guide se mit à dessiner leur costume
qu'il teignit de couleurs vives, me faisant comprendre qu'ils étaient
ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait provenait
peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de lumière
où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. |