Philippe Castelneau | Récits de l’open road

quand l’autobiographie devient question générationnelle

un autre texte de la revue, au hasard :
Philippe Castelneau | Le désenchantement
L’AUTEUR

Né en 1967 en région parisienne, Philippe Castelneau vit aujourd’hui à Montpellier. Il est libraire. Deux romans sont sortis aux éditions Numeriklivres et publie.net. Il est co-fondateur de la revue graphique et littéraire La Piscine. Blog : philippe-castelneau.com et sur twitter : @castelneau.

LE TEXTE

« Lignes convergentes vers une même préoccupation et quelques idées fixes : la musique, la route, la photographie. Le récit part d’éléments a priori autobiographiques — mais la vérité est, comme le langage, une matière malléable — pour aller vers quelque chose que l’on peut supposer être une fiction », dit Philippe Castelneau pour présenter ce texte.

Alors on entre dans cet espace où mythe et identité interfèrent, et la fiction l’outil pour inventorier cette part de soi-même qui se constitue par la génération même. Au passage, bel hommage au monde des librairies.

 

Quand il est possible d’effectuer en quelques heures la traversée d’un continent qui nécessitait jadis des mois — et sans rien voir : la durée du trajet en voiture ou à pied n’ayant plus d’importance — le temps le plus rapide définit l’endroit. Mais l’idée d’open road dans votre ville, dans votre tête, dans votre propre cellule est une contradiction des termes, et c’est pourquoi l’idée ne peut pas être circonscrite. En tant que réalité, l’open road est maintenant un fantasme ; en tant que fantasme, nous ne nous en détacherons jamais.
Greil Marcus — « Le mythe de l’open road » (in Bob Dylan by Greil Marcus, Galaade éditions)

 

Ça commence comme ça, avec un texte sur le web qu’il lit au petit matin, assis dans la pénombre, le jour naissant, le café chaud et noir dans la tasse qui réchauffe les mains. Il fait froid dans la cuisine, le chauffage est cassé. Par la fenêtre sale, le jour qui pointe, il a plu toute la nuit et il pleuvra tout le jour, mais à cet instant il ne pleut plus. À cet instant le temps lui-même semble incertain, comme suspendu aux mots et au café, dissous par la fatigue accumulée. Les mots sur sa tablette ne font déjà plus vraiment sens. Les mots sont un passage, une trouée dans le mur opaque de sa vie qui donne sur autre chose : la liberté. Dans ce moment où il se trouve, l’esprit libre, ici, mais ailleurs, maintenant, mais ailleurs, les possibles dansent devant ses yeux perdus.

Ça ne dure pas, et il le sait. Il n’y aura bientôt plus qu’un seul choix possible. Il lui faudra sortir de sa torpeur, se préparer et partir, trouver pour une journée encore la force de continuer, ou tout simplement retourner se coucher, oublier et dormir. Il regarde l’arbre dehors en face de la fenêtre sale, l’arbre où est le nid de frelons que les oiseaux attaquent depuis des semaines, profitant de l’hiver ; il l’observe se transformer en ruine, troué de part en part, la lumière qui par endroits passe au travers, Babylone de rien des insectes prédateurs engourdis par le froid qui meurent sans rien pouvoir faire. Comme lui, engourdis, et sans rien pouvoir faire. Il prend une photo, vite fait, une photo de rien, pareil, une photo qui ne veut rien dire en soi, une photo pour lui-même, une photo qu’il regarde plus tard, après la route, une photo du soir qui le ramène loin en arrière, une photo qui vaut pour ce qu’elle porte en elle d’une image cachée — une image qui n’appartient qu’à lui, tout entière constituée d’instants épars, volés, qui se superposent, s’assemblent et pour lui seul font sens —, la photo de l’hiver 67, une photo de Robert Zimmerman à Woodstock pour un disque enregistré à Nashville le mois où il est né, la photo qui n’existe pas de l’hiver 85 à Topeka, Kansas — il a tout juste 18 ans, au petit matin, assis sur les marches du porche d’une maison en bois, jean et t-shirt et une cigarette contre le froid —, une photo de l’hiver 88, passé avec Lennon au coin d’une cheminée, des heures de douce torpeur dans la pénombre à lire et à fumer, une photo, encore, qui n’existe pas ailleurs qu’en lui, qui n’existe plus ailleurs que là, sur l’écran pâle de son ordinateur que vient noircir l’encre électronique pulsée par ses doigts courant sur le clavier. Les lettres dessinent des figures et tracent des chemins par lesquels il vagabonde, clochard céleste de sa mémoire défaillante, hobo embarqué par les mots qu’il raccroche comme on raccroche les wagons d’un train qui s’élancera bientôt dans l’espace sauvage et toujours va vers l’ouest. Les phrases tracent des routes qui dessinent une carte, un trajet tortueux et sans fin qui le ramène à des lieux visités autrefois où ses fantômes lui font cortège ; il y croise des visages oubliés. Il a dix ans. Peut-être neuf. Son père l’a emmené, lui et sa sœur, rue de la Huchette, pour manger ce qu’il appelle encore des « sandwichs grecs ». C’est la première fois qu’il vient dans ce quartier. Ils se sont garés plus bas et remontent à pied le boulevard Saint-Michel. Il se retourne, et il voit Notre-Dame derrière lui. Là encore, c’est la première fois. Il a 23 ans. Il est étudiant en lettres modernes. Il suit un module sur les écrivains roumains d’expression française. Il étudie Panaït Istrati, Emil Cioran, Mircea Eliade, Tristan Tzara et Eugène Ionesco. Il sort du théâtre de la Huchette. Il vient de voir la pièce La Cantatrice chauve. Il a 28 ans. Au milieu des livres usés proposés dans les étals devant la librairie Shakespeare & Company, il a trouvé un exemplaire de poche d’Ada or Ardor de Vladimir Nabokov. Il a 19 ans. Il vient de passer un an dans le Middle West, à Topeka, Kansas. À Paris, c’est George Whitman, chez Shakespeare & Co encore, qui lui tend le titre qu’il recherche : On the road, de Jack Kerouac. Dans la foulée, il lit tous ses autres livres, de même qu’il lit tous ceux d’Henry Miller. Il est assis square Viviani. Il a 25 ans. Il écrit une nouvelle qu’il ne finira jamais, mais qui le hantera toujours. Il est devant le studio Galande. Il a 17 ans, il est vingt-deux heures, le samedi 14 avril 1984. Il s’apprête à voir le Rocky Horror Picture Show. Il le verra en tout près d’une centaine de fois. Longtemps, il a gardé précieusement tous les tickets d’entrée, de même qu’il a gardé les places de tous les concerts auxquels il a assisté. Ainsi, il sait que le 29 juin 1985, il est au concert de Bruce Springsteen au parc de La Courneuve. Il a gagné la place en jouant à un jeu radiophonique. Il ne connaît rien du chanteur. Il aura bientôt tous ses disques. Il lit André Breton et il croit au hasard objectif. Il a 14 ans. Il est rue Dante, à la librairie Temps Futurs. Au sous-sol, on y trouve des comic books américains. Il n’en a encore jamais vu autant. Il y a des bacs de soldes, il y puise abondamment, Batman, Green Lantern, Hawk and the Dove, House of Secrets, New Gods, presque toujours des DC Comics, ceux qu’il a toujours préférés. Il a 26 ans. Il vient là presque tous les jours, à l’occasion d’une rétrospective Godard au cinéma Champo. Il observe furtivement l’étudiante assise un peu plus loin. Il aime la façon qu’elle a d’agiter sa cuillère dans son café. Elle n’est pas seule. Lui non plus. Il la trouve jolie. Il a 40 ans. Il sort du musée Cluny. Il remonte la rue des écoles et reconnaît la brasserie. Il entre, commande un café et une omelette au serveur aux longues moustaches tombantes qui, apprendra-t-il bien plus tard, s’appelle Lionel. Il se souvient de la jeune femme entr’aperçue quatorze ans plus tôt. Il a 32 ans. Il sort de la librairie Un Regard Moderne, rue Gît-le-Coeur. Il a acheté deux numéros de Glamour, une luxueuse revue italienne format carré, 30x30. L’un est consacré à l’illustrateur Alex Toth, l’autre à la représentation de la femme dans la littérature populaire américaine, entre 1930 et 1960. Il a 15 ans et il pousse pour la première fois la porte de la librairie Actualités, au 38 rue Dauphine. On lui a donné cette adresse, il vient y chercher des comic books anciens. Il reviendra souvent ici, où sur les étagères Alan Ginsberg côtoie Guy Debord et Jack Kirby. Tous les mercredis, il s’en souvient, et, plus tard, chaque fois qu’il remontera à Paris. À 20 ans, il passe des heures ici à discuter avec Pierre S., assis à son bureau sous un portrait de Fernandel. Il a 39 ans. Il est libraire et vit dans le Sud. Il apprend la mort de Pierre S. Il sait ce qu’il lui doit. Il n’a jamais pu le lui dire. Il a 46 ans, il est assis dans sa cuisine, dans le froid, un café à la main. Le café fait effet, la fatigue s’estompe. Il quitte Paris, il quitte Topeka, il quitte ses 20 ans et la librairie rue Dauphine. Il se lève et se prépare. C’est toujours le même itinéraire ensuite. Jour après jour, les mêmes kilomètres avalés, et la musique comme seul viatique. Aujourd’hui, Townes Van Zandt, la voix blessée du chanteur qui déchire le voile des nuages sombres. L’espace d’un instant, le soleil illumine le bas-côté. Après, la pluie reprend, plus forte, jusqu’au soir.

Parfois, la nuit, la route est le seul espace qui vaille, et rien n’existe que dans la lumière des phares. Parfois, la nuit, sur la route, il écoute la radio et, alors qu’il fait de plus en plus sombre, il a l’impression qu’il frappe aux portes du ciel. Il fait trop sombre pour y voir, et il roule, encore. La route, encore. La route, comme une obsession. Toujours la même. La nuit qui avale la route qui nous avale avec. Let it Bleed des Rolling Stones dans l’habitacle, le volume poussé au maximum. Il s’abandonne à la nuit, sur la route déserte, les virages serrés tranchants comme des riffs de Keith Richards. La tempête gronde et il risque sa peau. La pluie après l’orage. Il faudrait donner à voir la nuit, il se dit : vision floue, grain fort, lumières abstraites. La route pulse au rythme des congas, il lui faut un abri ou sinon disparaître. Ou, dans un abri, disparaître. Ça n’est pas la vitesse, non, la vitesse ne compte pas : le voyage est immobile et c’est l’oubli de soi. Et s’il n’obtient pas toujours ce qu’il veut, quelques fois, il récolte juste ce dont il a besoin. Un frisson. La nuit. Sur la route déserte. Comme une obsession.

Il passe chaque jour par cette route, et chaque jour il voit le sentier qui démarre sur le bas-côté. La journée, il n’y pense presque pas, mais à la nuit tombée le chemin le fascine positivement. C’est après un virage, et souvent il n’est pas seul, d’autres voitures le suivent et il n’a pas même le temps de ralentir. Il y a la route, qui serpente, une départementale comme il en existe des milliers, une route tout ce qu’il y a de plus banal, et puis soudain cette bifurcation qu’il doit prendre — qu’ils prennent tous, lui semble-t-il —, et dans le virage, sur sa droite, le chemin qui se dessine. La plupart du temps, il ne fait que l’apercevoir, et certains soirs il lui semble que c’est un mirage, un appel à se perdre, mais il n’a pas d’autre choix encore que d’accélérer à nouveau et poursuivre sur son itinéraire.

Il aimerait s’arrêter parfois, s’enfoncer un peu plus sous les arbres, prendre une photo de l’endroit pour en capturer le mystère. Il s’arrête souvent, un peu plus avant, en face des montagnes, ou plus loin, à quelques kilomètres, pour figer un coucher de soleil, mais là, non, jamais. Comme s’il n’était pas prêt, comme s’il lui fallait attendre encore, s’imprégner du lieu, apprendre à le connaître (et il ne dispose pour cela que de quelques secondes chaque soir), chercher à en établir mentalement la géographie ; la nuit, dans son sommeil, il laisse se dérouler les images fugaces capturées, et reconstruit aléatoirement ce qu’il n’a pas vu, ce qui ne s’offre pas au regard. Et il rêve... Il rêve d’une route isolée par un matin pluvieux. Il rêve d’un chemin où se perdre, d’un retour à l’état sauvage. Chaque soir ou presque, il s’endort avec une chanson de Dylan dans la tête.

Cette fois il se réveille, bien plus tard qu’à son habitude, sans plus savoir où il est. Il se tourne dans le lit, et voit le jour depuis longtemps levé percer la vieille porte en bois de la véranda. Un air de Vic Chesnutt lui revient, il imagine que dehors c’est une ferme du Montana, dehors c’est Nashville, c’est Rio Rancho ou un motel en Arizona. Il tend le bras, attrape le téléphone portable posé sur la table de nuit, et voit qu’il est bientôt 11 h. Il se lève, prend en photo avec le téléphone la porte et le jour au travers. Une image, à nouveau, pour marquer quelque chose qu’il est seul à comprendre. Il sait qu’on est dimanche et qu’il peut souffler : il garde la photo pour plus tard. Dès le lendemain, à nouveau le réveil aux aurores, le froid, les litres de café qui n’y suffisent plus, et la douce mélancolie qui l’entraîne vers d’autres rivages, d’autres lieux, d’autres temps. Puis la journée, le travail, le jour qui passe comme une parenthèse entre deux trajets sur la route.

Un soir, plus tard que d’habitude, peut-être, il ralentit à peine au moment de tourner et accélère déjà à l’entrée du virage quand il bifurque soudain et arrête son auto sur le bord du chemin, dans un crissement de pneus. Il n’y avait personne, ni devant ni derrière lui, et c’est heureux : il n’y a ainsi pas de témoin direct de sa folie, la vitesse excessive dans le virage et l’arrêt soudain, les roues qui braquent sans raison, la voiture qui s’arrête dans un presque tête-à-queue. Il reste un moment cramponné à son volant, les yeux perdus dans le vide, la musique jouée fort, puis prépare son appareil photo et sort enfin, sans prendre la peine d’éteindre son moteur, sans éteindre la radio, sans même fermer sa portière, et fait quelques pas en direction de la route, dans la lumière crue des phares. Il prend quelques clichés puis se retourne et regarde devant lui l’orée du chemin, mais rien du mystère ne lui est révélé. Pour un peu il s’attendrait à voir quelque créature mystérieuse, elfe ou fée, ogre ou farfadet, au moins un loup ou quelques prédateurs nocturnes, mais il n’y a rien. Rien, sinon un appel à s’enfoncer plus avant, à se perdre dans un mystère qui se révélerait enfin, peut-être. Il entend une voiture qui passe et se retourne à peine, il sait que depuis la route, déjà, on ne le distingue plus. Il voit son véhicule toujours garé de travers, et il se tient maintenant dans la lumière rouge des phares arrière qui éclairent le chemin d’une couleur irréelle. Il voit au sol des formes jusque là invisibles, des traces qui l’invitent à les suivre. Il ne cherche plus à résister et s’avance à leur suite. Il tient encore son appareil photo à la main, mais ne pense déjà plus à s’en servir. Le moteur de sa voiture tourne toujours, et il laisse sa portière ouverte, ses affaires posées sur le siège passager. Quelqu’un finira bien par les retrouver. Lui ne reviendra pas.



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1ère mise en ligne 30 mars 2014 et dernière modification le 11 avril 2014.
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