Cédric Bonfils | Le sens de la journée de demain

« ressentir avec une extrême précision le soleil et un frisson »

un autre texte de la revue, au hasard :
Canada | Martha Baillie, Incidents à la bibliothèque publique
L’AUTEUR

Cédric Bonfils vit dans l’Oise. Il écrit du théâtre, des nouvelles et de la poésie. Il anime des ateliers d’écriture et aime lire des textes devant une assistance. Sont publiés plusieurs textes dramatiques, Trop compliqué pour toi (Espace 34), De la ville, des vies, des amours (Alna éditeur), ainsi que deux micro-nouvelles dans la revue web La cause littéraire et trois poèmes sur la revue web animée par Eric Dubois, Le capital des mots. A paraître : Votre regard chez Espace 34 au printemps 2015.

Il tient le blog Le divers et l’absolu.

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LE TEXTE

Ecrivant ce texte, j’ai cherché à développer une courte fiction qui procède par une succession de brefs fragments. Je suis sensible à l’étrangeté de l’inachevé, aux images mentales qu’elle dessine dans l’esprit du lecteur grâce aux blancs laissés sur la page, comme il y a des silences dans un texte dramatique, des respirations dans un poème. Je m’intéresse à la possibilité de composer une prose qui soit trouée, incomplète, dont les mots ne fournissent que l’essentiel nécessaire à la compréhension du lecteur pour se concentrer sur l’intensité de la phrase, du paragraphe. Il y a là, me semble-t-il, une passionnante exploration à mener des rythmes et constructions possibles dans la narration. C’est aussi une tentative de resserrement, d’appauvrissement du langage au profit de l’imaginaire. C’est un premier pas, un premier geste, avant de travailler sur une forme identique mais plus longue, sous forme d’un récit lacunaire.

Il se sent mal à l’aise quand on l’écoute. Il commence à noter des phrases sur des post-it. La couleur jaune poussin lui donne l’impression qu’il arrivera à ne pas être sentimental.

Il se sent comme une girouette en panique dans un courant d’air.

Sensation de manque brusque et incomprise. Le moindre mot qu’il pourrait prononcer lui semble un vrai gâchis. Comme s’il se mettait à parler dans un ascenseur où il ne reste presque plus d’air. Crier reviendrait à s’étouffer encore plus vite.

Arrive bientôt son évaluation annuelle. Il ne va quand même pas se confier à son n+1. Très intelligent. Trop jeune. Trop sympathique (ça cache quelque chose).

Il va écrire un certain nombre de confidences, comme ça lui prend, et où il peut (quelque chose à portée de main) puis il prendra une décision.

Une envie irrésistible surgit de faire l’amour. Et il se met à regarder sur internet les petites annonces de maisons à vendre en Normandie.

Il envisage un bilan de compétences. Il a peur cependant qu’on lui reconnaisse moins de talents qu’il ne pense en avoir. Il aurait dû quitter l’entreprise quand la boîte filait un peu d’argent pour partir.

Une main sur son front – n’importe laquelle il dirait oui, pour faire fondre dans son crâne le cri qui fait bloc.

Il voudrait dire un mot, un seul, un mot susceptible d’emporter tous les souffles.

Trouver une capacité illimitée à penser. Il organise chaque journée pour y parvenir. Chaque geste est préparé, presque chaque geste, pour être l’aboutissement d’une pensée, même la plus banale.

Il voudrait appeler quelqu’un, aller prendre un verre – mais avec quelqu’un qu’il ne pourrait pas reconnaître. Sinon à quoi bon ?

Manquent des murs imperméables à l’infinité des bruits possibles.

L’idée l’obsède à son lever qu’il faudrait revenir au moment où l’angoisse, pour la première fois, l’a rendu lâche.

Il se demande s’il ne lui manque pas un peu de fierté. Il cesserait peut-être, s’il était plus fier, de croire qu’il y a une fatalité dans la faiblesse.

Ses mains lui manquent à chaque réveil et la nuit aussi. L’érotisme discret et raffiné des gestes appris ensemble. Son cou, ses épaules, ses hanches lui manquent aussi. Elle ne se tournera plus vers lui. Et soudain, plus que tout, ce sont ses yeux qui lui manquent.

Il cherche en lui un cri qu’il pourrait pousser n’importe où mais entre dans un supermarché et ne trouve pas de cri possible.

Cette nuit-là, il se demande pourquoi ses voisins font l’amour quand il n’y a rien à la télévision et regrette de ne pas avoir le câble.

Il est bien obligé de constater qu’il n’éprouve que du manque. Il y a longtemps qu’il n’a pas eu un désir. La minutie avec laquelle il démonte l’évier pour le nettoyer dans le vinaigre le détend un peu.

Il vient à l’hôpital pour faire contrôler sa vue. Moins d’attente que lorsqu’on prend rendez-vous dans le privé. Il pensait ne croiser personne qu’il connaisse. Il appréciait en y songeant de vivre dans une grande ville. L’anonymat protège ceux qui veulent crier, se disait-il. Comment crier dans un village ? Il s’offre un café dans un gobelet, pour passer le temps. Il trouve ça cher, le café au distributeur, pour un hôpital, où on se retrouve souvent quand on est en arrêt, avec moins d’argent bien sûr… Dans le couloir qui mène à la salle d’attente, il rencontre l’infirmière avec laquelle il avait beaucoup parlé quand il n’avait plus la force de rien. Elle le reconnaît, s’arrête, le salue. Il lui répond très poliment. Il se sent honteux d’avoir été si malheureux. « Oui, ça va bien, merci » répond-il, tout en se disant que rien n’a vraiment changé. Il aime son sourire, attentif, dur et sincère. Il aime son regard. Cette femme le touche. Il pourrait lui parler longtemps, en toute confiance. Peut-être à tort, se dit-il. Peut-on parler à quelqu’un qui est payé pour écouter ? Il voudrait lui confier que l’envie lui prend encore de crier. Les deux autres infirmiers présents – ils vont fumer tous les trois, suppose-t-il – continuent à parler entre eux, comme s’ils étaient ailleurs. À croire que ce qu’il pourrait dire est sans importance, banal de toute façon. Il pense à l’inviter à dîner, l’infirmière si touchante, il pourrait lui dire quelque chose d’un peu développé. Il voudrait bien pleurer dans ses bras si elle avait un peu de temps. Il se demande si elle fume beaucoup. Il se doute qu’elle dira non s’il l’invite à dîner, ne serait-ce qu’à prendre un verre. Il ressemble à un enfant qu’on vient de punir. Elle lui souhaite bon courage et sort une cigarette de la poche de sa blouse.

Il fixe un infime filet d’eau coulant vers le fond de la cuvette. Il se demande pourquoi il n’arrive pas à regarder ailleurs ?

Une journée avec très peu d’émotions. Un repos simple et impossible, se dit-il.

Plutôt que la mort, qui lui paraît trop solennelle, il cherche une forme de renoncement légère et aussi accessible qu’un soupir.

Il voudrait parler comme l’herbe pousse. Partout où ça n’est pas prévu ou bien seul en hurlant dans un stade immense.

Si on le lui proposait, il accepterait d’être cloné. Il y aurait quelqu’un sans importance sur cette planète, qui n’aurait rien d’autre à faire que le comprendre.

Il s’inscrit sur un site de rencontre. Dans l’espace prévu pour se présenter, il note : homme discret cherche le sens de la journée de demain. Puis il quitte le site en question.

Il écoute la secrétaire. Elle semble ne pas savoir parler sans ces plaintes qui traînent dans sa voix, enveloppant les mots prononcés. Elle lui parle dès qu’elle le voit, il voudrait la prier de se taire, il pense à la grêle quand on n’a nulle part où s’abriter. Il lui demande de ne plus s’occuper de ses courriers, il les tapera lui-même. Elle sourit, vexée. Il voit le bout de sa langue, repense à la grêle.

Il se demande si un jour il n’a mangé que par appétit. Il lui semble qu’il n’a jamais ressenti la faim, qu’il a toujours mangé avant de l’éprouver. Quand l’angoisse lui dicte de se remplir. Il se trouve lâche soudain de ne saccager que ce qu’il mange.

Il parvient à se concentrer pendant presque une heure sur son travail, sans qu’à aucun moment une pensée ne le détourne de sa tâche. Il se félicite puis se demande s’il va pleurer.

Il voudrait une mère haïssable pour lui fourguer sa colère. À la sienne il ne peut rien dire. Il ne peut que la pardonner, il l’a comprise. Mais il ne lui a pas téléphoné depuis longtemps.

Il marche, n’envie pas ceux qui s’énervent dans leur voiture. Puis il ralentit le pas. Il se sent regardé. Il ne supporte pas qu’on le voie suer, même un inconnu.

Il se demande si l’on peut concilier animalité et subtilité. Il se dit que si c’est possible, ce doit être amoral. Il s’interroge. Aurait-il ce genre de pensée parce qu’il n’est plus touché par la nudité de quelqu’un ?

Il range le cutter qu’il vient de prendre en songeant à la gêne qu’il éprouverait si on le trouvait en sang. Il est content de s’apercevoir qu’il pense un peu aux autres, mais en colère qu’il n’y ait que ça pour lui sauver la peau.

Finissant sa soupe, il rêve d’une personne qui n’aurait pas d’autre envie que celle d’être une présence à ses côtés, prodiguant à son corps la tendresse qui lui fait défaut. Il s’enlise un instant dans la sensation chronique de ce manque. Il espère que la nuit sera douce mais y songe comme au souvenir d’une crise d’asthme.

Ce matin-là, il lui faudrait un membre supplémentaire, pense-t-il en se rasant. Un membre sans valeur, ni pour la médecine ni pour la justice. Un appendice qu’il puisse maltraiter à sa guise, puis brûler, un jour, comme des restes personnels.

Plutôt que le parasitage de sa vie quotidienne, il aimerait que ses émotions soient une succession de révélations. La dernière fois qu’il s’est trouvé aussi naïf, il avait à peine six ans et venait de se demander, assis sur les toilettes, s’il était le seul être vivant à penser autant.

Rage ouverte. Que faire des forces disponibles ? Il décide de travailler tard, de rester quand tout le monde sera parti, il pourra au moins être vulgaire.

Il se dit qu’il pourrait mourir. Il vit seul et n’a pas d’enfant. Et sa mère serait magnifique à pleurer son seul fils. Il lui écrit : je meurs pour être à l’abri de l’ennui et parce qu’aucun ennui ne peut nous mettre à l’abri de la mort. Puis il bâille, brûle le papier et décide de se faire un œuf et des petits poids.

Il lui faudrait une force discrète, utilisable chaque soir, pour s’endormir sans tristesse.

Contre quoi la douleur pourrait-elle se dresser ? Quelle roche, quelle falaise ? Il voudrait qu’elle se dresse, la douleur, puis qu’elle se retire.

Il se demande s’il y a un muscle dans le ventre qui tire sur la nausée.

Il voudrait disposer d’un souffle de secours. Pour les jours de fatigue, de peine, de maladie. Et puis les autres jours, finalement, n’avoir même pas besoin de respirer.

Le type est parti trop vite. Il n’a pas pu lui cracher à la figure et n’a pas su quoi lui dire pour le retenir et en avoir le temps.

Il se dit : « je travaille pour moi ; je dors, je mange, je bois pour moi ; je marche, je cours, je pédale pour moi. J’aimerais crier pour quelqu’un d’autre. »

Regard violent d’un collègue. Il parvient en même temps à le fixer et à l’ignorer.

Depuis le milieu de la matinée une seconde de silence paraît impossible à trouver. Il pense à donner sa démission. Mais après avoir lu son curriculum vitae pour y apporter quelques retouches avant de l’adresser à de possibles employeurs, il réalise qu’il n’a aucune expérience qui lui permette de postuler pour un poste avec moins de bruit.

Supporter de ne plus fumer, quand, en plus, il n’a rien à dire.

Il se sent sur le point de s’endormir parce qu’il n’entend plus que les sons qu’il aime.

Il lui manque cette impatience qu’on éprouve quand on aime quelqu’un. Il se demande s’il pourrait la retrouver avec un animal tendre et docile, qui, chaque soir, l’attendrait chez lui. Mais il est allergique aux chats, les labradors grossissent trop vite de l’arrière-train. Et rien de pire qu’un poisson rouge quand on craint les séparations brutales.

Comme il y a un bureau, une table pour manger, une baignoire, un lit, il voudrait un endroit sombre, vide. Un espace sombre et vide, comme il y a des cabinets dans chaque habitation, pour pouvoir, quoi qu’il arrive, fausser compagnie aux autres et se retrouver lui-même. Les cabinets ne peuvent pas remplir cette fonction. Ils sont trop chargés de sens et d’objets.

Encore une fois, il prend sa voiture, roule des heures à travers bourgs, champs et forêts, la musique continuant, le vent s’engouffrant par la fenêtre ouverte du côté passager, les virages empêchant qu’il s’endorme.

Il a l’impression, ce jour-là, qu’il n’a vieilli que de quelques pensées.

Il rêve un instant que quelqu’un pourrait prendre soin de lui et qu’il se laisserait faire, sans ressentir ni faiblesse, ni lâcheté, ni paresse.

Il est las soudain de boire et de manger et de s’en passer. Il est épuisé de dormir et de ne plus pouvoir.

Passant devant une librairie, il suppose que la poésie est impossible, puisque tout l’ennuie, même l’espoir, les tragédies et ses propres lamentations.

À son voisin qu’il croise dans l’escalier, il voudrait dire qu’il est comme cette peau qu’il a sur lui, confrontée sans cesse aux frissons et aux démangeaisons. Mais il répond sèchement : « on fait aller. »

Il pense à la mort. La nuit qui l’attend lui paraît n’être qu’une brève sieste inefficace.

Comme il ne voulait plus de nouvelles d’un vieil ami, il lui fit croire qu’il allait très bien.

Devant une énième série B, il rêve qu’il a un seul pouvoir : prononcer une expression laconique, personnelle et pertinente pour chaque sentiment qu’il éprouve.

Il voudrait savoir dire « non » de tout son corps, comme l’enfant dehors que sa mère tire en vain par le bras.

Dans le bus, il voudrait attraper le regard de cette fille. Elle bat le rythme d’une musique qu’il ne peut pas entendre.

Il se sent venimeux d’être dans l’air que d’autres respirent.

Il voudrait écrire un poème au couteau. Le dernier mot lui trancherait la gorge.

Il voudrait prendre un rendez-vous avec un psychologue. Comme il ne sait pas s’il est préférable de choisir un homme ou une femme, il renonce.

Un mot le déchire : encore.

Il déjeune avec cette amie qu’il n’a pas vue depuis longtemps. Il n’ose rien lui dire d’important. Il préfère penser que – quoi qu’il dise – elle ne pourrait pas comprendre. Il lui confie seulement, avant de la quitter, qu’il achèterait bien un poisson rouge.

Travaillant à son bureau, quand il est enfin seul, il songe : il faut reconnaître qu’on est plus que soi-même.

Il décide d’aller boire une bière plutôt que de lutter sans rien faire contre une sensation inexpliquée de vide.

Parfois, réfléchir devient une fuite interminable. Il préfère bêtement faire ce qui est prévu.

Personne ne le sait mais il s’en félicite : il se bat. Que pourrait-il faire d’autre ? Il est ce qu’il est. Un instant après, il pense à appeler son ex-femme. Mais il renonce. Elle pourrait avoir mieux à faire et il ne veut pas le savoir.

Pensée molle. Il n’a même pas envie de se souvenir de son nom.

Il pourrait vendre sa voiture pour se payer une formation.

Une jeune femme vient d’entrer dans le bus. Elle souffle. Elle a chaud. Elle a couru. Elle s’assied. Son regard va et vient, comme si elle courait encore au milieu des voitures. Elle semble ne pas pouvoir s’arrêter de courir. Elle regarde autour d’elle encore une fois. Elle prend son téléphone portable et se met à fixer une femme assise devant elle, qui fait de même. Puis elle sort une paire d’oreillettes de son sac à main, les branche au téléphone et les met à ses oreilles. Elle regarde à nouveau autour d’elle et passe l’index de sa main gauche dans une longue mèche de cheveux. Un murmure remue ses lèvres. Elle chante sans voix. Elle regarde quelqu’un qui la fixe. Et ce quelqu’un détourne vite les yeux. Elle le touche, il est ému. Comme lorsqu’il entend pour la première fois une langue étrangère (ça n’arrive pas souvent).

Plus il écrit, plus il lui semble difficile de prendre n’importe quelle décision. Il finit par appeler son ex-femme.

Aucun réconfort, aucune tendresse ne pourra l’aider à accepter cette nuit. Accepter que cette nuit soit encore insupportable.

Ce matin-là, c’est banal, il jalouse un oiseau qui s’élance.

Arrivant à son travail, il pardonne à ses collègues leur manque d’attention. La souffrance c’est ce qu’on ne peut dire à personne.

La douceur d’une douleur volontaire quand il continue de courir malgré les crampes.

Soudain mourir ne lui paraît possible qu’en criant. Il voudrait se taire toute la journée.

Il se voit bien plombier quand il ne supportera plus d’avoir un patron. Peut-être qu’un an d’étude suffit pour s’installer à son compte.

Il s’aperçoit qu’il désespère très vite de parler à son ex-femme quand il tombe sur son répondeur. Il en arrive à penser qu’il a besoin de tout ce qui peut lui apprendre l’endurance.

Au moins, se dit-il, il s’est libéré de l’injonction permanente, anonyme et injustifiée d’être original. Il est fier d’être comme tout le monde. Et peut-être même un peu moins que ça.

Réalisant qu’il songe à son ex-femme parce qu’il l’aime encore, il se dit que le manque, contrairement au désir, n’est pas qu’une épreuve.

Si la vie était à refaire, il voudrait être capable de ressentir avec une extrême précision le soleil et un frisson. Mais il ne sait pas s’il s’achèterait ou non un poisson rouge.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 21 septembre 2014.
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