Simon Stawski | La parole qui vient

... je m’en fous du livre, ce qui s’y trouve écrit m’accompagne, la parole comme la route elle ne finit pas, je vais la pousser devant moi à la lumière des phares dans la nuit...

un autre texte de la revue, au hasard :
Jérôme Bourdon | Patrizia en quatre mouvements
L’AUTEUR

Simon Stawski est né en 1990. Agrégé de lettres depuis juillet 2013, il a soutenu en 2012 un mémoire sur les poèmes en prose de Julien Gracq et en 2014 un second travail sur l’œuvre de Pierre Bergounioux. Il prépare actuellement une thèse de Littérature du XXe à l’université de Bourgogne et tient depuis quelques temps Le Carnet rouge, un site où partager lectures et textes. Sur Twitter @sstawski_carnet, et sur Facebook.

LE TEXTE

Rouler la nuit – la déception et la relance alternées du sens, dans le rapport aux livres bien sûr mais aux textes, à la parole. Quelque chose d’aussi simple que ça, d’aussi battu et foulé aussi au fil du temps, mais ici dans le récit d’un voyage réel (trajet nocturne suivant la « conférence » d’écrivains, de penseurs comptant pour moi, dont j’attendais autant que j’attends de toute écriture) ces questions pour moi se sont déroulées, au rythme des pauses sur des aires de repos, dans le « nous » solitaire de passagers qui ne se connaissent pas. C’est à peu près tout : rouler la nuit - et les livres, et la parole qui vient, qui ne fait que ça, venir.

Le bus est arrivé on était plusieurs à l’attendre déjà sous l’espèce d’auvent éclairé mais son apparition, la forme oblongue au front massif derrière les arbres tournant, l’amplitude que ça demande à chaque fois pour un engin de cette taille avant de se rabattre violemment le long du trottoir, comme si son apparition avait fait surgir tout autour la foule des passagers prêts à embarquer, nous qui n’étions que quatre ou cinq voilà que ça se presse, sacs, valises, corps mêlés, sous les éclairages nocturnes. Mon sac à moi ne pèse pas lourd sur mon dos, je n’avais pris que le minimum surtout des livres, quelques habits au fond pour amortir mais le plus important ce qui vient dessus, ce qu’on ne mettrait sûrement pas au fond à la menace des coups ces petits objets les uns contre les autres pressés dans différents sacs en plastique de manière – illusoire bien sûr, ne sert en vérité à rien qu’à maintenir l’ébauche d’un rituel à chaque voyage – à les protéger, les rendre si c’est possible plus compacts, en augmenter la densité (déjà folle, quoi de plus dense que ces pages ensemble réunies indissociables), alors seulement ça qui tire un peu aux épaules mais bien vite on s’en déleste dans la soute non sans une vague appréhension mais enfin tout y va dans la soute, ouverte des deux côtés du bus si bien qu’on voit au travers, qu’on réalise que ce n’est qu’un grand creux entre les jeux de roues, dessous les sièges, un balluchon à même le ventre de la bête de charge au front épais.

Mon siège c’est le numéro 10, c’est-à-dire tout devant ou presque, dans les premières rangées d’où l’on voit nettement par la haute baie vitrée frontale la route devant lorsqu’on roule (et déjà on roule, on est parti, sitôt la masse des passagers dehors accueillie, fractionnée en autant de places, la masse informe soigneusement triée et rangée à son numéro on a démarré direction nord-ouest) la route à la lumière découpée en faisceaux qui se chevauchent l’un l’autre où passent de temps à autre quelques gouttes d’eau vite écrasées sur la vitre, on roule, on va rouler toute la nuit. Qu’est-ce qui a bien pu me prendre, ce voyage absurde, dès le début dans son principe même absurde, une fois passé le souffle d’aventure que déclenchait pour moi cette idée venue une semaine plus tôt, prendre le train pour cette ville un peu lointaine à l’Est tout contre la frontière allemande, presque déjà l’étranger, l’oreille collée à la limite où commence l’autre, la langue autre, et puis ensuite en l’absence de train pour revenir au point de départ poursuivre la fuite toute la nuit vers la capitale, sept heures durant, si peu cher, si peu coûteux ce voyage de nuit en bus et de là on reprendra bien un autre train pour aller où on veut, tout cela qui prenait il y a une semaine rien qu’à l’imaginer des airs un peu romantiques (non pas français mais allemand le romantisme, bien sûr, quelque chose d’équivalent deux siècles et des poussières plus tard d’avaler la distance au mépris de la fatigue pour aller écouter tel écrivain, tel penseur parlant dans une ville éloignée, comme à l’époque on prenait son cheval et sans sourciller on traversait l’Allemagne morcelée d’alors, à bride abattue et couché sur sa selle, à l’en crever son cheval mais qu’on arrive à temps pour entendre tel cours obscur qu’une nécessité impérieuse cependant, de celles qui ne se discutent pas, nous disait d’aller recevoir, que cela comptait, obscurément comptait, l’importance folle de toute parole grosse d’un savoir neuf, le lyrisme aventurier du train et de l’autocar nocturne remplaçant désormais celui du cheval résorbant sous lui la terre à grandes foulées).

Je suis parti, j’ai mis mes livres dans mon sac, j’en ai pris moins que d’habitude sois raisonnable je me suis dit, cela va peser lourd à la fin de la journée quand il sera tard et que tu devras marcher traverser la ville inconnue pour rejoindre la gare routière, dans le bus tu ne pourras même pas lire à quoi bon, alors n’en prenant que peu, des livres, par comparaison, relativement à la bibliothèque miniature que le plus souvent je trimballe dès qu’il s’agit de passer trois malheureux jours loin de chez moi, une chance si j’en ouvre deux le temps du séjour et si en passant, au passage, je n’en récupère pas encore quelques uns qui viennent augmenter la charge et c’est comme si mon être lui aussi s’en trouvait augmenté, des livres, de la valeur de vérité des livres, comme si moi aussi j’étais alors plus compact dans ma présence aux choses, moins vulnérable au monde (en vérité n’en ayant que davantage mal aux épaules et à la nuque là où porte le poids, mais avec le sourire accepté ce lest de savoir universel). Déjà dans le train je me demandais ce qui dans le fond avait bien pu me décider si vite, de façon si brusque à planifier ce voyage tout resserré sur lui-même avec au centre le foyer de cette parole que je me sentais un devoir – une nécessité toute allemande – d’aller écouter, accueillir, qui pouvait m’être d’importance peut-être même que tout en dépendait on ne sait pas, le choc de la révélation vient de n’importe quoi tout est potentiellement gros de ça, toute surface a priori anodine prête à craquer des possibles qu’elle contient autrement dit qu’elle cache, qu’elle dissimule par la même occasion – et même plaisantant, me moquant de moi de ma tendance à guetter l’épiphanie derrière le premier voile de feuilles secoué par le vent comme un signe divin préludant à l’extase, avec toute la distance ironique que je suis capable de jeter entre ce geste toujours attendu et moi, je ne cesse pas d’y croire, je ne l’attends que plus et de cela même ici, même alors dans le bus, serré par l’épais monsieur qui déjà dort à côté enroulé dans son manteau comme dans une couverture, il n’est pas question peut-être de le tourner en dérision cet appel dont les livres et les paroles sont l’infini relai, même sous le ressac éreintant de déceptions comme ce soir.

J’ai traîné longtemps dans la ville, j’étais arrivé bien en avance pour me laisser de l’espace, de quoi respirer, comme toujours prenant trop de précautions et me retrouvant, une fois prise la respiration, une fois récupéré le second souffle, à devoir occuper l’espace de l’attente étant incapable quand je suis tout entier tendu vers un événement proche de me laisser aller à la flânerie ou à l’acceptation du pur désœuvrement, mais c’est la même chose, au pur bonheur de la sensation physique du temps égrené sans but, le temps relâché de l’attention flottante aux choses paisiblement là, présentes ; trop aimanté par ce qui doit venir, ce qui vient, déjà, c’est presque là, que la moindre minute réclame une stratégie consciente pour être arrachée à la gravitation énorme de cette venue sans cesse plus imminente, le plus sûr moyen étant de m’oublier un peu dans ces lieux d’arrêt total que sont les librairies, où une tension se substituant à une autre entre les alignements de livres je fais durer l’hésitation, je suis attiré en dix, en vingt points simultanément, voudrais tout emporter et ne le peux, et sais bien que je ne pourrais tout lire, qu’au fond ce dont je suis en appel en manque en attente ininterrompue (au-delà même de l’attente ponctuelle, aujourd’hui il y a quelques heures celle d’aller les écouter eux devant parler dans le cadre de tel cycle de rencontres, au-delà des petites tensions la grande, la seule) que cela qui me délivrerait ne réside peut-être s’il réside quelque part si cela qui donnerait forme et vérité au salut peut même résider en un quelconque endroit du globe, si donc ma quête unique n’est pas vaine, et le trajet complet de cette réflexion s’accomplissant à chaque fois que je suis en contact d’autant de livres, une fois parvenu au point de la vanité, de la menace que tout cela soit vain et le temps passé jeté en pure perte sur mon passage, la possession se muant en perpétuel évidement, le sens qui glisse entre les doigts, je me fixe sur quelques ouvrages presque arbitrairement choisis, pour finir, je paie et puis m’en vais, aussitôt pris de regrets, à quoi bon vraiment continuer ce manège et entasser, accumuler cela ne mène à rien, cela ne s’y trouve pas.

Sur la rangée de sièges devant moi, de part et d’autre de l’allée centrale des gens qui peuvent avoir mon âge, asiatiques – je dois me contenter de cet adjectif peu satisfaisant, je ne parviens pas à identifier quelle langue ils parlent entre eux quand ils abandonnent le français pour ainsi dire sans accent qu’ils nous destinent à nous autres, étant tout à fait incapable, au-delà de la différence assez nette entre le japonais et le chinois de distinguer le coréen, le thaïlandais ou même telle inflexion dialectale éventuelle, mesurant admettant mon ignorance (ce qui me fait enrager) je me contente donc du qualificatif même s’il faudrait ne pas – il y en a deux, un couple, ensemble à gauche et une seule à droite, à côté d’un siège vide où elle a posé son sac de toile, elle s’est endormie un peu tournée si bien qu’elle m’apparaît de trois-quarts malgré le dossier du siège qui fait disparaître une partie de son visage, surtout je vois sa main très blanche qui se détache sur la couleur sombre (indécidable à la lueur réduite de l’intérieur du bus) de son short, et immédiatement dessous le blanc recommencé de sa peau, de la cuisse qui repose avec douceur, oui, grande douceur on croirait qu’elle ne pèse même pas sur l’autre jambe elle en contact avec la fibre un peu rêche du siège, et cela qui ressemble à une photographie ou un plan de cinéma me sort de la réflexion où je suis, vient concentrer sur une extrême pointe mon attention fatiguée, cristallisant, condensant je ne sais quoi de ce que j’étais une seconde avant en train de penser et qui m’a fui, maintenant, rien n’existe plus que la main aussi finement dessinée que la courbe noire que font les cils au terme de la paupière close, rien n’existe plus que le tracé du sommeil dans la paupière baissée et dans la main qu’en sombrant on dépose, et qui dépose avec elle tout le reste dans une parfaite et égale quiétude.

Ils étaient nombreux dans la salle où la parole devait venir, tout à l’heure, nombreux à n’être pas venus eux pour l’accueillir, non, venus en adoration d’autre chose qui se donnait sur la scène vivement éclairée par les projecteurs quand je suis moi entré, au point que toutes les chaises étaient prises et que j’ai attendu adossé au mur dans le fond de cette grande salle destinée aux cérémonies, haute de plafond avec moulures et ornements désuets, comme tous ces palais un peu ridicules, un peu vides, qu’avaient pu cautionner dans un temps révolu des croyances et une souveraineté autrement situées et qui font à présent dans le centre des villes de grandes poches de vide, des boursouflures, de l’espace accumulé pour rien ou pour si peu sous des plafonds très hauts, des grandes salles de réception au nom daté auxquelles on accède au terme d’escaliers monumentaux improbables, pareils à ceux d’un paquebot qui sombre, qui peut-être aurait déjà dû sombrer, et alors on irait écouter les gens qui pensent devoir parler dans des pièces plus basses, au bord de l’eau ou en plein air, loin des palais où les mots courent toujours le risque de se hisser au-dessus d’eux-mêmes pour se mettre d’accord avec le lieu, pour ne pas y être écrasés – un lieu dont il m’arrive de penser, comme en ce moment un peu engourdi sur mon siège numéro 10 avec sous les yeux la bobine à l’infini dévidée de la route, qu’il écrase tout, fausse la moindre parole ou lui fait au moins courir un grand risque celui de se croire sur une estrade ou une scène en grand habit d’apparat, mais probablement qu’au moment précis où cela se formule nettement en moi ce n’est pas tout à fait innocent, comme pensée, pas une simple réflexion (pourtant faite auparavant, dans d’autres contextes) détachée de la vague d’amertume que je sens fluer et refluer, amertume à crête d’écume rageuse, car le lieu n’y est pour rien dans la débâcle de mes espoirs, de ces espoirs mal définis que j’avais placés dans cette soirée précise, cette parole déterminée, qui n’en a eu que faire du lieu, le problème était ailleurs indépendant même de la parole en tant que telle, mais enfin, je remâche ma langue au goût amer, me retourne sur mon siège, pousse légèrement du coude ce voisin trop tôt et trop facilement assoupi qui s’épate, se répand sur moi dans son sommeil lourd, ça ne le réveille même pas, comment fait-elle devant moi cette jeune fille pour dormir ainsi dans le plus parfait abandon, à croire que rien jamais n’a troublé ses rêves ou alors comme en passant, en effleurant la conscience éteinte pour y déposer de peu profonds sillons en guise de songes, et aussitôt oubliés une fois les yeux ouverts.

Sur la scène – puisque scène il y avait, suffisamment surélevée pour que ceux qui s’y trouvaient assis dans des fauteuils designs à défaut d’être profonds puissent être vus même des rangées de chaise les plus reculées – ils ont fini par se lever et partir, les deux dont le tour de parlotte, mi-discussion de comptoir mi-discours, précédait la parole attendue, deux qui de mon point d’observation et au prisme déformant de ma vue avaient de vagues airs pantins, des gestes comiques et cela n’avait pas été déplaisant je peux le dire, ces trente et quelques minutes passées debout à les entendre là-bas plaisanter, se plaisanter l’un l’autre et eux-mêmes, envoyer des piques, rires de l’auditoire, nouvelle mimique suivi de geste, emphase à visée drolatique, la mécanique bien rôdée un peu en roue libre pas désagréable en fond tant qu’on n’y cherche rien, tant qu’on ne se dit pas qu’après ça la salle va se vider, littéralement tout ce petit monde être en quelques secondes reversé au dehors et se presser alors à la table où recueillir les signatures, ne pas penser que cette aimable farce, je peux bien avouer avoir souri, que c’est précisément cela qui se donne comme le sérieux de l’affaire et que c’est de cette parole là qu’on fait les livres – et je dis livres, mais ce n’est jamais que la forme prise depuis quelques temps maintenant par la parole, je dis livres par habitude, par convenance, je dirais aussi bien parchemin, codex ou bout de papier, fichier numérique, interminable page web (littéralement sans fin et comme un parchemin infini n’ayant qu’à être déroulé, fascinant quand on s’y arrête un peu, perpétuel déroulement du bloc langage) – et je ne sais pas pourquoi c’est cela qui me revient maintenant, ce n’est pas la peine de s’y arrêter, sûrement ce n’est que pour retarder le moment d’en venir à ce qui a suivi alors je me repasse les gestes d’automate, les rires qu’on dirait pré-enregistrés et je dis ça sans mépris, sans colère ma haine je la garde pour moi, elle a toujours été tournée contre moi cette vieille arme familière, je dis simplement ça gesticulait et ça riait, et après tout si les choses peuvent pour certains se résumer ainsi, amen je dis, amen à tout, c’est plus tranquille (et dans ma haine de moi haïssant jusqu’au rire grinçant en basse continue sous ces pensées là, pour qui te prends-tu, sur ton siège numéro 10 parmi les autres qui dorment ou s’affaissent au rythme de la musique sous leur casque, allez va, ta position de mépris de supériorité je la mine, elle se mine d’elle-même et tu n’y crois pas, je te la laisse, pauvre toi, qui as besoin de ça pour te conforter dans cette voie de misère que tu t’es choisi, cette vaine quête tu peux te l’avouer c’est le moment où jamais, là, cette nuit, dans ce bus précisément, elle a de beaux airs ta chevauchée romantique allemande, tout ce chemin parcouru ces kilomètres dessous le pied effacés, la fatigue, tu te sens fatigué de ces espoirs sans cesse reportés vers l’avant, tu devrais bien aller rire avec les autres sans arrière-pensée, ça n’a jamais rendu heureux de se tenir les bras croisés dans le fond de la salle, de toutes le salles, à l’écart de la scène et du public, à ne pas vouloir en être, ça ne te rend pas heureux va, dépose donc ton sac, met tes livres dans un sac et laisse le sur le bord de la route, n’est-ce pas, pour chaque amorce de réponse en bas de page c’est un nombre incalculable de nouvelles perspectives de doute, d’incertitude, d’intranquillité qui s’ouvrent, allez ce n’est pas la peine, dépose tout, dépose-toi avec – cette voix si je ne la coupe elle ne s’interrompt pas, toujours elle poursuit son travail de sape d’autant plus efficace que jamais je ne peux tout à fait éliminer le soupçon qu’elle introduit, c’est imparable, c’est l’ombre portée de tout qui renvoie le corps dont elle procède à rien, tout ça n’est rien, la quête du sens n’est rien, tes mains ne trouveront pas d’emploi elles resteront ballantes au bout de tes bras c’est ce que font les mains quand on ne les occupe pas aux divertissements, aux métiers, trouve-toi donc cela qui occupe les mains, et la voix peut continuer sans trêve, j’emploie le mot trêve car c’est une guerre interne sans fin, à minuit trente dans un bus ça ne l’effraie pas, ça ne l’arrête pas, c’est l’instant rêvé, elle est cette voix de malheur qui est aussi la mienne, que je dois reconnaître mienne, ce dont je dois en permanence m’extraire pour reprendre souffle, ne pas couler, remonter à la surface, dans l’espoir de croiser quelque chose comme un rocher ou un radeau, le luxe que ce serait, donnez-moi juste un rondin parti à la dérive et je m’y accrocherai, c’est un simple rondin de bois pour ne pas couler que j’étais venu chercher, la parole qui vient c’est mon radeau de fortune).

Du temps de la parole, de l’heure et quart où la parole est réellement venue, s’est manifestée, je n’ai en fait rien à dire. Je m’étais assis dans les premiers rangs, pas le premier, mais le troisième je crois, suffisamment près mais pas trop exposé, un peu caché, me mettant un peu à l’abri. La parole elle était double, ils étaient deux à travers qui elle devait se donner à entendre et ce fut le cas, et pendant une heure et quart ce fut ça, entendre la parole avec tout ce qui malgré moi dès que j’y pense s’y faufile du religieux, parce que c’est la parole qui porte le sens, un sens possible du moins, qui indique une direction (et c’est là au fond l’essentiel, oui, si j’essaie de me justifier quand bien même personne dans ce bus n’en aurait rien à faire, de me justifier alors vis-à-vis de la voix rigolarde et néfaste qui souterrainement me travaille, c’est là que loge le différend que je me sens avec ces deux écrivains automates sur scène de tout à l’heure et le public assemblé, c’est que pour moi il en va, je sors le grand mot, il en va de la vie ou de la survie, il en va de la possibilité de l’existence, d’assumer de vivre et que chaque instant ne me crie pas que c’est en vain, cela qui pour moi de toujours se fraie un chemin par les mots, contenus par des livres ou pas c’est égal, rien à faire, mais que les mots touchent, qu’ils m’arrivent en plein visage et me giflent comme une révélation, recomposant tout en moi, que le souffle court je m’empare d’un crayon et griffonne sur un coin de cahier les mots entendus car après tout c’est le mode de réception du divin, la déposition du verbe dans l’adresse que constitue la moindre sourate, la parole fatalement mon dieu mon seul salut, la littérature à qui je demande plus qu’elle ne peut donner et cela que je sais, pertinemment je sais, pourtant toujours continuer, on a beau déconstruire, dans le calme se dire les choses, apaiser la voix de la démolition intérieure, même elle lui faire rendre raison, il y a ça qui revient, il suffit d’éprouver le monde comme ce miraculeux et indifférent dehors qu’il est pour que ça revienne). Ils étaient deux à parler et ils m’ont fait oublier l’estrade, la grande salle au nom ridicule et l’escalier qui y mène, parce que ce n’était pas la vérité faite chair du verbe descendue vers moi mais, je me rends compte, un dialogue, mais un vrai c’est-à-dire une relation là en train de se faire devant nous au moment même où on en était témoins, un dialogue du sens, nulle signification tombée de l’absolu mais une circulation intime au plus près des choses qu’on appelle poésie, littérature, pensée, philosophie à la fin peu importent, vraiment, les découpages qui s’opèrent dans les activités des hommes, reste cette circulation, la mobilité même qui, quand elle m’apparaît, quand elle se donne ainsi à voir et à entendre, résout pour moi tout ce qui d’habitude se fige en inextricables nœuds, sans même trancher seulement tout se défait, tout est simple, le sens il est là dans cet échange tout horizontal dans ce partage des voix. Pendant une heure et quart qu’a duré l’entretien entre ces deux hommes que j’avais tant lus, séparément, ensemble, j’ai connu une forme d’apaisement et je me dis que si quelqu’un avait dû me voir alors, si j’ai par hasard été capté dans l’œil déformant du photographe qui circulait dans la salle (afin probablement de produire les preuves, par la suite, du succès de l’opération, de quoi garnir de fierté les poches des organisateurs, voyez comme ils étaient nombreux et on ose dire après que les gens ne lisent plus, regardez donc, et concentrés en plus), si jamais il se trouve que j’apparais sur une image au milieu de toutes les autres, je suis sûr, je suis convaincu que j’ai sur le visage et dans tout le corps la même quiétude que la main de cette fille ne rêvant qu’au seuil de l’oubli, sans trouble, requis par l’instant et par rien d’autre, sur cette image de moi qui n’existe pas je ne connais pas la peur, le monde n’est pas cette surface prête à verser dans le rien, il est ce qui passe infiniment entre tous les corps assemblés, il n’est que la circulation le passage interminable d’une création qui n’a jamais pris fin.

2h30 – je m’étais endormi et l’arrêt du car me secouant me réveille, les phares éclairent d’autres véhicules tous identiques au nôtre rangés suivant les lignes au sol, nous sommes sur une aire d’autoroute, quarante-cinq minutes d’arrêt. Je descends dans l’air froid, fais jouer les jambes raides, commence à marcher vers la station à cent mètres de là vivement illuminée, on dirait que c’est le seul point éveillé d’un monde qui tout autour est abîmé dans le sommeil des campagnes. On est une poignée à se serrer autour de l’unique machine à café en état de marche ; sur les autres, une feuille de papier A4 avec écrit au stylo HORS SERVICE. Le liquide coule chaud, fume, odeur amère du café bon marché autour de nos mains qui tiennent les gobelets brûlants, autour de nos lèvres qui tentent d’appréhender la chaleur, se rejoignent, soufflent à la surface. J’attrape quelque chose à manger dans les rayonnages, à la caisse le type essaie sans vraiment y mettre l’enthousiasme nécessaire de me vendre un paquet de gâteaux à un euro, je sors et rejoins la zone d’ombre où sont garés les autocars. D’ici on voit bien les étoiles ; sur la droite, l’annonce au loin suivie du passage rapide d’une voiture à ses feux aveuglants signale la présence d’une route et d’un grillage qui nous en sépare. Que pouvais-je espérer de ce voyage dont j’avais dès le départ, et même avant, tout le déroulement en tête, dont je savais qu’il ne pourrait mener qu’à ce point précis de la nuit quelque part entre deux points distants, qu’en attendais-je malgré ou en dépit de ça ? Je savais que le contact ne se ferait pas, qu’il ne pourrait se faire, qu’entre celui qui trace les signes dans l’air sur un clavier ou du papier et cet autre qui les reçoit il ne se fait de lien le plus souvent, sinon toujours, que dans cette réception – nulle part ailleurs. Je savais que ce vers quoi en esprit je me dirigeais prenant le train mon sac sur le dos quelques heures plus tôt matin, que ce que je désirais c’était l’espace autre d’une rencontre hors de la lecture. J’ignorais simplement que la parole reçue prendrait la forme d’un si parfait échange, me donnant l’image exacte, l’image même de ce que j’étais venu chercher et qui alors m’a semblé possible, oui j’allais me lever une fois l’entretien terminé, j’allais m’avancer vers la table où les deux se seraient assis, muni d’un livre à signer comme prétexte pour les approcher, et là, en face leur parler, enfin la parole circulerait passant par le frêle point que je marque dans l’espace, elle viendrait me connecter me rapporter à ceux là que de loin, de la distance du spectateur je voyais, manifestation vivante d’une communication qui alors n’a rien à voir avec les livres, les signatures sur des livres ou à la limite l’entreprise d’écrire, qui n’avait à voir qu’avec la pensée et ce qu’elle met en rapport de deux êtres, le langage qui se lance à l’aventure et bien sûr que d’écrire lui sert de support, le renforce, l’altère et le nourrit, sûrement, mais s’énoncent avant tout des voix qui se cherchent, qui ensemble tâtonnent vers l’inouï. J’étais venu trouer la solitude où me cloîtraient mes questions, je disais je viens pour que la parole me touche, et que je vous réponde, qu’on me reçoive aussi, que les mots que je hasarde à la lisière du sommeil la nuit ou sur mon coin de table ne demeurent pas en souffrance, qu’ils parviennent à quelqu’un comme tout signal y aspire, et là ça y est j’arrivais au rendez-vous décisif, car j’avais donné rendez-vous à la parole, mes mots, mes phrases de rien lui avaient donné rendez-vous. Cela je le savais, je savais que ce ne serait pas, que j’irais jusqu’à la table, recevrais ma signature après avoir tenté quelques remerciements, témoignages de gratitude, reconnaissances de dette, sans un instant approcher ce que véritablement je voulais dire, qui me presse les cloisons du crâne, que je repartirais pour finir avec mon livre à la main et dans le ventre une tristesse monstre, à tenir entre mes doigts la trace d’une rencontre manquée car de rencontre il n’y a pas, pas comme ça, et que les mots qu’agitent la voix, ma voix, resteraient en souffrance jusqu’à trouver forme à leur tour dans l’écrit, et pas avant. Je le savais pour ainsi dire de toute éternité et n’ai pas su pourtant prévoir, anticiper ce que ce serait alors, sortant de la salle, du palais laïc au centre de la noble ville de province tout contre la frontière, le choc que cela serait de se retrouver et de s’éprouver profondément, absolument seul dans la nuit de septembre, devant soi trois heures à tuer avant de monter dans le bus, seul avec ses questions dérisoires et ses petits espoirs déçus, avec, ouvert au creux de ce voyage de faux aventurier, la bien réelle détresse de se savoir sans recours possible, sans personne avec qui vraiment communiquer – l’ironie voulant que dans ce creux de détresse puisse résider au-delà de la pose romantique ce qui touche au cœur, ce qui fait à mes yeux le romantisme allemand et qui fit courir et se rassembler quelques jeunes hommes et femmes, dans un autre temps, une envie sans précédent de mettre en commun, de faire passer, circuler en ne s’arrêtant pas aux contours de l’être, ce que moi enfin je lis dans ces mots vieux de deux siècles et qui n’en finissent pas de revivre et de me secouer à chaque fois, qui me font toujours un peu plus mesurer à quel point cela ne m’est pas possible, nécessaire et impossible à la fois, un appel désespéré d’autrui pour mettre toute la parole en mouvement.

J’ai fini mon café, dont il reste au fond du gobelet un cercle de liquide brun et quelques grains de poudre n’ayant pas été dissous. On voit toujours aussi bien les étoiles. Je commence à frissonner sous mon pull (je n’ai rien pris de plus chaud, j’imaginais voyager léger, et tout laisse à penser que c’est la pluie qui m’attend à l’aube, à l’arrivée), je me débarrasse du gobelet dans une poubelle, mains dans les poches regagne le bus où tous pour la plupart sont de nouveau montés et dorment ou somnolent ; deux sœurs – leur père les ayant accompagné, au départ, sur le parking désert – sont l’une contre l’autre lovées, cheveux mêlés visages clos, l’une d’elle la plus grande elle a ôté ses chaussures et ses pieds (en chaussettes rayées) reposent sur la barre juste devant elle qui sépare de l’escalier étroit par lequel je rentre à mon tour, je regagne l’espace confiné de ce petit « nous », nous passagers du bus cette nuit, minuscule communauté provisoire néanmoins devant bientôt, dans quelques heures à peine, se défaire, nous nous disperserons. Rien ne semble pouvoir réveiller mon voisin, il dort à des profondeurs inconnues, insoucieux du monde alentour, et sa poitrine se soulève doucement.

On ne devrait lire que des auteurs morts, on se garderait du désir toujours insatisfait de les connaître, de reporter dans le monde physique, dans l’échange réel et sonore ce commerce intime qui se noue dans l’écrit, on en souffrirait moins – mais je suis peut-être le seul, oui, le seul imbécile à en souffrir, les autres s’en accommodent très bien, ceux qui écrivent comme ceux qui n’écrivent pas, au fond je devrais arrêter, arrêter tout, me déposer moi-même comme je me le dis si souvent, abdiquer en somme quelle importance, ce serait très doux, très simple, pas du tout tragique il n’y aurait ni cri ni larme simplement voilà, je pose le stylo, j’abaisse l’écran de l’ordinateur, je fais taire la parole en moi puisque aussi bien elle ne fait que me rendre malade de moi, inapte à la vie, alors je renoncerais, au bout d’un certain temps dire c’est bon, c’est fini, et je joue avec cette éventualité c’est plaisant, ça soulage, ce serait comme une mort consentie d’une certaine manière, le voilà l’apaisement, il n’y a pas plus apaisé qu’un mort qui ne parle plus, symboliquement bien sûr mais je ne parlerais plus car ce n’est pas parler les mots que je me résignerais à employer, ce n’est pas ce que j’appelle parler. Ce n’est pas la première fois que j’y pense. Je suis conscient d’en être incapable, ce renoncement paisible, c’est pour cette raison que cette idée je la manipule, je la tourne et retourne sans conséquence, je ne le ferai pas, parfois j’aimerais, mais je ne le ferai pas. Chaque fois que je m’interromps c’en est un, de renoncement, et puis je recommence parce que je ne sais rien faire d’autre, ça parle, sans arrêt ça parle que je le note ou pas, avec ou sans consignation ça ne cesse pas de parler, bon, quoi faire, sans destinataire à quelle fin ? On roule, on a repris la route ; elle ne finit pas non plus, la route, bien sûr elle a des impasses mais on fait demi-tour, on s’était trompé, on prendra un autre chemin, on n’a pas de carte mais on finira bien par trouver, on essaiera tous les chemins on tombera en panne, on laissera le véhicule sur le bas-côté on ira en marchant, pourquoi s’en faire on ne peut pas simplement s’arrêter là de toute façon, on va continuer, la route ne finit pas et les voies sont multiples, on va trouver la sienne, on y sera seul peut-être, mais peut-être pas, il doit bien s’en trouver d’autres qui cherchent la même, je m’endors mais demeure la route, la route ne finit pas, ne peut pas finir, la parole non plus le fil se déroule encore et encore ça va continuer, avec ou sans moi, ça va continuer, je n’arrêterai pas, quel droit pouvais-je avoir d’attendre quoi que ce soit de lui, d’eux, quand je me suis avancé mon livre très mince à la main je ne pouvais espérer qu’une trace, une trace c’est déjà quelque chose, de quel droit exiger qu’à travers eux qui ne sont jamais que des corps comme le mien, des langues et des mains comme les miennes, qu’à travers eux la littérature me sauve, aucun, jamais aucun droit, que la parole me sauve, dites-moi les mots qui font vivre, il faut pouvoir oser dire ça, je ne l’ai pas dit j’ai tendu le livre ouvert sur la page de titre, j’ai recueilli la trace, c’est toujours ça même si ça ne compte pas, je m’en fous du livre, ce qui s’y trouve écrit m’accompagne, la parole comme la route elle ne finit pas, je vais la pousser devant moi à la lumière des phares dans la nuit et sûrement que la pluie m’attend à l’arrivée et on ne sait jamais quelqu’un sous cette pluie qui m’attend aussi, et chacun dans son attente poussant sa parole, partout je trimballe ma bibliothèque et ma parole, ça y est je m’endors, pourquoi ne pas renoncer, pourquoi t’infliger ça, je ne sais pas arrêter, je ne vais pas arrêter. On roule, on n’a pas fini de rouler, on va rouler toute la nuit.

13/IX/2015
Sens


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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 décembre 2015.
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