Simon Stawski | Le nom des plantes (fiction sur le père)

« Aujourd’hui encore, je ne connais pas le nom des plantes. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Isabelle Pariente-Butterlin | boucles, miroir, temps
L’AUTEUR

Simon Stawski a 23 ans, il prépare une thèse de Littérature du XXe à l’université de Bourgogne. Agrégé de lettres depuis juillet 2013, il a soutenu en 2012 un mémoire sur les poèmes en prose de Julien Gracq et en 2014 un second travail sur l’œuvre de Pierre Bergounioux. Il tient depuis quelques temps Le Carnet rouge, un site où partager lectures et textes.

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LE TEXTE

Le projet à l’origine de ce texte remonte à quatre ans – c’était alors un roman, une velléité de roman destinée à ne pas aboutir. J’ai essayé longtemps, tissé des intrigues inutiles, avant de comprendre que ce qui m’intéressait en l’occurrence était ailleurs ; j’ai abandonné ce récit, longtemps ; très récemment, je l’ai délesté des nombreuses pages qui l’encombraient, pour ne garder que ce qui faisait à mes yeux son foyer intime, et il me plait que cette fiction sur le père entamée un mois de juillet trouve sa conclusion à la fin d’un été, même quatre ans après.

– 1 –


Les bras s’agitent, les mains tâtonnent, semblent trouver dans l’air des prises fuyantes, comme s’il était possible à ces petits morceaux de chair tendus, explorateurs déjà, d’y palper ce qui invisible remue. Les yeux grand ouverts, trop grands pour la tête rose et juvénile, des yeux d’adulte au milieu d’un visage perdu dans les plis des vêtements, des draps, des couvertures ; des yeux qui mangent le monde d’une dévoration continue, qui fouillent sans relâche et sans même en avoir conscience. Un corps minuscule vu d’en haut, sur le dos, vulnérable et vibrant à la moindre pulsation, captant le moindre changement d’air peut-être, hypersensible et exposé comme un animal hors de sa coquille, avant même plutôt que la dure carapace ne se forme – rien que le noyau tendre de la vie à peine surgie, malléable et offert.

Mon père penché sur le berceau, sous ses yeux des gestes esquissés comme pour mesurer le monde autour à l’aune de mes bras et de mes jambes, moi qui respire, tremble, bouge. Les mains appuyées contre le bois, le corps légèrement incliné, vers moi, et ses yeux aussi, brûlant sur ma peau d’une douce irradiation. Je ne vois pas son visage mais son dos comme une voûte au-dessus, ses deux bras en arche, la courbe de la nuque. J’imagine qu’il sourit, qu’il sourit à son fils nouveau-né tandis que derrière lui sa femme, ma mère, regarde depuis l’entrée de la chambre et derrière elle c’est toute la maison claire, lumineuse, qui semble accueillir l’été. La saison du baptême, quelques semaines après la naissance, toute la famille réunie dans la fraîcheur de l’église, tel oncle qui s’éponge encore le front, en sueur, tel autre qui cherche à voir, l’œil curieux, ce neveu qu’on présente tout remuant à l’intercesseur de dieu. De l’eau versée sur le visage comme un baume, une protection – ce doit être là que le mot a résonné dans le crâne de mon père, que longtemps il a enflé jusqu’à se cogner aux parois, et avec lui la réalité de la menace ; cette idée, cette simple idée que le monde n’est pas sûr, que l’extérieur est une somme de dangers en perpétuelle croissance, tous dirigés vers le fils, et contre lesquels le père se dresse en seul rempart ; la barrière de ses bras fermés.

 

– 2 –

Dans la chaleur de juillet, le jardin familial inondé, saturé, éclaté de lumières folles qui tombent d’entre les arbres, et mon père accroupi en face, lui trente-deux ans moi dix, il me passe les doigts dans les cheveux avec un sourire. Je cours tout autour du jardin en longeant les barrières avec les buissons qui s’infiltrent entre chaque planche, autour de mon père qui regarde, immobile maintenant et les mains sur les hanches. Le soleil m’aveugle toujours au même endroit, lorsqu’à l’angle de la pelouse, dans une trouée de ciel, les rayons tombent à la verticale sur mon visage en mouvement, et j’emporte le bref éclat de lumière chaude dans ma course jusqu’au prochain passage. Il court et je le suis dans la rue, nous courons au bord du trottoir, la chaussée en ébullition craquèle et brûle, odeur d’asphalte, bruits des rares voitures qui se perdent entre les maisons identiques, entre des carrés d’herbe qui se touchent et forment, de chaque côté de la route, une bande uniforme de verdure. Surveille ta respiration, inspire, expire deux fois, inspire, expire deux fois. Je cours, j’ai toujours couru cette rue, d’un bout à l’autre. Inspire, expire, expire. Je courrai toujours cette rue, j’en connais chaque maison, j’ai vu chaque façade flétrir et se ternir, petit à petit, les saisons passant, entraînant dans leur sillage les couleurs vives qui refluent comme le sang, dans le corps d’un mort, quitte les membres pour se réfugier déjà froid autour du cœur. Inspire, expire, expire. Courir est simple, simple de sentir l’effort sans cesse reproduit des jambes, les bras en cadence, tout une mécanique élancée, inconnue et complexe, qu’on fait fonctionner sans y penser, le corps aux muscles en train de se faire, contractés, décontractés, se fortifiant avec l’âge, j’étais petit et mince à l’époque, jusqu’à treize ans, et puis tout bouillonne, s’active, la course en accéléré, les membres s’allongent, je grandis franchissant les degrés du mètre-à-mesurer, dix par dix, et je cours et me renforce, mon père ne m’accompagne plus jusqu’au bout de la rue, puis il ne m’accompagne plus du tout, je cours seul tous les matins, tous les soirs je vais à la salle, en ville, soulever des poids de plus en plus lourds, je cours encore, je fais un mètre soixante-seize, soixante-dix kilos – j’ai dix-sept ans. Je quitte la rue, longe un square où jouent quelques enfants, autour d’une fontaine avec des bancs à l’ombre des grands arbres, les discussions, les cris, les rires m’accompagnent un instant, s’accrochent un peu et cèdent à ma course ; vitesse constante, toujours le même mouvement, la même enjambée chaque fois reproduite avec une précision d’automate. Une heure tous les matins, sauf le mardi et le jeudi, pour être en forme le soir à la salle de sport, je m’arrête pour garder en moi assez de cette énergie, ce bouillonnement qui s’accentue au fil de la journée comme la lumière croît, brûle, puis décline, et en fin d’après-midi je l’expulse, mon corps tout entier la consume. Les six colonnes qui soutiennent le plafond montent comme les piliers d’un temple, et les deux rings comme des autels.

 

– 3 –

La ville est en pleine expansion. À partir du centre des départs de rues et de routes, les immeubles poussant d’eux-mêmes, qui s’engendrent les uns les autres, des échafaudages prolongeant sans cesse le tissu urbain et l’étendant comme autant de fils entrecroisés d’une trame. C’est la conquête de l’habitat sur la terre malléable, le tendre épiderme d’un monde sensible en recul, l’avancée rapide du béton, du bitume, de la pierre taillée, beautés artificielles des maisons nées de la main ; le paysage ploie, cède et se redessine. La multiplication de l’espace habitable comme les cellules qui croissent et se divisent, l’occupation raisonnée des terres, et les lignes se déploient sur la carte avec l’aisance du dessin. Une esquisse et les collines s’enfoncent, se creusent, et la ville en marche progresse, devient réseau, circuit, dédale. À l’époque la maison borde les prés, en marge, terre des confins encore avant dix-sept ans d’expansion souveraine et sûre de sa force ; un jeune père regarde l’horizon des champs avec l’impression d’être le premier à y porter la vue, souffle grisant des bâtisseurs pionniers. Élan naïf, qui gonfle la poitrine. Au loin maintenant on n’aperçoit plus rien de l’antique ligne de fuite, le regard entravé par les toits et les cheminées, ni le train qui passe sur fond de ciel, là-bas, filant dans la plaine. C’est cette ville au noyau dense et aux ramures déployées qu’il traverse. Il a pris la route tôt le matin, elle s’étire devant lui en un tracé rectiligne et sombre, une bande noire qui paraît s’enfoncer dans le sol meuble des régions désertes – elle file et file encore dans mon souvenir, elle tranche entre les replis de terre grasse, soulevant sur son passage de légers monticules, creusant des fossés ébauchés comme des rides à la surface du sol et pas une courbe ne vient affecter sa paisible trajectoire. Sur des kilomètres, une ligne droite au milieu des prés et des champs. Il a pris la route des heures plus tôt et n’imagine même pas qu’il puisse s’agir de la même, qu’il y ait entre le lieu du départ, enseveli derrière lui par les minutes tombées, et ces étendues sans relief, une quelconque forme de continuité. Il ne considère son voyage que par étapes, comme autant de segments isolés dont les liens, ces fils d’espace et de temps entremêlés, lui semblent mystérieux : il passe de l’un à l’autre sans s’en rendre compte, par une illusion qu’il ne se figure même pas. Son esprit refuse les patientes métamorphoses du paysage en mouvement aperçu par la vitre, il passe outre le brouillis de lignes confuses pour n’isoler, en quelques endroits arbitrairement choisis, qu’une poignée d’images arrêtées. Rien ne vient rappeler, dans le calme endormi des grands espaces, cette géographie bousculée saisie en un moment précis de son bouleversement ; la nature fatiguée, elle aussi, de ses changements d’aspect, se laisse aller à l’uniformité reposante d’une contrée où la pensée libre s’épand sans rencontrer d’obstacles. Il ne se sent plus pressé par le temps, il a les yeux lourds ; il revoit cet instant où il se sentit comme émerger d’un long tunnel, lorsque les parois resserrées du paysage s’abolirent d’elles-mêmes, quand enfin se révéla, dans un dévoilement subit de l’horizon plat et fuyant, l’infini des possibles écrasé par le ciel. Impression persistante que rien n’a pu ni ne pourrait jamais croître au-dessus de la cime des arbustes, et que la terre contrainte reporte à l’horizontale son élan d’expansion furieuse. Le monde entier se résume à cette morne trichromie : le ciel bas et blanc, les champs gris, la route noire. Dans la voiture on entend à peine le bruit sourd de la vitesse, ne demeure qu’un son vague et indéfinissable, fond musical minimaliste d’une traversée de désert ; il éteint la radio, le crâne trop plein de voix qui se chevauchent ; les kilomètres aidant, les paroles intruses peu à peu s’estompent, les plus aiguës d’abord et comme meurt un cri sitôt que l’on s’éloigne, les voix les plus graves subissant une lente érosion jusqu’à s’évanouir totalement. La polyphonie ainsi décroissant laisse un espace vierge et atone au déroulé de sa pensée qui, engourdie, aspire au délassement, comme le ferait une jambe douloureuse ou les mains crispées sur le volant.

Je dois l’avoir un jour ressentie, cette impatience des membres toujours un peu pressés, lors des longs trajets, de sortir de leur léthargie, et sûrement je me suis plaint, enfant, à mon père au volant, visage tourné vers la route là-bas, et ma mère, comme elle en avait l’habitude, la mine sérieuse, absorbée. Absence de réaction ; je me tourne vers le paysage, j’applique mon visage sur le froid du verre par lequel on voit émerger et s’enfuir, dans une même seconde, un pan de monde accéléré. Le menton posé sur le bras, lèvres boudeuses, à dix, onze ou douze ans, des yeux sérieux reflétés dans la vitre, égarés dans le terrain mouvant des traits et des lignes encore mal dessinés ; des yeux trop grands, trop nets, posés là comme les bornes immuables d’un être à venir ; un regard clair qui boit tout ce qu’il embrasse, route, ciel et terre, pour l’égarer dans une pâleur d’estampe. Je ne suis pas dans la voiture cette fois-ci, je dors encore minuscule dans mon berceau, yeux clos et poings serrés. Respiration calme, celle d’un sommeil plein ; mais si quelque chose arrivait, si je ne me réveillais pas, jamais, et que le visage tranquille perdait peu à peu ses couleurs jusqu’au blanc terne, définitif ? Il y pense et éprouve comme une gêne dans tout le corps, une angoisse qui lui fait serrer la mâchoire. Stupide, cela n’arrivera pas, je suis en sécurité avec ma mère, dans la maison familiale, impossible que quoi que ce soit vienne briser cette bulle de confort, cette poche dans laquelle je ne crains rien. La maison toute neuve, belle, il en est fier, celle-là résistera à tout et protégera ses habitants comme une armure, non, comme une forteresse. Des murs érigés de ses mains, soulevés par ses bras, pour ainsi dire jaillis de ce déploiement d’énergie, de ces muscles mis en branle dans le souffle de l’effort, et du sol jusqu’au toit c’est son œuvre. Il se revoit planter les premiers repères dans la terre humide avant d’installer la clôture du jardin, ma mère enceinte sur le perron qui le regarde, il lui lance parfois un coup d’œil, un sourire puis retourne à son travail, le front en sueur et il aime ça, c’est ce qui fait sa valeur, sa force. Il a tenu à le faire lui-même, comme son père avant lui, il me le répète souvent, une transmission ou un héritage il ne sait pas très bien, Regarde, on ne voit même pas la différence avec celles des voisins, impossible de savoir que ce n’est pas une entreprise de construction mais bien moi, moi tout seul, qui l’ai montée, celle-là, et Oui papa, c’est vrai, impossible de savoir. Les mains sur les hanches comme à son habitude, la mâchoire un peu saillante qui donne à son sourire ce contour si particulier, un peu le mien aussi son sourire, et son profil découpé dans la lumière qui me ressemble, presque trait pour trait, comme si les rayons du soleil nous fondaient tous les deux dans un éclat de forge.

Le village apparaît quand rien alentour ne le laissait présager ; petit groupement de maisons au milieu de jardins soudés les uns aux autres, tous massés avec au centre la place qui polarise et maintient ensemble les éléments disparates. Il ralentit devant la maison, laisse la voiture portée par un reste d’élan continuer sur quelques mètres, léger glissement, avant de s’arrêter près de l’atelier – supplément d’espace annexé au domicile originel, bâtiment qui tranche par ses murs plus gris, son toit fortement incliné, ses ouvertures basses. L’atelier toutes portes closes, volets fermés, où sur les établis les outils prennent la poussière, abandonnés sûrement au dernier endroit où la main les a laissés, après usage, pensant les ressaisir quelques instants plus tard, et les instants ont duré, se sont étendus, dilatés, ont rempli toute la pièce. Depuis la voiture dont le moteur s’est tu, désormais, il reste assis, immobile ; il fixe la silhouette comme accroupie de l’atelier, son regard perce la façade, retrouve les objets familiers qu’il a vu maniés, maltraités, réparés, le marteau, les pinces et leur manche en bois avec l’encoche à l’extrémité, la grande scie et son cercle dentelé, tranchant, émoussé à présent, probablement rouillé ; les mains du père, le sien, des mains fortes qui savent où appuyer, où presser, donner un coup sec et précis, des mains qui façonnent et qui brisent, qui détruisent pour mieux réassembler, dans un jeu de reconstruction où la matière semble perdre sa forme et jusqu’à sa consistance : elle coule, se prête docile à la domestication, au polissage de l’épiderme et de la paume. Le bois et les métaux s’assemblent en surfaces lisses, en angles, en courbes et puis se figent. La chaleur qui des mains s’était répandue en eux, les avait mis en branle et fondus, elle les quitte aussitôt les contours affermis ; ils retombent froids, lourds, inertes. Les mains sur le volant il écarte un peu les doigts, machinalement.

Il ne bouge pas, comme s’il lui était physiquement impossible de faire un pas hors de l’habitacle, comme si son corps lui hurlait que tout ici sentait, puait la mort du souvenir embaumé. Et pourtant les mains chaudes, qui semblaient manier de l’or, quand le soleil déclinait derrière la ligne de crête du village ; et la présence muette des arbres dans l’air du soir, l’été, les chaises tirées de la remise jusque sur la pelouse pour contempler le jour qui meurt ; et l’ivresse de la course, tôt le lendemain matin, courir avant la chaleur, jeune encore, il l’était toujours, mais plus de la même façon – il brûlait, à l’époque. Il ouvre la portière, pose un pied dehors, sort de la voiture et se redresse. C’est comme de se sentir étranger chez soi, là où le moindre détail se superpose à de vieilles images enregistrées, des instantanés vacillant au gré d’une animation sommaire, mécanique, de petits films étranges, brefs et dénués de parole. Aucun bruit ne perce la mémoire et les lieux sont là à nous fixer, distants. La fenêtre de l’annexe est tellement sale et poussiéreuse qu’on n’y distingue rien, pas même son reflet, à peine une silhouette. Il a beau coller son visage contre la vitre ; rien. Derrière le mur il sent les outils endormis qui vibrent encore doucement comme ces fétiches que l’on transporte, ils ont l’attraction sourde de la relique, de l’objet extrait du circuit commercial et des réseaux d’asservissement économique, purement à soi. Ces petites idoles que l’on garde dans la poche intérieure du manteau contre le cœur, dont on vérifie de temps en temps la présence du bout des doigts, C’est bon, tout est bien là, un vieux ticket de cinéma, une bague, une gourmette, autant de petits morceaux de réel lestés du poids du passé, et qui protègent – on le croit – de l’avenir ; des talismans pour les jours mauvais, des gardiens aux années de chien, et qu’on vénère un peu malgré nous car enfin c’est ridicule, tout de même, ce n’est qu’un objet, une surface, rien de plus ; et pourtant son contact si particulier au creux de la paume, son toucher, sa réverbération sur les parois de la mémoire, tout cela si chargé de sens. Nos fétiches sont lourds infiniment de ce qu’on y dépose, et ils pèsent à en crever nos poches, à en brûler la peau. Il faudrait les remiser loin du corps au fond d’un tiroir et les oublier là, les laisser doucement perdre leur importance, sans heurts. Une idole exsangue, un reste de vie qui s’efface, car au fond c’est cela qui effraie et qui retient la main, cette sensation de perte, comme d’accepter finalement que les choses se détachent de nous avec le temps, que notre corps n’est pas fait pour porter toute son existence, que la charge décuplée par les ans écraserait les épaules et le thorax, nous rentrerait les genoux dans le ventre. Mais il faut lâcher prise, lâcher tout, et partir en courant toujours plus vite, léger désormais et libre à s’en faire péter les veines ; mais il s’éloigne et marche vers la porte, attend un peu, hésite en levant le poing, fixe le battant comme si le regard pouvait y percer, puis abaisse la main et frappe deux coups, enfin. C’est le vieil homme qui ouvre et lève des yeux à peine surpris, sourire gêné, embrassade, Entre, vas-y, fais pas attention au désordre. Dans la pièce principale les objets s’entassent, Il a toujours accumulé, amassé, et pourquoi ? Au mur des fusils accrochés, trois, du plus grand au plus petit, de haut en bas, les canons bien parallèles à mi-hauteur de la paroi ; en face, une étagère qui craque sous la profusion de cadres, cendriers, vases inutiles, souvenirs, bibelots ; la cheminée, sans grâce particulière, sale surtout, soutient la bordure écaillée d’un grand miroir carré, dont les fioritures s’effritent aux quatre coins. Debout sur le pas de la porte il voit son reflet lui rendre son regard au terme d’un vaste mouvement circulaire, exploration des lieux, où pour finir les yeux s’abîment dans les yeux, se retrouvent et referment la boucle. Le vieux père s’est assis à la table, avant-bras croisés devant lui, un peu plus affaissé qu’à la dernière visite ; la bouche un peu plus molle, comme de moins en moins soutenue par les contours d’une mâchoire qui faiblit, le visage et le corps insensiblement entraînés vers le bas, le glissement régulier de l’âge, résistance moindre aux poids et pressions de la gravité ; tout cela aussitôt scruté, en détail. Tu es retourné à l’atelier ? Balancement de tête, signe négatif, les épaules tressaillent un peu. Pour y faire quoi ? Tu pourrais au moins entretenir un peu, je ne sais pas, y passer de temps en temps, ça aurait bien besoin d’un peu de rangement. Les mots sont lestés d’un poids mort, d’un reproche sourd, futile, c’est l’enfant qui cherche querelle, lance une bravade pour voir si elle sera relevée ; mais la réponse se limite à un rire léger, sans consistance, si léger qu’on doute de l’avoir entendu. L’enfant, les yeux obscurcis de l’horizontale sévère des sourcils, jauge à présent qu’il est en mesure de le faire, il évalue, il juge – procès sans appel du père par le fils, du vieil homme par l’adulte et ses épaules, ses bras, ses mains puissantes, le tout vivace encore et conscient de sa force.

Debout toujours et contemplant son père, le vieux père, ce qu’il en reste des mains fortes et chaudes, brutales parfois, parcourues de veines tièdes, énormes, les mains plus que le visage attirent son regard qui malgré tous ses efforts, pourtant il essaie, toute sa volonté s’y applique, s’y use, ne perce jamais la chair – opacité trop grande où l’on se heurte, et j’ai beau scruter tous les replis de ces corps dans ma mémoire fictive rien ne filtre du foyer caché, rien, à peine si l’on sent les battements de la vie qui pulsent au fond du corps, sous les couches accumulées, agglomérées, sédimentées de muscles et de tendons et de nerfs. Il ne le connaît pas, a vécu à ses côtés, tout contre lui, a été pris dans ses bras et a rendu cette étreinte, mais il ne l’a jamais connu. Ce qu’il sait de lui c’est un toucher, une odeur, une vague sensation d’oppression douce, un certain climat, mémoire d’une chair et d’une voix ; c’est tout. Il aimerait, pourtant, les questions se pressent, urgentes, dans l’attente de réponses définitives, Qu’est-ce que tu as pensé, regardé, aimé ? Tu as posé les yeux sur moi, au début de tout, à l’origine, et pour voir quoi ? Sous le sang, les humeurs, les paroles, les cris, dis-moi ce qu’il y avait alors, quand rien d’autre ne se dressait encore comme obstacle ? Était-ce déjà trop tard, trop tard pour la transparence, la véritable jusqu’au cœur ?

Il est remonté en voiture. Ce qu’ils se sont dit : quelques mots, rien du tout, à peine une discussion, et le vieil homme, presque un inconnu désormais, l’a regardé partir en marche arrière pour sortir de la cour et disparaître au coin de la rue. Sur la route, un orage a éclaté ; spirales grises bouchant la vue, tonnerre assourdissant qui fait craquer le tympan comme du bois trop sec que l’on casse ; un tonnerre de menace qui sans prévenir réveille la boule de peur que couve son ventre, l’embryon de l’angoisse qui toujours se projette vers l’enfant demeuré seul et sans défense, à la merci de tous. C’est une véritable terreur, une panique, Vite, rentrer, accélérer de plus en plus sur la route qui file tout droit, et si quelque chose lui arrivait, alors il ne se le pardonnerait jamais, car oui il sent bien venir le danger, à tel point qu’il peine à reprendre son souffle. Le véhicule tout juste arrêté il sort en courant, portière ouverte derrière lui, pousse la porte d’entrée de l’épaule, se précipite, ma mère accourt Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Il hausse le ton, s’emporte, les voix montent dans la chambre auprès du berceau, et elle à l’époque où elle répond encore, apeurée, révoltée peut-être par une colère qu’en effet elle ne comprend pas, une peur dont elle n’a pas idée, elle sûre dans son rôle de mère j’imagine, heureuse car épargnée miraculeusement des angoisses grandissantes ; elle ne comprend pas, non, et ne peut pas comprendre, ses insomnies, cette folie qui semble être née en même temps que moi et qui entoure le nourrisson, l’enfouit, le menace. La force en réponse à la peur, la dureté qu’on oppose aux craintes en cohortes nombreuses, la nécessité d’une armure pour se protéger des attaques du monde ; ces espaces illimités du dehors contenant toujours, même dans le bleu du ciel, la possibilité d’un danger comme un orage qui gronde puis éclate, sans que rien ne l’annonce. Et ça il y pense, il ne fait que penser, et il guette dans son dos l’approche de l’agresseur, de celui qui voudra s’en prendre à son enfant parce qu’il est faible, et parce qu’il est chétif.

 

– 4 –

Ils passent me prendre quand je sors de la salle, à dix-neuf heures. Je monte avec eux, à l’arrière, à côté de Maxime ; William est le seul à avoir son permis et Élena prend toujours le siège passager, jambes remontées sur le tableau de bord, pieds nus presque contre le pare-brise, tête penchée à l’extérieur par la vitre baissée. La voiture file, sur la route qui s’élance hors de la ville comme un ruban de vieux goudron, vers les collines ; les arbres qui soudain jaillissent au lieu des maisons, la musique de plus en plus fort résonne dans l’habitacle, la musique qui avale tous les sons, le rire d’Elena dans la chaleur estivale, la voix de William ; le rouge du ciel en arrière-plan qui embrase la ligne d’horizon, lignes de fuite abolies dans le brasier du soir. On quitte la grande route, on s’engage dans les chemins moins bien tracés, au milieu des prés, une forêt, la rangée serrée ininterrompue des pins et entre chaque tronc la noirceur touffue des bois profonds, et enfin la vaste étendue du lac devant nous. Une brusque trouée dans la campagne, une inclinaison du sol qui ouvre dans la terre comme un creux de calme brillant, à la surface des eaux ; quelques bateaux filent en silence, dans le lointain, laissant derrière eux un sillage où scintille l’écume ; un léger promontoire surplombe le paysage, élève ses roches grises émergées des herbes hautes et une vieille cabane à l’abandon. C’est notre endroit depuis un an ou deux, notre point de réunion à l’écart de la ville, de la chaleur étouffante des banlieues, des maisons mitoyennes, des allées nettes. Ici le vent souffle, tout semble vivre et respirer, s’ébattre dans la liberté retrouvée des grands espaces. Élargissement de l’horizon, expansion brutale un soir d’été ; le sentier, la vitesse ; je suis heureux dans cette voiture, on l’est tous je crois et on est un corps – unis. William s’arrête devant la cabane. À côté il y a un cercle où les herbes jaunes aux pointes roussies par le soleil ont été coupées, piétinées, et au centre les restes d’un feu, un plus petit rond de pierres et de cendres. Les murs de la cabane, avec le temps, ont pris les teintes grises des rochers et les reflets ocres de la végétation, comme se fondant, s’intégrant au paysage, comme si, l’âge aidant, l’habitation perdait de cette étrangeté d’artifice, se délestait de toute appartenance humaine pour retourner inerte et cependant vivante au règne minéral. On ne laisse rien à l’intérieur, la porte ne ferme pas, c’est juste un repère, une borne en terre inconnue pour signaler notre présence. On s’y abrite seulement lorsqu’il pleut, et le reste du temps elle est simplement là, à projeter son ombre alentour, sa silhouette indéfinie et rassurante quand la nuit tombe sur nous, que nous sommes autour du feu ou à courir, à jouer au ballon dans l’herbe. Maxime exhume quelques bouteilles vides de derrière les rochers, là où on les cache après avoir bu, certains soirs ; il les contemple un moment, jette un bref coup d’œil autour, tenté peut-être de les lancer une à une dans le ciel pour les voir s’envoler puis retomber, avec un bruit mat, dans l’herbe des collines ; il finit par les reposer, sans dire un mot, dans leur cachette. On me demande si je suis prêt pour le match, samedi prochain ; ils plaisantent, parlent et je suis avec eux, nous sommes là à mélanger nos voix, nos rires, indistincts maintenant avec le relief augmenté de quelques mots qui me restent, sonores, sans intérêt et qui pourtant demeurent. Pourtant je revois leurs visages, à eux tous, la bouche d’Elena s’ouvrir, William qui s’avance, fait de grands gestes, et même moi qui parle, qui ris, mais aucun souvenir sonore de tout ça. Dans mon corps la mémoire de cette vie puissante, intense, dans chaque muscle, de cet élan comme une force à la fois latente et exprimée ; courir pour sentir cette force, courir tous les matins, et aller s’entraîner, aux haltères, la fonte, profiter de cette vie jusqu’à finir éreinté, épuisé le soir, et recommencer encore, et combattre, et boxer – avec mon père, d’abord. Le jour faiblit et les ombres commencent à manger les vaguelettes, en contrebas, qui font frémir le lac. Depuis tout petit je combats, habitué à ça comme à un rituel, un mécanisme peu à peu construit et intégré au moindre de mes gestes, seul moyen pour gagner contre lui, me dire que ce n’était pas, non, que je n’avais pas mon père en face de moi ; des années pour le comprendre, pour assimiler cette règle toute simple, que mon père n’est pas mon père quand je dois me battre et frapper ; qu’un homme n’est pas un homme quand il s’agit d’une lutte ; que c’est autre chose, un corps en mouvement mais sans visage, une masse articulée hostile ; c’est une force et j’en suis une autre. Parce que j’ai compris, un soir dans le jardin où l’on s’entraînait, comme les ombres refermaient le visage de mon père en un masque flou, noir et mobile, le masque étrange de quelque divinité sauvage, le crépuscule buvait ses traits, absorbait tout, il n’y avait rien, finalement, que ce pan de nuit mouvant porté à ma rencontre. Image qui reste, comme la voix de Maxime et les visages des autres et le souvenir de ma jeunesse et Elena jambes nues dans la voiture, mais plus profondément, plus ancré encore. Un visage qui s’efface dans la pénombre projetée des branches et des feuilles quand la nuit tombe.

On ne voit plus l’eau, au loin, que par son scintillement et ses reflets d’étoiles ; sur les rives, de l’autre côté, des lumières sont apparues, celles des villages qui escaladent les versants du lac et se massent contre les berges, en bas, de petites villes qui forment des amas de lueurs jaunes, et on pourrait presque deviner, autour de ces lumières, la présence en creux, confuse, de la forêt. En m’écartant j’entraîne les autres avec moi, on s’éloigne de la cabane pour marcher un peu et sentir la caresse des herbes sur la paume de nos mains tendues, sur le bout des doigts, juste pour le plaisir d’avancer un peu dans la nuit fraîche, envolée la chaleur sale, bouillonnante, qui vous laisse en sueur ; on respire mieux. Bientôt rentrer, prendre le chemin de la ville, traverser les quartiers en périphérie qui s’agglutinent, qui se collent à la banlieue où l’on habite tous. William conduit moins vite, plus par la grande route, qui rallonge le trajet jusque chez nous, mais des rues mornes entre des immeubles tous pareils, comme se ressemblent les maisons de nos parents. Regards par la vitre, les réverbères défilent, leurs halos jaunâtres qui projettent une lumière crue sur un rond de trottoir avant de disparaître ; quelques passants, par petits groupes, ou des solitaires qui avancent d’un pas pressé. Dans la voiture, plus de musique mais un silence presque assoupi, une atmosphère d’avant le sommeil aux premières heures de la nuit. Sur les murs, de vieilles affiches électorales aux couleurs passées, usées de vent et de pluie, aux slogans illisibles avec de grandes déchirures, les visages souriants des candidats disparaissent sous les publicités et les graffitis. Bientôt les hautes façades cèdent les rues aux allures plus basses et ramassées des maisons mitoyennes, aux haies et aux barrières, géographie familière. Cette scène, je la revois avec une netteté que je ne m’explique pas, cette simple vision cent fois reproduite au fil des mois : nous quatre dans la voiture, rentrant chez nous après une soirée au lac. Sans fermer les yeux je retrouve les lumières, l’éclairage de ma rue sur leurs visages à eux, et moi qui descends, fais un signe de la main et referme la portière. Tout, dans les moindres détails, jusqu’à la tiédeur de l’air, le frottement de mes doigts sur mon pantalon tandis que je marche jusqu’à la porte d’entrée ; la poignée sous ma paume, et ma voix, qui résonne étrangement, lorsque je dis C’est moi. Et jamais rien pour interrompre ou briser ce souvenir. Mon père dans son fauteuil devant la télé, ma mère qui lit un magazine dans le canapé ; ils lèvent probablement les yeux vers moi, nous échangeons quelques paroles sans importance sur ma journée, mon entraînement, peut-être aussi mon prochain match et là le visage de mon père s’éclaire, un instant, je m’en détourne et je grimpe les escaliers d’un pas rapide pour rejoindre ma chambre. Encore une heure oubliée et je m’endors ; le lendemain je me lèverai à l’heure habituelle pour enfiler mes habits de sport, mes chaussures, et aller courir.

 

– 5 –

Mon père avait un jardin. Contre la palissade à l’arrière de la pelouse, une bande étroite entourée de grillages bas. Il fallait se lever tôt le matin, quand le soleil n’est qu’une rumeur à l’horizon, le jour à peine un murmure qui blanchit le ciel, se lever et les yeux encore mal dessillés sortir dans la lueur naissante. J’ai gardé de ces réveils précoces, ceux du chasseur primitif et de l’ouvrier d’usine, de ces heures comme volées au jour, des souvenirs d’aubes silencieuses pareilles à un film dont on aurait coupé la musique, où ne subsisteraient plus que les sons infimes qui s’attachent aux gestes. Sur l’arrière-plan de plus en plus clair une silhouette seule se détache, précise, la forme et les mouvements, nets, comme découpés – un vide dans la bobine qui persiste à agir comme un personnage réel, une béance sur fond d’avènement lumineux. Je rejoins mon père dans l’enclos, Attention, referme bien derrière toi, comme si par cette mince ouverture, la porte en bois qui pivote sur ses gonds, allait se glisser je ne sais quelle menace faufilée comme nous dans l’entre-deux des heures limitrophes. D’un côté les légumes, héritage de sa propre mère, il me raconte comment lui aussi l’accompagnait alors, il y a longtemps, comme il la suivait, la regardait pour apprendre, enregistrait et répétait consciencieusement jusqu’à ce que chaque attention portée au sol devienne un réflexe, que pour chaque graine sortie de terre à la manière d’une question vienne une réponse appropriée, la bonne, la seule, et ainsi la main. Je regarde mes mains, à moi, et constate leur inefficacité, le ridicule de la bêche dans ma paume, la bêche et le petit râteau dont je ne sais pas quoi faire. Je ne vois pas le geste, il m’aveugle à force de précision, de visibilité, Tu vois, c’est comme ça qu’il faut faire, regarde, apprends, mais ma main à moi n’apprend pas, elle reste le long du corps, refuse une lutte perdue d’avance contre le sol dur, elle ne s’y frotte pas tant que l’autre, la grande, ne se referme sur le bras pour mieux guider, doucement puis plus sèche à mesure que vient l’irritation, la colère. Séparés des légumes, les fruits, et à part encore de ces pousses utilitaires vouées à la consommation – rien de plus qu’une tâche naturelle, évidente, dont on s’acquitte – les autres plantes, celles que l’on sème à l’état de graine et qu’on laisse croître pour la beauté seule, pour l’agrément, il me dit, des plantes d’agrément, celles qui nous séparent des premiers hommes uniquement occupés de leur survie et de la satisfaction de leurs besoins. Et pour répondre à la noblesse qui semble s’attacher à cette caste particulière dominant le jardin, sa main se fait plus douce, plus attentive, on la sent se relâcher un peu dès lors qu’elle ne répète plus le mouvement appris, le geste hérité. Le goût des plantes ne vient de nulle part, il est le sien, purement, entièrement sien. Peut-être parfois je le vois sourire, alors, au moment de se porter vers ce carré élu entre tous parmi les autres, ou peut-être bien est-ce l’effet des premiers rayons. Il marche en direction de l’est et des champs par-delà la clôture, on dirait qu’il va l’enjamber et poursuivre sa route, poursuivre à l’infini, ne jamais s’arrêter, et je verrais son dos de plus en plus loin vers le soleil qui monte, jusqu’à s’y noyer tout à fait et disparaître dans la lumière. Mais il s’agenouille et procède aux soins habituels, examine les feuilles, guette le moindre trou, la marque de la vermine, d’un œil vigilant et inquiet, regard protecteur déposé sur ces plantes que chaque matin il me nomme du bout de l’outil, d’un geste sûr comme toute sa personne, sans élever la voix, il n’en est pas besoin, accompagné seulement d’un mouvement du menton, Hein, tu vois ? et il avance entre les rangées, poursuit l’énumération, l’étiquetage, un passage en revue des troupes à l’aube sans clairon, juste sa voix, ses mots à lui découpés dans l’air matinal et déposés exactement sur chaque feuille, chaque pousse, chaque pétale. Aujourd’hui encore, je ne connais pas le nom des plantes.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 septembre 2014.
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