Virginie Simona | L’oeil de l’autre

« chaloupait l’été, la fureur et la douceur du monde, c’était à prendre ou à laisser »

un autre texte de la revue, au hasard :
Nicolas Jaen | Sensus
L’AUTEUR

Virginie Simona vit à Paris où elle exerce le métier de rédactrice. Humain (de naissance), perplexe (de nature) et titulaire d’une Maîtrise de Lettres Modernes, elle a publié des nouvelles pour la Cause Littéraire et fabrique des chansons (comme d’autres des meubles ou des chaussures). On peut la suivre sur Facebook.

LE TEXTE

A l’instar du synthétique, du fer ou de l’or, le « moi » est une matière extensible, mouvante. Un évènement survient et provoque un ébranlement total. Le choc autorise souvent la naissance d’une frontière, d’une séparation irrémédiable entre un avant et un après. V.S.

Tours, 6 janvier 1987, Laura s’affairait dans la cuisine. Le poste de radio crachait des nouvelles du monde : Saddam Hussein se disait prêt à conclure une « paix juste, honorable et durable » avec l’Iran, un conflit social animait le port de Marseille, les planètes annonçaient un gain conséquent pour les Verseau. Alors que par la fenêtre, les arbres n’en finissaient pas de mêler leurs branches avec le vent, l’une des artères coronaires de Laura ne trouva pas meilleur destin que le suicide. Elle sentit une vive douleur dans sa poitrine, alerta son mari, on prévoyait des pointes à 90km/h sur l’Indre et Loire. Hospitalisation, opération, immédiatement suivie d’une courtoise déprime. Verseau ascendant Verseau, elle pensa déposer plainte pour escroquerie astrologique, puis n’y pensa plus du tout. La mort dans sa toge noire hantait son esprit, envahissait son territoire mental mieux que l’algue verte les plages bretonnes... Les médecins l’avaient prévenu : d’avoir vu la fin de près, celle-ci reste devant les yeux et finit par donner le vertige même aux plus acrobates. La crainte de retomber, la crainte encore. De retour chez elle, elle dut se résoudre à ce constat : elle avait égaré sa gentillesse sous les draps blancs de l’hôpital, abandonné sa complaisance dans les tiroirs d’une chambre numérotée. Plus rien ne glissait sous ses yeux : l’agressivité des uns, la bêtise des autres, le réel lui devenait intolérable. Chaque jour, elle feignait d’attendre l’avènement d’un monde meilleur et d’un quotidien sans bataille et sans perte. Pour son mari, il devenait même inutile de lui rappeler l’évidence : que l’angoisse de chute était pire que la chute elle-même, qu’à chaque jour suffisait sa peur.

Quelques mois de sidération s’écoulèrent et Septembre arriva. Si le feu dans le golfe Persique n’avait pas trouvé à s’éteindre, la rentrée en pays riche restait affaire de déguisement : les bien-portants étaient conviés à troquer leur masque de plongée contre un masque anti-grippe, leur besoin littoral contre des envies de carrière. Ce dimanche, elle s’était levée tôt et dans la clarté du jour naissant, plus rien ne se ressemblait. Sa nuit d’insomnie avait taillé ses vieilles défenses et congédié net ses dernières illusions. Des années qu’elle respirait à demi, qu’elle crevait doucement dans cette maison. Quand elle toucha de l’âme ce point de rupture, elle eut la sensation douloureuse d’un passé qui se détachait d’elle aussi brusquement qu’un iceberg de la banquise. Le monde avait perdu de sa familiarité, elle ne savait plus quoi penser de ce qu’elle avait construit : comment tout ça pouvait-il encore tenir debout ? Elle but son café et décida de filer droit jusqu’au studio du Pyla. Trois heures et demi d’autoroute et rien vu du paysage. Un de ses seuls voyages sans mâcher sa rengaine de passagère : « Regarde chéri, c’est mignon ce coin, mais c’est bien trop près de l’autoroute non ? Ce serait comme vivre sur une île paradisiaque entourée de plate-formes de forage... ».

Elle est arrivée vers 10h sur un bord d’Atlantique ennuagé, a ouvert le compteur électrique et le robinet d’eau, s’est endormie sur un lit pas fait. Une heure plus tard, elle a pris soin d’ouvrir les stores, l’odeur de pins et l’air iodé ont pénétré par tous les pores de sa peau. Elle a décroché le téléphone, elle a dit à Thomas (dont les boussoles étaient déréglées puisque personne n’avait fait chauffer son café) : « Je te quitte, on n’est plus obligés de s’aimer si peu ». Il est resté silencieux, pétrifié devant le discours de celle qui ressemblait à une enfant prise de délire, à un individu en chantier, ou pire encore, à une parfaite inconnue.

En raccrochant, elle pensa à tous ceux devant qui elle s’était toujours tue. Ceux qui l’avaient choisi pour déverser leurs petits vices, leurs vilaines difformités, parce qu’ils savaient qu’elle pouvait tout entendre, tout voir sans crier. Ce temps perdu à leur trouver des excuses, à écouter les monologues de sa voisine, quand apprendre par cœur le nom des Préfets de France aurait sans doute été plus utile. Courir, fuir, tenter l’ascension du Mont Blanc en patins à glace, tout valait mieux que de subir des propos agités, criards, sculptés à la pointerolle du marteau-piqueur par des gens trop occupés d’eux-mêmes. Mais qu’importe au fond...Qu’importe ces congénères et leurs manières égoïstes ou mesquines, ils avaient toujours eu cela de plus qu’elle : savoir exister sans fard. Ils étaient méchants, généreux, offensifs ou drôles selon la météo, quand sa constante bienveillance n’était que frousse. Peut-être n’existait-il qu’une formule radicale pour rendre acceptable l’enchaînement idiot des jours et des nuits : se tenir unifiée devant les autres. Dire, penser, sentir de front. Au delà du bien et du mal, du juste et de l’injuste, éviter les divisions en nous. Se faire braqueur si on se sent le cœur, les jambes et la tête d’un voleur. S’habiter le plus fidèlement possible. Voilà ce qu’elle était occupée à penser quand, à travers la vitre, le ciel girondin gagnait en sérénité, et que deux mouettes planaient avec une sorte de lenteur souveraine...

La sonnerie du téléphone l’éloigna brusquement de sa méditation. Thomas lui demandait de revenir à la maison, il refusait cette femme fuyante, cette égocentrique qui l’abandonnait sans même savoir s’il restait du beurre dans le frigo. Et comme les pièces d’un puzzle contre le carrelage du studio, son joli concept d’unification éclata. Elle eut la sensation que son cœur battait jusque dans ses doigts. Elle était morcelée, disloquée, aussi paumée qu’un poisson de rivière soumis à des courants contraires. Que rien ne lui manque (son mari, sa maison, leurs dîners à heure fixe), y arriverait-elle jamais ?

Elle enfila sa veste et sortit sur la plage, et devant une marée indifférente, fut prise de vertiges. Le risque et les inflexions du hasard, l’aubaine et les coups de dé, tout cela lui paraissait aussi éloigné de sa nature, aussi improbable que la dégustation d’un tajine d’agneau par un couple végétarien. Combien de jours, de nuits, sans que l’inconnu ne vienne se perdre dans sa vie ? Elle avait souvent discerné dans son miroir clôtures et palissades, mais jamais le ciel. Convaincue de disposer d’une identité tenace, de nerfs aux ramifications immuables, d’un tempérament dont elle ne pouvait discuter les ordres. Pourtant, les certitudes corsetées d’Eva avaient implosé dans la nuit. Une nuit sans sommeil qui avait pointé du doigt le flou, le trop vague de la frontière entre son désir et celui des autres. Il lui faudrait bientôt ébaucher la typographie de ses manques, de ses élans, être capable d’en dessiner les mouvements singuliers. Déborder du sentier, s’extraire des relations qui n’en sont plus, d’amours comme autant de langues mortes et vains culs. Au bord de l’Atlantique et de ses turbulences, au milieu d’un monde dont elle ne comprenait pas la violence parce qu’elle avait si peu expérimenté la sienne, elle n’avait qu’à s’en tenir à cette féroce banalité : la vie réelle et tangible débutait dès lors que l’on cessait de vivre dans l’oeil de l’Autre.

1988, les canons mirent fin à leur entreprise de dévastation et laissèrent l’Iran et l’Irak totalement anémiés. La guerre et son effroi, une fois encore, pour rien. Quelques mois plus tard, le divorce de Laura et Thomas fut prononcé. Elle décida de s’engager dans une association pacifiste. Août 1990, l’armée Irakienne envahissait le Koweit, la « Soca Dance » chaloupait l’été, la fureur et la douceur du monde, c’était à prendre ou à laisser...



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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 mars 2016.
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