Gabriels F | Souvenir de la main qui t’a blessé

Parfois je rentre encore dans une salle de cinéma, mais je ne reste pas, je regarde juste si tu n’apparais pas sur l’écran.

un autre texte de la revue, au hasard :
Michèle Kahn | Les prunes de Tirana
L’AUTEUR

Habite Paris. On peut retrouver des textes divers, nouvelles et autres travaux sur le blog gabrielsf.net. 
Publication, en septembre 2015, de Laques, roman constitué d’un ensemble de proses, aux éditions publie.net. 
Contact via le blog ou twitter @gabriels_f. 
Également sur nerval : Alixe.

Nulla dies sine linea, ce même texte simultanément sur le site de Gabriels F.

LE TEXTE

there isn’t any portrait of Jennie except in my heart


Un homme parle à une femme qui l’a quitté — il se parle à lui-même — et à tout le monde. Il n’y a pas de centre. Il fait un portrait. Il se souvient pour ne plus attendre. Il parle pour ne pas être seulement constitué du silence qui tisse sa toile autour de lui. Il divague dans le vrai. Il monologue, il soliloque. C’est un blues de genre encombré fait de mots qui viennent trop tard. Tout ça un peu dans le désordre comme on a oublié de se démaquiller. 

Pour ce texte, j’ai travaillé par couches : au départ, par exemple, quelques images isolées, l’air de jazz dont il est question dans le texte, les premières phrases en désordre, l’esquisse d’un portrait. 


Puis peu à peu des liens se tissent, relativement invisibles même, se mettent en place. D’une manière qui m’évoque ces ondes en cercles qui se déploient lorsqu’on effleure la surface d’une eau ou qu’on y jette quelque chose. Ou des couches de peinture, des strates qui s’ajoutent peu à peu, jusqu’à obtenir la couleur, non pas voulue, car au départ je ne savais pas, mais désirée, peut-être. Et plutôt qu’une couleur, un ensemble de nuances, un mécanisme de rouages, une machine à illusions, sans perdre de vue la narration.


Une sorte de palais des glaces à l’intérieur duquel se promener. 

some other time

Je suis face au reflet que la petite glace de la salle de bain, dans sa lumière un peu atténuée, veut bien me renvoyer. On dirait qu’elle consent tout juste à me prêter mon propre visage. Du coup je me sens un peu tremblant, j’ose à peine bouger. Le miroir semble vouloir se mettre à vibrer, en surface, liquide, comme dans ces films de mystères, de deuxième série, où l’on s’endort après trois-quarts d’heure, après avoir davantage essayé de regarder la fille de la rangée devant que le film lui-même. Vous vous faites mal aux yeux, la pénombre remporte le morceau, et le sommeil seul gardera peut-être une infime trace des films d’épouvante qui étendaient leurs griffes sur vos après-midi. Je ne suis pas réveillé depuis très longtemps, j’ai toujours un peu de mal à me reconnaître, au réveil. Oui, pourquoi les gens sont-ils si scandalisés, se retournant démonstrativement dans la rue à mon passage, ou au contraire m’ignorant à petits coups de parapluie dans les tibias ? Je suis plutôt normal, là, seul face au miroir. Je me ferais presque penser à un tableau, un portrait démodé, plutôt de ceux qu’on laisse dans les greniers, retournés contre les murs. Toute la gueule qui se casse, la gueule, triangulaire, féline, air de rien traînant, en retard pour aller où. Pourtant assez vite une grimace, légère, se dessine. Un peu hésitante, car je ne sais pas trop quelle tête prendre face à moi-même. Je cède face à l’image. Je baisse doucement les yeux vers le reflet de mon épaule que je fais entrer tout juste dans le carré de verre et de sable en face de moi, et ça suffit. À cette heure-ci le reste de mon corps n’existe pas, ou pas encore. Je me tiens là, un demi-corps, comme on dirait « prenez un demi-comprimé pour commencer » (et si ça ne va pas mieux, revenez me voir), ou bien comme on prendrait un demi au comptoir alors que ce n’est pas l’heure, les yeux entrouverts. Vaguement regardant le champ reflété de la chambre derrière moi, vide, vide, vide. Cette chambre ressemble de plus en plus à un carton de déménagement. Après, je ne sais plus bien où regarder, à vrai dire, alors en général je baisse les yeux, je me brosse les dents, je sors de la cuisine.

J’ai parfois la tendre envie de dire « en ces temps-là », ou « je me souviens », de commencer par le début, mais il y a toujours quelque chose qui bloque, qui s’étrangle, qui s’enraye. Le monde me semble parfois étroit comme le boyau d’un ascenseur. Si j’avais du coffre, j’achèterais un instrument à vent, j’apprendrais les notes, quelques-unes au moins, et c’est ainsi que je respirerais. Je cherche les mots-clés, la serrure, la lampe pour éclairer. Souvent, on me demande des faits. Mais les faits, c’est ce que tous les matins tu faisais bouillir et que tu appelais du « vrai », et que tu me lançais à la figure. Au moins, ça me réveillait, je n’avais aucun doute sur la question. Maintenant, il y a tant de jours où je ne suis pas sûr d’être réveillé. Je suis obligé d’allumer la radio, de comparer la date du calendrier avec celle du journal de la veille. J’évite d’allumer le téléviseur, je crois qu’il est hanté. Il m’arrive de demander à quelqu’un, un passant, ou une personne dans un magasin, si je peux toucher son enveloppe (peau de chair fragile et orange). D’ailleurs, c’est à ça que me servent les magasins, j’achète assez peu de choses, j’en ai déjà trop et je ne m’en sers pas. De temps en temps je vais me parfumer chez Monoprix, juste avant la fermeture. Je m’approche alors de quelqu’un, je demande prudemment si je peux entrer en contact. C’est la fin de la journée, ils baissent un peu la garde. En général je choisis le front, qui épouse bien la forme de la paume, c’est un écrin, parfois d’une humidité rafraîchissante. Certains acceptent, bizarrement, on trouve de tout dans le quartier. Ce sont sûrement ceux qui ont le plus envie de se parler, et qui font traîner leurs achats dans les allées. Certains même, je le sens imperceptiblement, adhèrent à la main que je ne vais plus tarder à retirer, ils avancent en même temps pour prolonger le contact avec l’écran de leur front, ils penchent légèrement vers moi, je me fais l’effet d’un médium qui endormirait son sujet. Pendant ces quelques instants, plus aucun sens n’est interdit. Les gens n’ont pas toujours cette mesure qui les sépare des autres. Il arrive que je continue ma promenade avec eux dans le supermarché, en discutant des produits et des objets, c’est très agréable, très plastique. Mais bien vite le magasin ferme, et nous devons nous séparer.

Transistors. Ta voix du matin me manque, je n’aime plus le matin, je le fuis. J’attends qu’il passe. Rien ne me semble plus incongru qu’un petit déjeuner. Quand je suis réveillé, la faim est déjà partie, renvoyée dans les plis des rideaux qui ondulent toujours au moins un peu, eux au moins ne se cherchent pas de raisons. Je les regarde souvent en pensant à l’histoire de ce type qui, un soir où l’on s’ennuyait chez sa Duchesse, avait mis le feu aux rideaux pour qu’on ne puisse jamais dire « Rappelez vous, c’était un soir tellement ennuyeux chez la Duchesse », mais pour qu’on dise plutôt, les yeux brillants : « c’était ce soir extraordinaire où M. a mis le feu aux rideaux chez la Duchesse ». Cette histoire me fascine, mais je n’ai jamais personne à qui la raconter. Si j’avais su que tu allais partir, cette évidence, j’aurais mis le feu aux rideaux, pour te surprendre et voir tes yeux brûler, une fois au moins. Il m’arrive de me faire une tartine, mais il est parfois déjà cinq heures du soir et je ne sais pas où sont passées les heures d’avant. À écouter peut-être un concerto d’automne par la fenêtre, et qui vient de chez le voisin.

Givre, je regrette de ne plus prononcer ce nom. Ce n’est pas tout à fait vrai : il m’arrive de me réveiller avec ce mot à l’oreille et à la bouche, ce même grand canal. Je le murmurais depuis de longues minutes dans mon sommeil, je continue de le prononcer éveillé. Je suis sur le lit, allongé sur le dos, et je dis d’une voix caverneuse de série B : « Givre… Givre… Givre… » Deux ou trois secondes entre chaque souffle. C’est une aiguille dans la gorge, c’est comme une nouvelle unité de temps, dont je suis l’émetteur, le grand émietteur. Bien sûr ce n’était pas ton vrai nom, toi dont je baisais les yeux pour en sentir la petite bille sous le velours qu’on appelle paupière.

Je ne sais même pas si c’est à toi que je parle encore, un autre ferait aussi bien l’affaire, tu n’es plus là pour m’écouter et je n’ai rien d’autre à faire, à part ton portrait de fortune. En attendant le vide du jour d’après. Cette lumière verte qui inonde toute la pièce, je suppose que c’est la croix d’une pharmacie qui s’allume et s’éteint en crépitant et en me tiraillant les nerfs. Martyre moderne. Oh, ne cherche pas trop de temporalité. Le temps passe en boucle, il n’y a que moi, qui prononce ces phrases comme des sentences à tes oreilles. Ferme les yeux, éphémère. Tout à l’heure tu retrouveras la rue, les courses, les choses à faire, peut-être une couronne à ramasser. Attends un peu que je te tisse cette toile autour des yeux, pas longtemps. De là où je suis, je détaille, je découpe la lumière à la paupière, dentelle. La lueur verte s’agrippe et s’étale aux quatre coins de la chambre, plus rien que le nerf optique qui tire, traqué. Comme par ce film truqué, trop lent, tout autour. Cela me fait penser à tout cet art de hasard à ma portée : les néons qui se jettent dans ma chambre à la nuit tombée, les motifs de papier peints, les griffonnages sur les tables ou sur les blocs que noircissent les gens avant d’acheter leurs stylos dans les papeteries. J’en arrache souvent quelques feuillets, il y a parfois écrit des choses très personnelles, les gens ne réfléchissent pas à ce qu’ils laissent là, je les prends pour moi même si ça ne m’est pas adressé. Parfois, il y a même des numéros de téléphone. Si l’envie me prenait de vouloir téléphoner à quelqu’un. J’observe les photographies de calendriers, les ordonnances raturées qu’on aperçoit parfois par terre, certains objets de la Chine de l’an passé qu’on ne trouvera déjà plus dans les magasins mais dans ces horribles vide-greniers. Je me raconte des histoires avec, pour m’ennuyer un peu davantage. Je lance mes petits avions en papier, et vaille que vaille, s’écrasent les pensées.

J’ai mal au cou, mais à l’intérieur, comme si une corde était dedans. Ah !, ce vert, il me reste dans les yeux, et parfois, ça me fausse la vision, je vois les objets ou les personnes en une seule couleur, fondus dans le décor-désespoir, toujours ce vert de fougère, ces vide-greniers gris qui se vident vers dix-sept heures… Et comme je ne cherchais rien, mains vides, parfois de dépit je donne mon unique billet froissé au mendiant qui bouge dans un coin du tableau, sans regarder son visage ni écouter ses tremblements, et le soir il ne me reste que la faim, le trou dans l’estomac, le souvenir du plat d’hier, une odeur qui émane du sachet-poubelle que j’ai encore oublié de descendre. Alors j’éclate de rire, ou mieux, le téléphone sonne chez les voisins et j’écoute, j’essaie de capter deux-trois mots à travers la cloison, pour le plaisir, parce que c’en sont que je n’ai jamais l’occasion de prononcer. Je me prends à répéter ce qu’ils disent, de l’autre côté. Je mange leurs phrases. Ne me demandez pas de détails. Comme si j’avais une conversation avec je ne sais qui, avec toi. Des mots que je répète pour moi, un peu dans l’abrutissement, qui passent à peine mes lèvres, je suis contraint de chuchoter.

Soyons simples, reprenons le thème.
dream baby dream. drame, baby, drame.

J’ai le souvenir de ta main qui m’a caressé. Un événement dans le grand plat de l’histoire. Nous étions dehors, à marcher. Tout me ramène toujours aux trottoirs. Nous venions de faire connaissance. À la sortie de ce cinéma devant lequel je passe encore. J’allais comme toi beaucoup au cinéma, à l’époque, on s’engouffrait toujours dans les salles au hasard, il était fatal que l’on se rencontre. J’ai menti en affirmant te reconnaître, ça a marché, tu n’attendais que ça, un mensonge. Tu as levé les yeux et ta flamme, ton manteau s’est entrouvert. Le générique défilait encore dans ton dos. Bien sûr on ne savait pas où aller. Moi je marchais déjà au rythme de ta plainte. Tu posais pour les vitrines. Et puis, j’ai remarqué. La main, un peu repliée, l’ondulation du corps qui lui faisait tracer des petites trajectoires d’infini, enfin, un truc indescriptible. Seul l’index restait libre, le pouce recouvrant les autres doigts, un peu comme lorsqu’on veut montrer quelque chose. Ta main avait toujours cette posture élégante et contrainte lorsqu’elle ne tenait rien, comme là, quand nous marchions. Je ne sais pas pourquoi, cet infime détail m’a tout de suite marqué, cela attirait toujours mon regard, sans que j’en dise jamais rien. J’avais toujours l’impression que tu me montrais quelque chose d’invisible, qui se serait situé à quelques centimètres devant nous, sans un mot. Nous avions fini par nous assoir quelque part où il y avait des chaises, un bar, du métal. Les heures tournaient, je suis incapable de savoir de quoi nous avons parlé, ainsi à observer nos bouches. Assis sur les tabourets, vers deux heures du matin tu as glissé ta main à l’intérieur de la mienne, comme sur un interrupteur, tu étais fatiguée, je me suis demandé depuis combien de temps je n’avais pas eu une main à l’intérieur de ma main. Elle s’était enroulée dans l’interstice de la mienne, posée sur la table, je n’avais rien eu à faire, tout s’emboitait parfaitement. Je sentais que tout se réchauffait un peu enfin, par les bords. Il ne restait plus grand monde, un couple d’un certain âge finissait leurs sandwichs. Pourtant tu continuais d’avoir ce regard dur, horizontal, un regard de lointain. Tu voyais trop loin, probablement, à déchirer le temps. Une main de passage, un moment. Comme un contrat qu’on passe, un abri pour une nuit et quelques. Je n’osais plus bouger, je regardais le lissé de ton visage, comme si rien ne pouvait l’atteindre. Je crois qu’il devait me rappeler les visages des héroïnes intemporelles de l’écran, celles de ces vieux films, rendues depuis longtemps à la nuit. Et puis comme elles, tu n’avais pas de passé, tu débarquais de nulle part. Pourtant, à leur différence, tu avais du poids, du plomb dans les membres ; tu savais appuyer tes vœux de gestes irrévocables, décidés. Qui tranchaient avec tes contours de nymphe piquante. Chaque chose était dessinée par ta main tendue. Je crois que je ne l’ai vraiment aimée que quand j’ai vu de quoi elle était capable. Par elle passaient des messages, des billets, toutes sortes de contusions et de confusions à travers les charnières. Des tours de passe-passe. Le bar ferma, l’heure était passée déjà où plus personne n’ose même prononcer la phrase « il est tard… ». Nous étions fatigués, presque endormis, rendus à la rue, marchant de travers, en direction de ton appartement.

Ton épaule je l’ai quand même vue, ce soir-là, Kid, effleurée, tu étais inconsciente, ivre sur la moquette, mais quand même. Je t’ai réveillée, regardée, raccompagnée. Je voulais te laver les dents mais tu n’as pas voulu, tu as prononcé le mot « requin » avant de te laisser tomber sur le lit. Petits rectangles d’émail blancs, bien balancés, alignés comme des dominos sans chiffres, que j’ai contemplés à travers tes lèvres que j’écartai doucement, la fine pellicule de salive bleue. J’ai pensé bien sûr aussi aux touches d’un piano silencieux, alignées, impénétrables, et seul leur reflet avait quelque chose à me dire dans l’infime ondulation qui passait là.

J’étais donc allé voir un petit film d’épouvante, et je me trouvais assujetti à ta main dont je ne parvenais pas à lâcher l’étreinte. Et me voilà dans l’horreur de l’avoir perdue. La main qui plus jamais ne me touchera. Je n’ai plus aucune décision à prendre, désormais, c’est la seule consolation qui me reste. Je croise parfois un type, du quartier, un peu perdu comme moi. On se reconnaît au premier coup d’œil, pourtant nous ignorons tout l’un de l’autre. Nous nous parlerons prochainement, un jour. En attendant, je réduis les heures en poudre. Je vais à la bibliothèque municipale. Il y a des livres et des étudiantes, j’assiste à la rencontre. Il y en a une qui tricote en lisant, elle a toujours des trous dans ses vêtements, une fois ou deux dans l’année, ils sont bien placés et on regarde. Enfin, à ce qu’il paraît. Et je repasse devant les endroits, une fois de plus. Je repasse devant nos cinémas, pour essayer de réduire illusoirement la distance entre nous. Je repasse devant les autres endroits, pour y croire, croire que je pourrais te croiser. Mais c’est un piège qui se referme sur moi. Quand quelqu’un vous quitte, part, disparaît de votre vie, qu’il ou elle laisse ou pas des affaires, des souvenirs, cela a peu d’importance. Car il reste les endroits, et vous ne pouvez rien y faire. Si vous devez repasser, tous les jours peut-être, devant ce restaurant où quelqu’un pour la première fois vous a souri, ce sourire va se transformer en une grimace que vous ne serez pas prêt d’oublier, à en souhaiter que ce sourire n’ait jamais existé. Vers trois heures du matin, les rues sont à peu près désertes. J’aime me promener un peu tard. Mais si je repasse devant l’un de ces endroits, je sens comme des suées, je me prends à transpirer. Du coup je prends conscience que j’existe et c’est pire après.

C’était une époque où tant de gens tombaient, s’effondraient. Sans qu’on sache pourquoi, la plupart du temps. Comme s’ils rataient leur suicide, ou leur train. Comme si rater son suicide était comme de rater son train. Le voir partir sous ses yeux alors qu’on vient essoufflé d’arriver sur le quai où les autres marchent à contresens. Moi même, les côtes froissées… Tu m’apportais de la glace, fière, avec ton teint de panthère, tes cheveux luisants comme le vinyle.

Un soir, nous avons vu un film, Portrait of Jennie. L’histoire d’une femme qui ne vit qu’en disparaissant sans cesse. Au début, c’est une enfant, elle choisit de vieillir vite, pour devenir adulte et rejoindre l’homme dont elle tombe amoureuse. L’homme, un peintre, passe son film à attendre. Elle lui apparaît, peut-être une fois par an. Il erre dans un New York glacial, sans un sou, à attendre Jennie. Tout au plus l’embrassera-t-il, l’étreindra-t-il une fois ou deux. Il finit par la retrouver, alors qu’elle est pourtant morte depuis plusieurs années, et la perd à nouveau. Il lui reste son écharpe, et le portrait qu’il a peint d’elle. Le Portrait de Jennie. Bien avant de connaître l’existence de ce film, j’écoutais tout le temps un air de cordes et de vent, sans paroles, qui portait ce même titre. Pourtant, l’air ne figurait pas dans le film. Les choses ne s’emboîtaient pas bien. En sortant du cinéma, j’ai remonté mon col, et toi tu as porté la main à ta gorge, encore un geste que tu faisais souvent, ton long avant-bras comme un cache-cou. Me revient le souvenir que tu marchais sur le verglas sans jamais tomber. J’ai voulu parler, juste quelques mots, de Jennie, mais tu changeais de sujet comme on change de disque. Dans le film on croyait beaucoup au malheur du héros, qui marchait dans les rues de New York, d’hiver en hiver n’en finissant pas. Ce film, une fantaisie surnaturelle, avait une qualité de réel incontournable. Il rejaillissait sur nous, sur nos vêtements, sur les rues que nous parcourions, assortis à la nuit.

Maintenant cela me fait horreur d’aller au cinéma. On sait déjà tout à l’avance ; et on ne peut plus parler à personne ; les salles sont soit trop pleines, soit trop vides. Il n’y a plus de caissières, ou du moins celles que j’aimais sont parties. Elles sont peut-être sur l’écran, à force d’avoir perdu tellement de temps à rêvasser, mais ce n’est pas la même chose. On discutait cinq minutes, on fumait une cigarette. La journée tombait sur nous, on échangeait un sourire, et puis tout le monde était pareil, moins compliqué. Les choses prenaient moins d’importance. Il n’y avait pas ces grandes vagues de froid quand on se passait tous les uns à côté des autres, on était moins sérieux. Les gens portaient des manteaux de plumes. C’est un signe, on n’en voit plus. (« Arrête ce lamento », tu me dirais, en me jetant un objet à la figure). J’aimais y aller les après-midi. Désormais, il n’y a plus personne, les après-midi, au cinéma. Quelques grands-mères, qui me scrutent, soupçonneuses. Et plus personne ne fait jamais de signe de la main.

Les journées, jetables, froissées. Les soirées, périmées. Je sais bien que tu ne prenais pas de gants. La main qui toréait, un poinçon sur chaque étoile qui s’aventurait par là. À quoi sert toute cette vaisselle que personne ne casse, puisque tu n’es plus là, et que je n’ai plus faim. Tu avais sorti ta main de quelconques rivières et me l’avait porté au visage. Je me souviens du froid qui m’avait saisi. Une enfant, seule sur un banc, me regardait sans gêne.
Parfois je rentre encore dans une salle de cinéma, mais je ne reste pas, je regarde juste si tu n’apparais pas sur l’écran.

Très souvent, j’ouvre ou lève les yeux vers une montre, ou un réveil, qui indique alors 01:20. Pourquoi cette persistance, cette coïncidence ? Pour un peu je pourrais croire que le temps s’est arrêté, tellement ça se reproduit. À partir de combien d’occurrences un événement ne ressort-il plus totalement du hasard ? Il va bien se passer quelque chose, à un moment, à une heure et vingt minutes. L’heure de la mort ? L’heure de la première et dernière balle. On devrait toujours avoir une arme à feu chez soi, ne serait-ce que pour honorer ces rares moments où on se laisserait enfin aller à une action brillante contre le moi suprême. Je fais des hypothèses. Souvent, notamment au dehors, je regarde fébrilement l’heure aux poignets de gens, j’attends une heure vingt et je me dis, allons, peut-être cette fois-ci. Qu’au moins je sois foudroyé, ou qu’une blonde me sourie, et sans erreur sur la personne. 
Je fais des calculs compliqués, j’emprisonne des insectes sous des verres renversés, je pense, je ne veux pas penser aux beaux regards d’hommes auxquels tu arraches les ailes probablement même à cette heure-ci. Je repasse le temps, tu connais ça.

J’aimais quand tu avais trop bu, même si je m’inquiétais un peu. J’aimais ta façon de t’enrouler sur le carrelage de la cuisine, en poussant de brefs soupirs. Je savais que ça allait passer. Je restais là, je savais que ça comptait. Je connaissais la distance face aux choses, c’était presque métaphysique, j’improvisais la distance des choses. Ça te plaisait. Enfin, tu te relevais, dérangeais tes cheveux, avec un regard qui m’avertissait : « Tu n’as rien vu ». Le sourire en paraphe. Et ta main, toujours menaçante, en même temps. Ta main, baguée, avec ses phalanges de velours, ses bagues anguleuses, cabochons, cercles entremêlés, pierreries, tu en ramenais sans cesse de nouvelles. Je te croyais quand tu me disais que les gens te les donnaient, spontanément parfois même sans te connaître. Mon principe, simple, c’était de te croire. Ça marchait assez bien, ça résolvait d’un coup tout un tas de problèmes que je n’aurais jamais eu la force d’affronter.

Ta main sur moi c’était comme un shot d’alcool directement dans la gorge, ta main pleine de bagues qui fusait dans l’air, les caresses étaient comme des coups, à moins que ce ne fût l’inverse. J’aimais ta démarche ampoulée, rien qu’à toi, qui affolait les pavés. Je me souviens du piano que tu caressais faute de pouvoir l’étrangler. Les tigres venaient déchirer le manteau d’hiver que tu avais déposé sur tes épaules. Tu te reposais sur la mienne, que tu savais trouver à l’aveugle. Les rideaux d’eau que tu traversais ne t’atteignaient pas. Nous marchions dans les rues, c’était banal, c’étaient comme des répétitions pour une vie qu’on ne vivrait jamais.

J’entends un bruit dans les escaliers, et je me souviens. Je reconnaissais tes pas, je les comptais dans la pénombre et je savais. Mais c’est juste la voisine qui monte ; dans la honte de je ne sais quoi, elle n’allume jamais la lumière, elle va retrouver ses chats encore à demi vivants. Elle arpente la ville toute la journée dans l’espoir de leur ramener quelque chose à manger. Je suis entouré d’intrigants, de poussière. Il y a aussi l’autre voisin, qui me demande régulièrement pourquoi on ne te voit plus. Je suis incapable de savoir s’il se moque de moi. Il a parfois l’air mauvais, et d’autres jours, plutôt bienveillant. À croire qu’il tire son humeur aux cartes chaque jour. Moi, je dis que je ne vois pas de qui il parle, je nie. J’ai l’habitude. Comme tu ne voulais jamais rencontrer mes amis, ils ont toujours pensé que je mystifiais : « l’arlésienne, comment va-t-elle », ils me lançaient en riant. Personne ne croyait en ton existence. À force, c’est comme si j’avais tout inventé. Mais pourtant je revois, encore et toujours plus précisément, ta main, sur la plaquette de somnifères ; ta main sur le chien qui fonçait vers toi dans la rue — pour la souiller. Je revois ta main qui — une fois — tint fermement un couteau — qui brilla comme un joyau. Je ne cesserai jamais d’en saigner, d’ici ou de là. J’imagine ta main, inoffensive, inerte, sur un oreiller, dégagée de tout mouvement. Comme si elle avait été là, à côté de moi, seule, pendant mon sommeil, simplement à veiller sur lui, à peser légèrement sur l’oreiller, sous mon oreille.

J’écoute Portrait of Jenny, tout seul dans la nuit, et il y a ce tremblement de chagrin, à une minute vingt, je ne sais pourtant pas qui est cette Jenny, si c’est la même que dans le film, et pourtant toutes les femmes du monde sont Jenny (surtout celle qui s’est déjà perdue ou enfuie) quand il est trois heures du matin et qu’on n’arrive pas à dormir, rongé par la tristesse ou la solitude. À trois minutes quarante, les larmes coulent et reviennent, tout est joué. Il faut remettre le disque, et recommencer, sans fin. L’art du pianiste. Tu es le portrait de Jennie, c’est inscrit dans la musique. J’entends bien que c’est toi qui respires dans l’ombre du piano. Le son de la contrebasse est si poignant qu’elle semble prête à défaillir. Derrière ton sourire fixe, je vois l’âme brisée, et je ne sais pas qui en ramasse les morceaux.

Moi, je suis dans la foule, dans le désordre. J’ai mis mes verres fumés, seul reste d’une gloire payée cher. Quand je dis gloire, je sais que tous sont prêts à me cracher dessus. Toi, tu marches quelque part, avec toujours ton pas d’avance. Mais je ne verrai plus ta main se balancer, alors d’ici là, je parle, je déchiffre les sous-titres.

Je pourrais continuer encore longtemps, Kid, mais « il est tard », je vois du noir partout autour de moi, et pas question de retirer mes lunettes. Je fais encore un tour du quartier, je fais encore quelques mètres. Je trouverai un buisson dans lequel m’allonger. La nuit est fraîche, tout est calme, j’ai envie d’en profiter. Me coucher dans l’humidité noire, fermer les yeux, voilà ce qui me reste et me soulage, je vais pouvoir murmurer « Givre », ou « vivre », imaginer quelques scènes, me croire dans une salle de cinéma. Mais j’ai déjà vu le film, et je sais ce qui va se passer.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2015.
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