| François Rabelais : Le diable et le laboureur | |
| l'art narratif de Rabelais / un extrait du Quart-Livre Les illustrations de Roberto Innocenti proviennent de Comment Pantagruel monta sur mer, Le Quart-Livre de Rabelais - texte en français moderne et annotations par François Bon - mise en page Massin - illustrations de Nicole Claveloux, Klaus Ensikat, Henri Galeron, Roberto Innocenti, Dusan Kallay, François Place, Claude Ponti et Roland Topor, avec la participation du Centre de Promotion du Livre de Jeunesse de Seine Saint-Denis - éditions Hatier, 1996 - pilonné par l'éditeur en 1998 |
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| Depuys celluy temps les paouvres gens n'avoient prosperé. Tous les ans avoient gresle, tempeste, peste, famine, & tout malheur, comme eterne punition du peché de leurs ancestres & parens. En la chapelle entrez & prenens de l'eaue beniste, apperceusmes dedans le benoistier un home vestu d'estolles, & tout dedans l'eaue caché, comme un Canart au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Au tour de luy estoient troys prebstres bien ras & tonsurez, lisants le Grimoyre, & coniurans les Diables. Et demandant quelz ieux c'estoient qu'ilz iouoient là, feut adverty que depuys troys ans passez avoit en l'isle regné une pestilence tant horrible que pour la moitié & plus, le pays estoit resté desert, & les terres sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy home caché dedans le benoitier, aroyt un champ grand & restile, & le semoyt de touzelle en un iour & heure qu'un petit Diable (lequel encores ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le Persil & les choux, encor aussi ne sçavoit ne lire, n'escrire) avoit de Lucifer impetré venir en ceste isle des Papefigues soy recreer & esbatre, en laquelle les Diables avoient familiarité grande avecques les hommes & femmes, & souvent y alloient passer temps. Ce Diable arrivé au lieu s'adressa au Laboureur, & luy demanda ce qu'il faisoit. Le paouvre home luy respondit qu'il semoit celluy champ de touzelle, pour soy ayder à vivre l'an suyvant. Voire mais (dist le Diable) ce champ n'est pas tien, il est à moy, & m'appartient. Bled semer toutesfoys n'est mon estat. Pourtant ie te laisse le champ. Mais c'est en condition que nous partirons le profict. Ie le veulx, respondit le Laboureur. I'entens (dist le Diable) que du profict advenent nous ferons deux lotz. L'un sera ce que croistra sus terre, l'aultre ce que en terre. Le choix m'appartient, car ie suys Diable extraict de noble & antique race, tu n'es qu'un villain. Ie choizis ce que sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cuillette? A my Iuilet, respondit le Laboureur. Or (dist le Diable) ie ne fauldray me y trouver. Fays au reste comme est le doibvoir. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter du guaillard peché de luxure les nobles nonnains de Pettesec, les Cagotz & Brissaulx aussi. De leurs vouloirs ie suys plus que asceuré. Au ioindre sera le combat. La my Iuilet venue le Diable se representa au lieu acompaigné d'un escadron de petitz Diableteaulx de coeur. Là rencontrant le Laboureur, luy dist. Et puys villain comment t'es tu porté depuys ma departie? Faire icy convient nos partaiges. C'est (respondit le laboureur) raison. Lors commença le Laboureur avecques ses gens seyer le bled. Les petitz Diables de mesmes tiroient le chaulme de terre. Le Laboureur battit son bled en l'aire, le ventit, le mist en poches, le porta au marché pour vendre. Les Diableteaulx feirent de mesmes, & au marché près du Laboureur pour leur chaulme vendre s'assirent. Le Laboureur vendit tresbien son bled, & de l'argent emplit un vieulx demy brodequin, lequel il portoit à sa ceincture. Les Diables ne vendirent rien : ains au contraire les paizans en plein marché se mocquoient d'eulx. Le marché clous dist le Diable au Laboureur. Villain tu me as ceste foys trompé, à l'aultre ne me tromperas. Monsieur le Diable, respondit le Laboureur, comment vous auroys ie trompé, qui premier avez choysi. Vray est qu'en cestuy choix me pensiez tromper, esperant rien hors terre ne yssir pour ma part, & dessoubs trouver entier le grain que i'avoys semé, pour d'icelluy tempter les gens souffreteux, Cagotz, ou avares, & par temptation les faire en vos lacz trebucher. Mais vous estez bien ieune au mestier. Le grain que voyez en terre, est mort & corrumpu, la corruption d'icelluy a esté generation de l'aultre que m'avez veu vendre. Ainsi choisissiez vous le pire. C'est pourquoy estez mauldict en l'Evangile. Laissons (dist le Diable) ce propous, de quoy ceste année sequente pourras tu nostre champ semer? Pour profict, respondit le Laboureur, de bon mesnaigier le conviendroit semer de Raves. Or (dist le Diable) tu es villain de bien, sème Raves à force ie les garderay de la tempeste, & ne gresleray dessus. Mais entends bien, ie retiens pour mon partaige, ce que sera dessus terre, tu auras le dessoubs. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter les Hereticques, ce sont ames friandes en carbonnade : monsieur Lucifer a sa cholicque, ce luy sera une guorge chaulde. Venu le temps de la cuillette, le Diable se trouva au lieu avecques un esquadron de Diableteaux de chambre. Là rencontrant le Laboureur & ses gens commença seyer & recuillir les feuilles des Raves. Après luy le Laboureur bechoyt & tiroyt les grosses Raves, & les mettoit en poches. Ainsi s'en vont tous ensemble au marché. Le Laboureur vendoit tresbien ses Raves. Le Diable ne vendit rien. Que pis est, on se mocquoit de luy publicquement. Ie voy bien villain, dist adoncques le Diable, que par toi ie suys trompé. Ie veulx faire fin du champ entre toy & moy. Ce se fera en tel pact, que nous entregratterons l'un l'aultre, & qui de nous deux premier se rendra, quittera sa part du champ. Il entier demourera au vaincueur. La iournée sera à huictaine. Va villain, ie te gratteray en Diable. Ie alloys tenter les pillars, Chiquanous, desguyseurs de procès, notaires faulsères, advocatz prevaricateurs : mais ilz m'ont fait dire par un truchement, qu'ilz estoient tous à moy. Aussi bien se fasche Lucifer de leurs ames. Et les renvoye ordinairement aux Diables souillars de cuisine, si nons quand elles sont saulpouldrées. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter les escholiers de Trebizonde, laisser pères & mères, renoncer à la police commune, soy emanciper des edictz de leur Roy, vivre en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se mocquer. Le laboureur retournant en sa maison estoit triste & pensif. Sa femme tel le voyant, cuydoit qu'on l'eust au marché desrobbé. Mais entendent la cause de sa melacholie, voyant aussi la bourse pleine d'argent, doulcement le reconforta : & l'asceura que de ceste gratelle mal aulcun de luy adviendroit. Seulement que sus elle il eust à se poser & reposer. Elle avoit ià pourpensé bonne yssue. Pour le pis, disoit le Laboureur, ie n'en auray qu'une estrassade ie me rendray au premier coup, & luy quitteray le champ. Rien, rien, dist la vieille, posez vous sus moy, & reposez, laissez moy faire. Vous m'avez dict que c'est un petit Diable, ie le vous feray soubdain rendre, & le champ nous demourera. Si c'eust esté un grand Diable, il y auroit à penser. Le iour de l'assignation estoit lors qu'en l'isle no' arrivasmes. A bonne heure du matin le Laboureur s'estoit tresbien confessé, avoit communié, comme bon catholicque, & par le conseil du Curé s'estoit au plonge caché dedans le benoistier, en l'estat que l'avions trouvé. Sus l'instant qu'on nous racontoit ceste histoire, eusmez advertissement que la vieille avoit trompé le Diable, & guaigné le champ. La manière feut telle. Le Diable vint à la porte du Laboureur, & sonnant s'escria. O villain, villain. Cza, ça, à belles gryphes. Puys entrant en la maison guallant & bien deliberé, & ne y trouvant le Laboureur advisa sa femme en terre pleurante & lamentante. Qu'est cecy? demandoit le Diable. Où est il? Que faict il? Ha (dist la vieille) où est il le meschant, le bourreau, le briguant? Il m'a affolée, ie suis perdue, ie meurs du mal qu'il m'a faict. Comment? dist le Diable : Qu'y a il? Ie le vous gualleray bien tantoust. Ha, dist la vieille, il m'a dict le bourreau, le tyrant, l'esgratineur de Diables, qu'il avoit huy assignation de se gratter avecques vous, pour essayer ses ongles il m'a seulement gratté du petit doigt icy entre les iambes, & m'a du tout affolée. Ie suys perdue, iamais ie ne gueriray, reguardez. Encores est il allé ches le mareschal soy faire esguizer & apoincter les gryphes. Vo' estez perdu monsieur le Diable mon amy. Saulvez vous, il n'arrestera poinct. Retirez vous, ie vous en prie. Lors se descouvrit iusques au menton en la forme que iadis les femmes Persides se praesentèrent à leurs enfans fuyans de la bataille, & luy monstra son comment à nom? Le Diable voyant l'enorme solution de continuité en toutes dimentions, s'escria : Mahon, Demiourgon, Megère, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Ie m'en voys bel erre. Cela? Ie luy quitte le champ. |