La librairie de Saint-Victor enfin traduite en Italien d'aujourd'hui!


Gianni Zauli, "Le ramonneur d'astrologie", livre objet

une exposition décapante de livres-objets rabelaisiens amenés par Gianni Zauli et quelques dizaines de jeunes artistes italiens à la Devinière, pour tout l'été 2003

La Devinière s'appelait autrefois, il y a très longtemps, la Cravandières. Cravant, c'est toujours un cru chinonnais, c'est aussi les oies sauvages, dont les devins interprétaient le vol, d'où le changement de nom. De la magie donc, bien avant la naissance du grand fondateur de la langue française. Bijou de la Touraine, La Devinière connaît depuis quelques années un grand rafraîchissement. Il fait bon y venir, y découvrir. On reste longtemps dans les caves, dans les jardins. On peut y amener ses enfants, avant de les promener à Seuilly et en autres lieux picrocholins, ils découvrent Rabelais dans un contexte d'amour.

Seulement là, ça ne va plus. Partout où l'on va, du grenier aux caves, des choses singulières, voire incongrues. Des mots qui s'étalent sur les murs... Pour tout l'été 2003 (démontage le 22 septembre), on y trouvera quelques dizaines de livres objets, insolents, indécents, rêveurs, provocateurs, merveilleux, de jeunes graphistes et plasticiens venus de otus les pays d'Europe, mais principalement d'Italie. Un sacré bol d'air: Rabelais qui montre sa pertinence pour des artistes qui ne sont pas, comme moi et quelques-uns de mes semblables, confits tout gris dans les livres. Je les salue, je les remercie, de ma part, et de celle du grand oncle de nos lettres! FB
ci-dessous ma présentation pour le très joli coffret offrant, pour 10 euros, reproduction des oeuvres, plus la version orginale du chapitre du Pantagruel - merci à Laure Théaudin .

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Tout le monde le sait, les moutons de Panurge n’ont jamais été la possession de Panurge, il n’en avait acheté qu’un : pour aimablement noyer le troupeau de Dindenault, et Dindenault avec, qui l’avait traité de cocu.
Mais on ne prête qu’aux riches, et Rabelais, riche, il l’est immensément : cela fait cinq siècles que toute notre littérature y puise, et on n’a pas encore trouvé le fond. Que des énigmes, plutôt. Alors le voilà doté, en cette année 2003, quatre cent cinquantième après sa mort, d’une « bibliothèque imaginaire ».


La Devinière, dimanche 20 juillet 2003, cliquer pour agrandir

Pourquoi pas ? Mais tout est fou, dans ce texte. On est en 1532, et voilà ce bon jeune géant, Pantagruel, qui arrive à Paris, après avoir fait le tour de France des universités, via Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Lyon et Orléans. Mais c’est la première fois, là à Paris, qu’il entre dans une bibliothèque, croirait-on. Une vraie, une qui existe toujours, notre prestigieuse bibliothèque Sainte-Geneviève, entre Sorbonne et Panthéon. C’est que Rabelais ne construit pas son œuvre selon une logique de faits, mais appelle les faits pour nourrir sa chaudière à folie littéraire. Pantagruel a tout appris de ce qu’on pouvait gober du savoir mort, celui qu’entassent les vieux livres, et il en reste benêt comme devant. Allez les lire, à Sainte-Geneviève, les savants de l’époque : à savoir si le ciel est une coupole trouée, par lesquels trous on apercevrait un peu de la lumière divine, ou si le ciel est une coupole sans trou, où les étoiles pendent comme des lumignons, ou encore de la question de savoir, puisque le feu monte, c’est sûr, si chaque flamme en arrivant là-haut ne laisse pas une trace jaune. Ou bien si la femme est véritablement de nature humaine. Ou d’épineuses questions de droit en latin de cuisine, comme ce mot beretus, inventé en 1535 parce que le béret est à la mode, mais qui durera bien moins que ce qu’il désigne.


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Pour Pantagruel, comme pour Gargantua dans le second livre, et Panurge dans le Tiers Livre, le vrai apprentissage c’est dans la relation aux hommes (le fameux : Je ne construis que pierres vives, ce sont hommes), et dans l’expérience du monde. On doit surmonter le savoir, mais de l’intérieur, et par le risque pris de vivre. Après sa visite à la bibliothèque folle, Pantagruel recevra des lettres de son père, écrites à la main (science sans conscience n’est que ruine de l’âme…), et puis il rencontrera Panurge et tout ne sera plus que voix, et la voix peut dire aussi bien le subversif (libre à chascun de peter à son ayze) que la folie (lire, deux chapitres plus loin, l’énorme procès de Baisecul contre Humevesne).
Elle sera l’annonce de cela, la bibliothèque folle, par son adieu aux livres morts. Il existe, mais ils ne sont pas là, des livres brûlants, des livres passion, dont François Villon, que Rabelais cite souvent, et l’italien Merlin Coccaïe (lui il y figure, mais on le proclame du pays des diables : aux amis Italiens que nous recevons aujourd’hui, Rabelais avait déjà et beaucoup emprunté). Il existe, mais pas là, cette myriade de choses jamais auparavant imprimées, que Rabelais et ses amis composent, manches retroussées, dans l’imprimerie de Claude Nourry dit le Prince, à Lyon : plan des ruines de Rome, préceptes médicaux traduits du grec, reprises de Pline ou Pythagore…


La Devinière, dimanche 20 juillet 2003

La bibliothèque de Saint-Victor n’est pas imaginaire : elle s’appuie sur des livres réels pour une satire du savoir mort. Elle dénonce par la farce un savoir hors du temps, celui de livres qui n’ont pas regardé le monde, de livres qui transforment leurs auteurs en momies à leur semblance. Le Ramonneur d’astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de chirurgie. Et pas besoin de savoir son latin pour rire à ces titres sur la façon de cuire le boudin (de modo faciendi boudinos) ou la loi des braguettes (bragueta iuris), sans oublier les piques à Béda, grand juriste mais triste sorbonagre, et les décrets de l’université sur les belles poitrines des petites parisiennes ou autres Comment chier, par Tartaret (sachons que Tateret, théologien, glosait lourdement Aristote). Mais, et c’est ça le génie de Rabelais, capable même là, dans la plus grosse farce, d’amener soudain le mot contemplation ou de vous poser un brin de rêve, par une assonance, un mot inventé : mon préféré a toujours été ce mystérieux Ravasseux des cas de conscience…
Parce que ce qui fait l’énorme force du rire, chez Rabelais, c’est qu’on rit de ce dont on ne peut se passer. Les livres peuvent être morts, on a encore besoin des livres. On se moque du savoir empoussiéré, mais comment être sûr que les livres qu’on ajoute, le sien même, ne pourrait être mis là, à la file, quand on ne signe pas son opuscule de son nom, « François Rabelais, docteur en médecine », mais de son anagramme « Alcofribas Nasier, abstracteur de quinte essence ».
C’est bien cette contradiction et cette vie qu’ils ont su réinventer, avec une énorme générosité, les livres-objets des amis italiens : ils font rire, mais on les aime. On se moque, mais on partage. Après Gargantua, Rabelais vivra près de onze ans en Italie. Trois fois il ira à Rome. Il fait de ce pays une découverte passionnée. Il en expédie les premières graines de laitue et les premiers plants de platane qui pousseront sous notre ciel d’ouest. Il serait heureux, j’en suis parfaitement sûr, que d’Italie nous reviennent, grimaçants mais joyeux, délirants et caustiques, mais jolis « en diable », les livres en langage fou implantés dans la plus belle et plus sérieuse de nos vieilles bibliothèques, aujourd’hui toujours…
François Bon, mai 2003

merci à Laurence Barthomeuf
pour la coordination artistique, qui m'a permis cette belle rencontre
la contacter pour renseignements sur l'expo, ou la faire circuler

merci à Laure Théaudin
du service culture du conseil général d'Indre-et-Loire, et qui vient de causer un beau courant d'air à la Devinière!

le site VACA "diverses cervelles associées", où l'on retrouve l'étonnant Gianni Zauli

en italien, le bestiaire de Gianni Zauli

encore des livres animaux, avec un interview de Gianni Zauli


cliquer pour agrandir (Tartaterus, de modo cacandi, par Renato Mancini)

Et trouva la librairie de sainct Victor fort magnifique, mesmement d’aulcuns livres qu’il y trouva, comme Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs, composé par Pepin, La Couillebarine des preux, Les Hanebanes des evesques, Marmoretus de babouynis & cingis cum commento Dorbellis, Decretum universitatis Parisientis super gorgiasitate muliercularum ad placitum, L’apparition de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal d’enfant, Ars honeste petandi in societate per M. Ortuinum, Le moustardier de penitence, Les Houseaulx, alias les bottes de patience, Formicarium artium [, De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem prieratem Iacopinum, Le beline en court], Le cabatz des notaires, Le pacquet de mariage, Le creziou de contemplation, Les faribolles de droict, L’aguillon de vin, L’esperon de fromaige, Decrotatorium scholarium, Tartarerus de modo cacandi [, Les fanfares de Romme],


Cacatorium Medicorum, par Elisa Bona

Bricot de differentiis soupparum, Le Culot de discipline, La savate de humilité, Le Tripiez de bon pensement, Le Chaudron de magnanimité, Les Hanicrochemens des confesseurs, Les Lunettes des romipetes, Maioris de modio faciendi boudinos, La cornemuse des prelatz, Beda de optimitate tripatum, [La complainte des advocatz sus la reformation des dragées. Des poys au lart cum commento. La profiterolle des indulgences. Aristotelis libri novem de modo dicendi horas canonicas. Iabolenus de Cosmographia purgatorii. Questio subtilissima, Utrum Chimera in vacuo bombinans possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constantiensi.]


un très beau travail de bestiaire fantastique jouant avec les premières éditions de faunes et flores du seizième siècle...par Mauro Monaldini

Le Maschefain des advbocatz, [Barbouillamenti Scoti. La ratepenade des Cardinaulx. La gaudemarre des neuf cas de conscience], Le Ravasseux des cas conscience, Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum friponnatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab ecclesia, Cacatorium medicorum, Le Ramonneur d’astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de chirurgie, Antidotarium anime. M. Coccaius depatria diabolorum, dont les aulcuns sont ià imprimez, et les aultres l’on imprime de present en ceste noble ville de Tubinge.


La Patenostre du Cinge, par Renato Mancini