Michèle Dujardin | Rouge

« rouge soulevé brûlant seul, avec ses trous, ses narrations boiteuses et ses vides de langue comme folle, inécoutable endurance du rien »

un autre texte de la revue, au hasard :
Afrique | Cécile Benoist, Toumbo, le masque
L’AUTEUR

Michèle Dujardin est née à Marseille. Elle a publié Abâdon au Seuil en 1988, et c’est de venu le nom de son site, abadon.fr. Elle a publié Là où s’arrête la terre sur publie.net (numérique & imprimé). Sa page Facebook.

LE TEXTE

Depuis de nombreux mois, sans s’être jamais rencontrés, Michèle Dujardin et Sébastien Écorce détournent l’usage de Facebook en utilisant la fonction messagerie pour un travail à deux voix, où chacun pousse l’autre à la limite, l’excès, la fouille, sur un concept décidé ensemble. publie.net va ainsi bientôt accueillir, des deux auteurs et leurs deux contributions tressées selon leur chronologie initiale, Ligne. Ici, sur la notion de rouge, reprise d’un travail à une voix, presque monologue, monolithe.

qui ombre – bruit dans la forme – acouphène des lignes

incruste la forme – taraude la substance – sans y toucher

bâti aggravé d’ombre – organe du saisir tout en coupures franches – décalque de sang : étonnement qui n’exclut, ni n’exagère

le caillot, le marquage – la douleur – invisible : attouchement sans stigmates – obscur travail des fluides : lapsus de lumière, immanent à l’oubli

pacage de veines, veinules – questions à syncopes dans l’encombrement de ces rouges, qui strient, oblitèrent – énergie laminée de pas-encore

rouge – surface grenue de projections verbales – avec point d’ombre, densité marginale, désordre – écoulement laminaire – ou faillé – des grammaires, leur squelette, leurs cordes lexicales, leur phrasé – grande vitesse de glissement le long des cris – des sonorités – ce qui sonde les reins

de grands liquides, comme suspendus à l’arête d’un mot, entre deux houles, dans leur propre chambre de fragmentation et d’épanchement – aveugles, énervant les chenaux, les sinus, les lobes que dilatent des chaleurs, des laves, incultes et bâtardes, où rouge semble perdu – telle une poussée de l’intérieur, grasse de secrets, mais sans espace mathématique où compter les points – et craquage des passes et leurs mots, à la développée d’une courbe, flancs, cou, velours de l’artère : on n’aspire pas sans être disparu – araignée de nuit, spéculations illimitées sur le fil, abandon de soi, infiniment divisible

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rouge soulevé brûlant seul, avec ses trous, ses narrations boiteuses et ses vides de langue comme folle, inécoutable endurance du rien – grandes fatigues – dégorgement de petits cris dans la célébration des fissure, des faux-pas, des faiblesses : inexistence dans l’affairement des pierres qui bornent tous les ciels – rouge de terre, fragment de guerre fiché dans la poitrine comme un œil armé, projetant aux visages ce dehors éternel, qui niche entre les côtes – main à sevrer, sans échappatoire possible, toutes les bouches communes aux lieux cachés du corps – entre creux et absence cette grande bataille fumante, cette ruée de courbes, lignes embrassées de cordes, dans le silence des circuits aux ventres ouverts – nœuds et bulbes, muscles des choses comme fleurs sans sexe, mots encore dans l’incessante inquiétude de la perte de tout séjour – et tranchant dans le vif, cette tombée de nuit en rouge, rigueur déchirée des traits noirs, son fond, ses larmes – agonie primitive tournée vers le mur

*

Rouge lancéolé, filet saillant tirant sur ses coutures, déchirant ses élytres au pullulement caché de l’air, ses barbes et ses soies, cassant du feu la carapace de sel, à travers le long déhanché des flammes : reins langoureux de ces dunes, qui chaloupent dans la main du vent – rouge agrégat de mots s’agitant nu et à naître, au cœur même du nerf, quand il va sur sa rupture, à ce point où la main reste ouverte, figée, sur un silence qui arrête toute lumière – rouge rugueux étreignant de caresses, ces fissures des lèvres où s’abîme la forme claire, implacable, d’une mer morte et trouée de blanc – pénombre du texte, Rouge, monté en graine dans les ruines de la parole-mère : travail de mains perdues, cette montée de mots dans la déchirure crépusculaire – rouge qui l’écartèle, cette roche damnée et ces grands souffles sur son dos, qui guerroient pour le règne de la poussière – bulbe sacré de ces quinconces de fer, ancrés au large de la pensée, son intenable harassement, et de ses logorrhées plaintives les grandes plantes carnivores – rouge, réseau de failles invisibles, cet infime bougé qui renverse la montagne

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Rouge lourd, matriciel, haut vivant – haut porté – vide tensif pénétrant les vagues, jusqu’aux pures membranes de pleine terre, à ce point d’amande amère, salé et sur, où le doigt meurt d’incandescence – bassin du souffle, rouge ruée des ombres, reptation grasse dans les plus doux replis de chair, où se pétrit la mer, se fatigue, se travaille, jusqu’à l’essoufflement de ses poumons de solitude – et ces bras, le clos, le port, le beau cloisonné des bras, l’enroulement des vrilles, tiges, volubiles lyres au bord des lèvres, leur sève, brûlée de chants – et ce rouge, intense végétal en sa molle coquille de sang, tout exil et asile, où le fond du monde a lieu – rouge au bâillement de la cuisse, à l’ouvert des questions qu’elle pose à l’abîme, à l’oubli : la nuque tombe comme une source, au plus muet des étoiles – et ce rouge des feuilles, froissant dans l’âtre du lit le foudroiement de l’écriture, quand elle achoppe au corps, à la petite sueur qui l’habille, quand il s’endort – et dans l’espace neutre des couloirs, Rouge perdu en rêve, va germant et fleurissant

*

rouges trembles – rouges laisses – rouges lies – fleuve engraisse ses sangsues aux chevilles nues de la terre – sertit sa lettre dans l’œil de la décomposition – anamorphose dans ses miroirs perdus ces jus et brouets d’écailles, de museaux et de bave, de pattes et de dents – mémoire s’envase, alambic frissonnant de bitume et de lymphe, de migraine, pour la mort parturiente à la fourrure forcée – multiples segments du sommeil, creusant au fleuve son lit funèbre, dans ce rouge des rebords toujours ruinés de la parole – et je m’en vais évider la pierre les mains pleines de baisers, et couler un métal dans le moule des nerfs, pour qu’enfin de l’orage s’abrite la petite chair, et de l’aube, et de sa désillusion - ô grandes arches paraboliques où se noue l’éclair ! et rouges charpentes scellent la mécanique des visages las, quand fleuve pénètre leur désir d’eau, mais que chante toujours dans leur crâne de peau un verjus de framboise et de salive – rouge et rien d’autre, des coagulations, des insurrections d’yeux fous dans un bouillon de résurgences : fleurs d’adrénaline crépitantes, boutons gonflés d’ozone et de soufre, toute sorcière en gésine brûlée dans des giclées de venin – et je m’en vais cogner ma phrase aux portes des dortoirs à soldats, briser de la nuit la multitude des têtes à cet endroit où le poème se rompt, où la mort devient si fine – rouge vision où s’accroupir dans l’urine du songe, quand il va somnambule, nu, hanter de l’être les plus hautes corniches : corps se rendort dans l’oubli du ciel, et de l’invisible tectonique qui peu à peu de la terre, os par os le désassemble

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rouge ce froid lors corps tout à se battre – à couvrir de gel la grande scène tabulaire, horizon primitif de meurtre vide – à crever des moulins sur le fleuve écliptique, dans l’épuisement d’un sommeil qui rumine à même l’os, ô spasme de parole, le verre pilé des années – rouge froid cette chaîne, à perte vive, les nuits du tout-est-fini quand l’anneau cercle la bouche pour les pâles iris qui ne parlent qu’aux murs – bouche et ses laves, ces crèmes de feu qui fuient par tous les orifices, dans l’impuissance de leur langue – et cet infime clapotis dans le creux qu’est le monde, friche de mer pour raclement de chalut – soc phallique – pluie phallique – de veine dure à bleuité battante et larmes – laitance et souffle de la phrase, comme désavouée là par ses propres forces – illuminés les notent les somnambules, les rabouteurs de disparate, ces échardes ces cris ces trébuchements ces accroches : rouge surgissement de l’ellipse, dans le râle rompu de tendresse – rouge, brillance de charbon au désert : fixité désolée d’un visage – et le tympan des abysses qui vibre pour ces algues, ces plis, ces repliements de matière à l’intérieur du cerveau, toi qui surpeuples de mots tes fleuves de tête – et tu vas, nageur plongé dans la clarté violente, délivrer des visions que renie tout langage – rouge volière sauvage, et le pinceau qui l’accidente, émascule ses chants sur la toile blessée : carcasses disséminées, lumières avortées sous l’aiguillée du couseur, Chaos vibratile où le sang se cyanose et se perd dans le flot onirique – rouge livrée de l’animal mourant, cette fièvre dans l’antichambre de mes côtes, ce craquement d’os dans l’atmosphère des troncs, leurs arbres secs suppliant le fleuve – ô souffle rouge, ce dit de longue spéciation au souffle, ces transactions infinies avec la solitude partenaire – Chaos de la Parole, où dans les bras morts elle est allée sans dire, d’ombre grise et de plainte vide, regroupant dans les taillis ses vieilles lunes et ses œufs clairs, ses prêles écorchées – rouge prière intarissable, haut lieu de douleur du code et du corps où la chair se nécrose, anatomie persécutoire où l’air soufflette le sein que le couteau désire – tout ce rouge qui me neige, comme si, de leurs grands axes délivrés, les ciels me dépeçaient en rêve

rouge sifflant – sinuant – de frottement venimeux – acide – de froide bifide, langue, mue comme masse – du cloaque, glissée hors – par reptation – ce dard – à crocheter, à pourfendre – à discréditer – à vider – enclin, travaillé – programmé, éduqué – dressé – à ruiner – l’essence instable, non accomplie, naissante, de Rouge – détruire là, cette fonctionnalité du grouillement, du sang – de l’informe, du chaud – qui fonde, instaure la vie – langue sifflante, de frottement – sinueuse ventouse, insinuée – de vidage, d’évidement – ce quelque chose lancinant, proche, fuyant, du huileux de l’écaille – phrase-poisson, par venin silencieux, obsédant l’écoute, l’attention – langue du guet, du voir – mouvement d’affût par le sol – ruissellement, éclair, assaut – morsure, incisive – comme une frigidité retorse cherchant le biais, le défaut, la saignée, la fêlure – pour vider – pour réduire – rouge venimeux, langue du froid – de l’impuissance – du mâchonnement crayeux de gravats dans les friches – mouillé sec, stérile – à proliférer dans sa propre désolation : se repaître – disqualification du geste : son toucher, son palper, sa caresse – disqualification du regard, de la voix – du spasme, du sanglot, de la lèvre : infirmité – acuité des sens, à proportion qu’ils ne goûtent – que chasse et traque – battue, exécution – dents à briser le jour sa tête sur l’enclume – non s’y rouler dans le grain soyeux, rythmant la ligne des corps – non couler en son sein, dans les plumes de sa géométrie minée par le désir d’amour – mais le briser – langue sifflante, de meurtre lent – d’affouillement – de rétorsion et de comptage – calamiteuse

charroi passant sur Rouge, l’ouvrant : lustre total – mailles de lumière, à l’arraché – Rouge habite une clairière de peau, que l’ombre habille et déshabille – Rouge habite le déséquilibre, la versatilité – se retourne et se tend, oscille – dépasse toujours l’horizon de son propre désert, en avant – dans le jour, dans le centre nocturne du jour, en avant : par touches nerveuses de rouge, comme entailles obscures, en avant, où cela du moteur, du vibratile, du mouvement respire – comme peinture musculaire ardemment ramassée sur un minuit de mots – une suspension aveugle et lucide de pensée qui boit un paysage – de cornes, de mâchoires de pinces et de dents – d’autorités fourrageantes à voix de cymbales, dans la coquille du crâne – alors que brûle la nuit vaginale – alors que se confirme, dans le mot rouge, un risque d’écartèlement – inconditionnel de Rouge, dans sa demande : ne plus quitter la lèvre, ni la main – être dans la froidure des angles, des plinthes et des recoins, un affoulement de bouches instinctives, un brûlis de protection matricielle – ô rouge route filant à l’estime, sur la lourde vague des prémonitions et des signes : ce qui s’effraie en elle, est le fixité de la source – souffrance d’un regard qui n’appréhende, que la transparence d’un devenir, inguérissable – rouge fleuve, système vibrant : ses harmoniques, ses voix, cette pluralité de voix de fleuve et sa mouvance sans fin qui brise l’écritoire de pierre – car il faut prouver la mer, descendre se perdre, avec la légèreté, la superbe de l’errant – rouge, force qui gicle – raptus hallucinatoire – mode de survie

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Rouge, grand signe cursif d’une féminité d’attache – de langue – de substance – de pâte – sur le mur révolté de la mer quand les lignes, à flux massif dans le circuit des orifices, travaillent au sang la pulsation du bord : ce qui doit surgir – ce qui doit tomber de ce trou, à l’intérieur de ce qui n’a pas encore de langage – plus puissant que tout l’infime, le tout-petit de cette face d’eau et son vagissement intime, avec ses plaies, sa vieillesse de sel, ses croûtes – ces efflorescences que l’ombre suce mécaniquement dans l’électricité de l’écume – voir la vie dans son nu, déshabillée de sa peau d’homme – son rouge alors, tumescente membrane d’où coule en fusion le métal de l’alarme : désir radical, innommable, sans autre objet que sa propre coulure – couleur, impasse, mots dans la gorge du mur, profond, qui les encrypte, mais rouge et de ces crachats, ces vomissures ces rejets qui nous absolvent, lavent le mensonge de la mer lavent à la mer nos mensonges – identité de résonance entre Rouge et sa parole muette, et ce silence en moi, qui nous parle : timbre en intaille dans le sillon des lèvres, la fente de leurs petites larmes – car rouge est à la couleur ce coin qui la fait éclater : ce qui monte libéré est un pur miroir de lumière, impitoyablement béant sur une béance de mort qui nous agrée – où l’on va comme une voix vers l’oubli : fugitive et sans trace, son chant qui ne possède rien, ne se referme pas – rouge ce piétinement de nuits voyageant ma nuque, mes reins mes membres gourds, comme une passée d’oiseaux rapaces interdits de ciel : quelle nasse, au débouché du fleuve incrusté dans le songe, piégera l’étreinte nue ? aube gercée : merisier, libation de rosée sur l’asphalte rouge

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Rouge nombreux cherchant regard de cette face qui l’obsède – rets de l’ombre – injonction de sirène – leurre des mousses sur la roche : cristal d’avenir – ce qui fait jour, ce blanc au bout de la langue quand Rouge cherche les mots de sa fin : ordonner à sa voix de se taire, mais quelle possibilité au-delà – cette tranchée dans le vif de sa propre parole, Rouge l’illumine, et le beau silence dévoile son fracas – Rouge cherche dans le cercle du fleuve à inscrire sa carrure de coureur d’ombre – et le conduit par le tissu d’eau, si lâche, si composite, l’énergie couturière des grèves – le vide attiré dans les mots les embrasse à pleine bouche, les gorge de salive, ne les laisse plus dire – Rouge de toutes ses nervures, bâtissant cette couleur qui n’a pas de nom et qui sépare, d’un seul regard, le sel de l’eau, le cri des larmes – Rouge – et ses contradictoires vont et ses tensions internes, nouant leur carrousel dans ces empâtements où toute force est prise, où le désastre bout, portant de nuit le fleuve à son comble, dans le creux de mes bras, où il me rêve – lieu d’humus, théologique des profondeurs sursaturée de chair, ce rouge sédimentaire, où langue nourrit sa feuillaison de mots ce rouge où me pousse des vents bleus la sève, la partition peinte – cet immédiat germinatoire, dans le texte même, les mains pleines de terre – rouge radialaire, oiseaux éclatés aux mâts d’une mémoire lourde qui bande le fleuve et le tend comme un arc, bergeries mercenaires, où des loups brûlent leurs derniers vaisseaux voyant loin d’eux passer le fleuve – îles de pierre, runes rauques – lune et ses follicules réglés sur des grammaires maigres, des apostrophes au ciel qu’une virgule enroue – distances rouges : comptes d’apothicaire

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Rouge fil dans la lame, couchant d’extrêmes noces - et de part et d’autre le monde-fleuve – ce pas trop indécis dans les halliers, les boires, les sables retombant : intuition qui trébuche – beauté a ce pas de fracture – s’abîment les mots, les notes, comme des insectes – banquet de couleurs, de salive et de fleurs – vénéneuses parures – rouge raidi cadence sèche, grondante – sonde les gouffres, les cônes – l’esseulement des vallées sans fond – eaux croupies des vasières : rouge divinatoire, agenouillement de lumière dans la végétation acide – mouvement de reptation dans les niches, les vasques, les creux : crêtes froissées, détroussées, repassées, retroussées – dynamique vive, façon turbulente de Rouge – ampleur du marnage – grand ravinement par broutage, rabotage, fluvial écoulement dans les matrices sableuses – rousseur enflammée partout – pensée se fait pensante par la plaie : une phrase monte de l’inentendu – bruit cardiaque et ses matériaux d’éboulis, précipitation dans le regard par déprise, surprise, agrandissement infini dans la fermeture brusque – vif-argent de la peau – bief de rupture, de désintégration : désordre d’eaux détache l’os, le désarticule – corps ouvert au ciel comme une île – folie du vent infesté de paroles, grands ponts indifférents, arcs stériles – Rouge, dénude au perlé la baîllure, l’entre : microclimat de mousse – rouge amadou dans les ronces, les mouilles – tatouage de glu – coquelicot en bouche, algie dans les chaînes, douce-amère – rouge ruisseau fille à : feu de brousse, de source – sous le jouir du socle, bouche à épices entame le savoir – langue incise par la bande le lent déplacement des eaux – braise est couverte de pluie : gémissements bus dans des langes de lait, la déchirure des plis, la mise à mort des mots – effets gravitaires, tourbillons secs, immobiles : longs traits de silence dans les boues et leur musc, pente à travers l’usure, cherche ses eaux – lèvres soufflent le sang dans la chair de la morsure – Rouge a ses humeurs, ses jours, ses peurs de mort – ses marches péripatéticiennes – rouge miroir à la verticale du fleuve : image de profondeur infinie

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Rouge par plaques, fragmentation du souvenir, désenglacement – se détache – ou par désagrégation granulaire, se défait – goût de poussière qui fait tampon – obstrue la langue avec le fleuve qui brûle – incohérence, discontinuité – des surfaces structurales : grès des doigts d’agrippement, de griffures, calcaire des fronts de cognées – mémoire laminaire : grains par roulage abrasent – sédiments dépolis renflent les lèvres : silence éolien de reg – cuisante honte, ce qui fut dit avant la ruine des sols – rouges stries, ciselures, encoches : minéral plonge ses racines dans la peau d’ombre – squat de reptile dans l’amnios – corps dépossédé de ses limons, ses alluvions fines – rouge eau libre, échange rougeâtre – circulation primordiale, au profond dans les matériaux poreux : bouches séminales jusqu’aux limites, ces points de flétrissement, d’usure, de renoncement – minéraux saturés transférés dans les nappes, les sources : rêve acclimate son corps à la saison sèche – bassin versant sur le tapis de mousse ses hanches qui ruissellent : vendange faite – Rouge précipitant l’impact de sa parole violente : ventre chaud amasse débris, couches de sang, escarres, crevasses et fers – Rouge force l’épousailles, dans les chenaux instables que fleuve sature – berge vive, alertée – foulement, tassement – irradiation de lames, de crocs, drainage des viscères – graminées fourrent de mots la bouche déchirée – les grandes pierres s’ébrouent – la mer déborde la peau du vivant – infime flou de dièdres étoilés : rouge succion du ciel par ses bordures minces – viscosité des sables, des graviers, à revivre là ce qu’on n’a jamais vécu – cela qui bronche, nuit pénétrante, avec ses cercles d’enfer – Rouge à dire, crâne et ses creux mâchés, ses pellicules de grisaille, où tout fait pluie, grillage – lente mutation de Rouge – dans les herbes hautes, déjà tout écrites – masque de Rouge, bouche et narine closes : rabotage de la respiration, asphyxie de la pensée

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Rouge – dynamique vive d’une morphogénèse du fleuve, quand alliées à l’œil, à la bouche, ses eaux s’emparent de la parole – architecture sous glaciers, îles-barrières, grands arcs morainiques ouvrant l’espace rouge : cérébelleuses cavernes où trempent les narrations, leurs petites ébauches, dans l’humus, la glaire sableuse – toile vierge de l’infini : rouge flot de vie qu’engraissent les sédiments des marées – pavage du sommeil, collage de corps partiels dans un bruit de lèvres et de sel – nocturne profond broyant l’argile primale sur l’envers des paupières – ce que tu vois fractionné par le pied de glace plongeant sous les vasières – vertige blanc dans ce train d’ondes fluviatiles, avec perspective d’épaule où ciseler rouge une dentelle avec les dents – la peau se peint de striures marines, étraves au sang pour paluds à lécher jusqu’aux marges : s’y abouchent les grandes fissures de décohésion, d’évanouissement – toile est d’abord rouge, comme l’enfance du vide, ses blancs – toile respire par ses diaclases, ses plans de faiblesse où la main décline la caresse jusqu’au tremblement – par le trait, l’écorché à la sanguine qui disloque des matériaux rocheux : épure rêvée, immédiate, pour une statuaire du chaos flamboyant – Rouge trompe-l’œil : sous les draperies des saules, ces vues du fleuve engorgé dans les vasières, quand l’attente nourrit sa couleur de ces bouts de chair arrachés à ta chair – zones béton de glace : cisaillement, enrochement – tu disais d’écrire – tu parlais d’un nu – à écrire par touches, à fondre et graver sur les schistes lustrés, à même leur musicalité de cuivre – figures de Rouge, fractales mamelonnées que la lumière trait, abîmées peu à peu dans le miroir du fleuve – éclaboussures, écume, filet de sang – grand calme – courbure lente d’une rétine de silure : Rouge y a sa musique, entièrement peinte

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Rouge roche-mère – grands éboulis de vocabulaire, rideau – carnets ruiniformes luttent contre ondes de crue, ramassent leurs cordillères maigres : il n’y a pas de mot que l’érosion ne carie, ne délite en ses racines – il n’y a pas d’amour dans les pâtés de lave épaisse, où mémoire a foré ses cratères lexicaux : l’oubli les vide – violence des vents qui dévastent les champs sémantiques, les beaux jambages rompent, les hampes pulvérisent l’interligne – spasme de débâcle sur les grands plans de grès polygonaux – rouge la feuille crie ces cataclysmes en échos – qui tétanisent les spirales – surcreusent la langue glaciaire, brûlent ses mythes, ses rites, ses eschatologies – ponts de forêts claires, arcs infléchis sur le fleuve, ses cristaux : un feu les souffle et phrase crépite dans le brasier de mots – rouges perspectives, terres à ruades, à gros dos, à replis, à méplats : mouvements de matière, sculpturalité de l’espace-langue, puissance tectonique du parler, dans le marbre convulsif et aérien de ses voix : nulle forme, nul fini, nulle clôture – en accepter l’angoisse – pas de présence, pas de masse : extrême flexibilité de cette pâte dans son flux de salive et ses fils enchevêtrés – rouge, comme non-jour d’aveugles où frontalement, ils voient l’intimité sacrée, l’écorché même de la langue – aller fou et ivre vers le tumulte de soi, s’en assurer la catastrophe inconnue – rouges sucs – herbes soufres – corps et ses feuillages, ses marnes, ses estuaires – ses abrupts sous le vent – toutes eaux à lécher dans les creux, les ombilics de cendre où ça grésille après le feu – reins de contrainte sous la poussée prenante, sous la poussée portante – lissage des versants – nuque aux hautes lames, dans le courant brûlant des paumes : exténuation de Rouge dans sa bouche même – incrée ce flux où s’apprête ton sang – à faire fleuve de mes eaux – Rouge vierge de toute berge : accore infiniment

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Rouge – trois grenades, ramages à graines qui cognent, translucides – cœur mutant – plainte traversée de jour sombre : petite éternité toute sèche, à rajouter – ces mots entre les eaux qui s’accouplent : bouillie de cristaux et de saumure – écœurante mollesse de la topographie – abysse de brousse, soupe de glace, plaisir de succion syllabaire, inguérissable – chute, corps en dénudation contemple son squelette : se risque jusqu’à la bouche, dans le silence – horizon de fleuve, sa dureté de mur – le temps grésille, heurte un épuisement de nerf : flambée rouge d’insectes – mandibule-carapace, fer scoriacé d’écailles fauves, dragées noires et brillantes – fleuve laque ses boucliers d’écorces, Rouge rejoint de mémoire, une banquise persistante : elle s’écrit à l’aveugle dans les méandres divagants – il n’y a pas d’issu, on dort dans d’autres chairs – et il n’est de réveil qui ne nous emprisonne – rouge prodige, boue diamantée : ces feuillets de mica sous des lentilles de glace – on y voyait du texte la progression impossible – cri sans souffle, effritement, ce rouge à suc acide qui remonte les veines, cette steppe du cœur et ses murs blancs : tu disais de Rouge qu’il est à la mer, son être seul qui flotte, comme un bouchon – vent d’épines, de poussière – fleuve rigide et ses contre-voies, ses levées, ses remblais : Rouge déboîte l’eau, la désarticule, la fêle – Rouge est faillage des mots par où perce l’aigu : déchirement d’oreille, déchirement de peau – mise au point, temps de pose : couinement couperet, belette douce, rouge de sang – Rouge rêve savane, cuirassement de manganèse sous les balustres de lianes – temps long des silices en eaux calmes : tu disais Rouge, cela suppose un vecteur – des champs ouverts dans le continu, le dérivable : un fleuve – Rouge est définissable par ses portes, ses chemins – Rouge est absolu voyage

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grand souffle sous le vent, Rouge : forme d’arrachement rude, anticipant le resurgir – tout est donné là, à découvert – îles en fuseau, fendent fleuve dans cette rémanence qui ne protège de rien, mais facilite la remontée du socle : fenêtre de charriage sur ciel grumeleux, nappes à souvenirs qui s’entêtent, dans un fraisil crissant de pages blanches, à perte de vue – écrire s’élève, dans cette nudité d’estran qui est désert, dépeuplement de soi, dépropriation : position flottante infinie, voile gelure qui fait les miroirs noirs, comme les ongles, quand tu résonnes de tous tes os sous le marteau des signes – écrire t’ouvre comme peindre : le paysage-fleuve rend visible pour toi la spacialité invisible, qu’il draine avec ses eaux – et fleuve marche sur la terre planche – lourds glacis, mise en saillie des blocs, pitons et mornes : tu voulais saisir le monde, entrant l’instant vécu, tel quel, tout entier dans la parole – mais cet abîme, rouge fracture de distension qui bégaie dans la langue, ce qui fait attente, érosion, ce qui fait contrainte et affame le trait, il fallait bien s’en éblouir – accepter le balancement, le méandrage lent dans les bras morts où se noient des ciels de traîne, la foudre, les cris perçants des mouettes dans les grands dortoirs – horizon brisé le long des crêtes, et ces marges rouges ou apparaissent rides, sillons, faciès sédimentaire sur le fléau de la balance, disséqué – temps de l’écrire, enclos, dur et d’étrangeté maximale, là tordu comme un muscle dans les coulées de basalte : ressac d’images bat, portant matériau parental à incandescence, et fusion des manteaux neigeux dans les âtres mémoriels – Rouge est cet affleurement, où luisent les noms des choses, comme des folliations bien visibles qui dorent le couchant – fleuve touffu, fourré, a cela du rêve : déborder aux commissures – creuser et recreuser dans les niches de décollement, arracher ce rouge pleur, vêtir et dévêtir les eaux de la substance du jouir – brasillantes pupilles, au soir – tu disais goûtons à ce sel douloureux, ce dépôt des tempêtes, qui vernit la surface des grands pierriers

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socle au jour, paroi étanche à atteindre l’œil : son advenue cristalline, nette – sucs de lumière au mouvement de l’eau : jet de rive - toujours cette résurgence d’un visage, embrumé, noyé, à l’avant déchiré de la vague – on disait de toute haute plage, qu’elle n’avait pas de nom, qu’elle dévorait les visages dans les lagunes, ou dans ces laisses bourgeonnantes d’argile, qui retenaient l’oubli entre leurs feuillets – toutes pages d’un écrire-plasma, cette matière d’étoile qui affluait aux doigts, annulant la caresse en même temps que la lettre : tout n’était que ratures, brûlure, rimaye précaire à flanc de glacier, roches éboulées dans le chaos des mots que la tempête affouillait, ça et là libérant de leur gangue, ces pierres rouges, éruptives singulières, où dormait le vocable feu – mer du vent, larges plateaux tabulaires : des oiseaux sauvages, au doux plumage mimétique nous apprenaient la patience – tu disais l’écrire est à saisir ici, maintenant : une arborescence de givre que la langue dépose, le temps d’un inspir, sur nos langues – puis à nouveau l’ouvert, la fuite vers le large, la battance et son vacarme, les barres de déferlement – pas de repos sur ces terres trop rouges, échines effilées découpées par le vent : la roche est meuble, tête est d’abrupts migraineux, prise dans les rapides, optique brouillée des fines crêtes sommitales où l’aigle exerce ses serres dans le bulbe tendre, le frêle lichen méningé – et ces noires caravanes, sur les épaulements d’écume, dans le goulet des marées, nous ne pouvons que leur ouvrir les bras, leur dédier ce blanc qui parfait le texte : nous y coulons au silence, mot à mot, par ces failles de clarification que l’on dirait prémonitoires – sur la dalle d’exfoliation, comme autel pur, lisse, parole est à son comble, nue, inentamable – au dedans rouge des grandes dorsales, où corps endure vide, vertige des retournements, étouffement, surprise : corps langagier qui s’accueille lui-même, terrestre et métamorphique, aérien et fluvial, comme en lui-même là, son propre avènement

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cartographie agitée, rouge – d’un sommeil dilaté : trouver l’angle de repos – ces creux de roche, à même le grand corps sismique du rêve où tombent ces débris chauffés à blanc – que remonte infatigable, la noria des courants ascendants – surrection de plages, à l’aplomb d’horizons altérés superficiellement : la main suit de secousse en secousse, la brusque vitrification d’images, visages et voix, orages de gestes, dans le sable pauvre – tous les paysages sont rouges, ou ne sont pas – fleuve, cette brûlure d’écume coagulée, quand les rapaces rayent de leurs serres sa figure de brisants – glissement, fluage lent vers le bord du lit - désir à son étiage, corps fatigué s’envase, hostilité croissante du milieu : partout ces niches corrodées de neige – rouge est un dire d’étrangère – jusant sous le manteau, impact des gouttes de crête : exhumation de reliefs durs, de brèches, épellation de discordances, de scories – trous de tête, avec des mots effondrés ayant gardé mémoire de couleur – temporal de silice, qui s’émiette – ce rouge gris – quand l’œil se plisse, au balayage des hautes marges pacifiques : étincelante voie de solfatares, de lapili, contrainte d’iris, de pupilles brûlées sous les paupières tectoniques – ce bascul de la tête, vers le ciel des grands voiliers : élancement – innervation temporale des grès, frontal douloureux qui se désagrège – escarpements de faille, et leur usure de tendons le long des gouffres, des diaclases : fleuve lave, décape et vieillit, intensifie le terrain primitif et sature la langue de rouille – tes yeux se retournent, cessent de voir le monde en couleur – rouge, odeur visqueuse – goût de latex sur les terrasses fluviatiles, les lèvres – rouge est un toucher de cendres

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rouge rapide – arachnoïdes granulations, renverse - terre fluante, aspirante – ciel d’inondation – un devenir d’usure qui fait masque, sur les récifs polis comme des dents – vastes zones de collision où versent les uns dans les autres, les ossuaires de la mémoire : métallique oubli qui grince, grippe du corps ces petites tendresses qui ne se reconnaissent plus – trépanation de boîte, où macère dans ses jus la folie privée, ses chevauchements de plaques, ses gerbes d’hippocampes mous, leurs corps striés de gouttières à larmes – rouge subsidence sous le navire de l’amour : poids des sédiments où subsiste, une question de frottement – de flottage de bûches – roche liquide et mer elle-même, en perdition – et beau rouge en surplomb, cet étagement des modelés qui ombrent les drailles : troupeaux s’étirent, à la comptée de nuits ligneuses, décharnées – vie lisse des calcaires, que rayent bleues ces fibres de lumière, où la vie défile, erratique et crue, toute traversée d’intentions, de vertiges : mal des hauteurs, trame déchirée du ciel, cette nausée que fleuve innerve de sprint, de rapt, de bataille – et visage-orifice s’érotise dans la paume : bouche ne sait plus à quelles lèvres, odeurs, langue buvant par ses peaux, vouer ces condensés labiles, délectables, de spumeuses humeurs – tout en soi beau sous le couvert festonné, imprévisible, des feuillages crées par le vent : nuages au chaos simulant ces nervures, où tête cherche sève dans les scissures, tu disais l’écrire, c’est le vent – ces vacuoles nues défigurant les mots – vacillant des profondeurs, matière d’extase, cette descente en nos cellules, où s’approprier enfin ce que voient de nous, nos miroirs prisonniers – pluies d’hivernage, dans le réseau d’étreintes à mailles serrées : le baiser accrédite peut-être, ces visions cryptées, brouillées, partielles, de hauts reliefs désertiques : oasis blanches et rondes, qui s’ensablent dans la morsure noire – buttes à cœur de mousse, jeux de hanches, roulis trouble dans le lit et la tourbe, cet écoulement – rouge dansé dans la transe, le feu – reins d’humus et de craie, paille chaude – marnes à mains, formes crues – impulsive lenteur – rouge tumescent, tendu entre les termes



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1ère mise en ligne 16 avril 2013 et dernière modification le 23 novembre 2015.
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