Michel Brosseau | Jusqu’à ce point de convergence

N’est-ce pas étrange que des gens passent toute une vie sans même frôler le drame ?

un autre texte de la revue, au hasard :
Nicolas Jaen | L’enfance du ciel
l’auteur

Né en 1966, Michel Brosseau enseigne le français près d’Orléans. Il tente, dans ses différents récits et polars (publie.net, Terre de brume), d’interroger la société contemporaine et ses dérives, notamment comment la fiction parvient si souvent à façonner le réel. On peut retrouver ses différents chantiers d’écriture sur son site : À chat perché. Michel Brosseau sur Facebook. Sur twitter : @brosseau.

le pitch

Après découverte d’un fait divers via le web, gratter la surface du compte-rendu journalistique, tenter d’atteindre à l’épaisseur, à l’humanité, au-delà des mots convenus, en passant notamment par l’espace du drame via streetview, visionner le décor pour approcher sinon comprendre, creuser le réel via l’exercice de la fiction.

le texte

 

N’est-ce pas étrange que des gens passent toute une vie sans même frôler le drame ?
Georges Simenon, Le Blanc à lunettes.

 

Il ne s’est rien passé, avant. Une altercation. Rien de bien grave à ce qu’il semble. Une histoire de bonnet. Un bonnet de marque, soit, mais un bonnet. Gucci. Ça tout le monde en est sûr. Un bonnet Gucci. Valeur d’environ 20 euros. Voilà du solide, du concret, du certain. C’est la pause de midi quand tout arrive. Quand on est lycéen, on n’a souvent qu’une heure pour manger. Ou même cinquante-cinq minutes. On se dépêche d’aller au self pour pas trop faire la queue. Eux deux sont sortis du lycée. Pas pour aller manger un kebab. Juste un truc à pizza pas loin. Mais il faut avoir le temps. Autour des pavillons un peu vieillots avec jardinets, des arbres qui ont eu le temps de grandir. Un quartier tranquille, comme on aime à dire, mais rien pour aller manger un sandwich. C’est encore la ville mais déjà à l’écart. Ils sont sortis du lycée par le portail gris, ont laissé les bâtiments tout blancs derrière eux. Le décor s’offre à l’écran. En dit un peu plus que les mots des journaux. Les articles sont là eux aussi sur l’écran. D’une fenêtre à l’autre. Des mots au décor, du décor aux mots. Essayer de comprendre ? Former quelques images, approcher. Suivre traces dans la ville, en soi. Ils ont franchi le portail, remonté la rue sur la gauche pendant une cinquantaine de mètres. Ça aussi une certitude, cinquante mètres à peu près. On pourrait mesurer plus précis mais ça n’apporterait rien. Pas plus que la couleur du bonnet. De l’autre côté de la rue, il y a la façade de l’internat. Avec dans la pierre l’inscription qui ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui : internat du lycée de jeunes filles. Autre époque. Ils n’y font plus attention à force. N’y ont peut-être jamais fait gaffe. Ou ils en ont rigolé. Imaginé toutes ces filles derrière ces murs. Du temps de leurs parents l’inscription n’avait sans doute déjà plus de sens. Et pas sûr que leurs parents soient passés par le lycée. Tout ça c’est d’avant. Un autre monde. Un monde lointain. Eux ils longent le mur pour aller au parking. Peut-être pas même un coup d’œil. Pas la première fois, tous les deux, qu’ils se retrouvent au parking. Se sont déjà embrouillés à cause du bonnet. La semaine d’avant. Le sang chaud tous les deux. Une histoire de caractères ce qui s’est passé. L’explication est simple. Et chacun sur ces mots-là peut greffer ce qu’il souhaite. De jeunesse, de vitalité ou d’exotisme. D’outrance aussi. D’aller trop loin sans réfléchir. Trop vite. Franchir le pas comme en aveugle, ne rien calculer. Un élan où tous deux confondus, celui qui tue, celui qui meurt. Ce n’est pas donner la mort, la recevoir, mais deux qui s’entraînent inexorables. C’est ne rien dire du temps qui s’écoule. Du récit qu’on construit. Ce qu’il m’a fait. Ce qu’il m’a dit. Comment tout ça s’agence. Zones d’ombre. Et ce à quoi on vient heurter. Dedans. Dehors. C’est ne rien dire du chœur qui se met en place. Ces cercles de gosses dans les cours d’école, corps venus former l’arène pour la bagarre. Chœur plus discret, on a grandi. Mais les mots, ceux qu’on prononce, ceux qu’on écrit. Mots des lèvres, mots des écrans. Et comment on ressasse. Il s’en est fallu de peu. D’une phrase sur mur Facebook et alors litanie d’à quoi ça mène tout ça, les écrans, la technique. Comme si la violence, c’était pas au dedans de chacun qu’elle se trouvait. Le sang chaud. Un élève qui les connaissait l’a dit aux journalistes. Un qui les connaissait. De quoi, comment, on n’en sait rien, mais voilà il a parlé. En faire un point d’honneur, il ajoute. Un point d’honneur de récupérer le bonnet. De le garder, de ne pas céder. Pas qu’une histoire de caractères. Du code aussi, de la vie sociale. Le regard des autres. La place qu’on occupe. Continuer de tenir en équilibre sous le regard. Pouvoir garder sa place au sein. Tenir son rang. En cours de philo ils ont peut-être travaillé sur nature et culture. Qu’ils en aient ou pas entendu parler ne change rien à ce qui s’est passé. Ou plutôt qu’ils en aient entendu parler n’empêchera rien. Pas que la mécanique en jeu soient située hors des mots. Au contraire. Cette mécanique-là passe aussi par les mots. S’y enracine. Je te prends ton bonnet. Tu me le prêtes. Et s’il était à moi maintenant ? Ce sont d’abord des mots. Des mots de gosse. Des mots pour gamineries. Un geste peut-être. Une main qui se referme sur le bonnet. Une main qui s’éloigne. Un bras qui se lève. C’est trophée qu’on brandit. Et puis le regard. Ce qu’il dit. Ce qu’il nie. Ce qu’on croit y lire. Ce qu’on y place. C’est provocation. C’est se mesurer. Ou alors une histoire de thunes. Et les gestes et les mots qui vont avec. Qu’il faut tenir parole, payer la somme convenue. Vingtaine d’euros. Les journaux disent ça, une histoire de thunes. Pas une grosse somme. Mais en faire une histoire de principes. Sans forcément se demander ce qu’on met en premier. La vie. La thune. Ou l’honneur. L’image qu’on a de soi. Celle qu’on vous renvoie. On ne devine pas qu’à la défendre coûte que coûte cette image, c’est aussi soi qu’on détruit. C’est l’autre et puis c’est soi. Ou si on le devine, quelle douleur, quelle fêlure fait qu’il faut passer outre. Pour une histoire de principes le couteau, les coups avec. Un troisième l’aurait fourni. Couteau jeté dans le canal du Berry après avoir frappé. Combien de coups on ne sait pas encore. Ni combien ni quelles parties du corps. Mais jeté dans le canal. Aller jeter le couteau. Passer par le lycée. Traverser la cour. Rejoindre un bâtiment. Une porte qui s’ouvre. L’idée de se planquer dans une salle de cours. En sécurité. Lieu connu. Comme en dehors du monde. S’asseoir parmi n’avoir plus rien à décider. Continuer. Un prof qui sort voir ce qui se passe. Personne. Ça arrive de temps en temps des plaisantins qui ouvrent une porte et pfuit partent en courant. Mais là des traces de sang. Pas vague déconnade. Autre chose. L’irruption d’autre chose. Quelqu’un dans les couloirs qui laisse des traces de sang. Il y a l’administration qu’on prévient. Un coup de portable. Un élève qu’on envoie. Comment on a découvert le corps au parking, les journaux ne le disent pas. L’alarme avait peut-être déjà été donnée dans le couloir. Flics et pompiers autour du corps aux coups de couteau. Le jeter le couteau. Avoir pensé au canal. En avoir fait quoi du couteau pendant que dans les couloirs du lycée ? Glissé dans une poche en sentir le contact. Et ce sang, traces qu’on laisse. Sur les mains, les vêtements. Lady Macbeth ça lui dit quoi ? Souvent qu’on se blesse avec une arme blanche. Fréquentes les traces de sang de l’assassin sur les vêtements de la victime. C’est porte qu’on referme aussitôt entrouverte, des sangs versés. Passer aux toilettes. Rincer. L’envie de vomir ou pas. Et comment on se regarde dans la glace. Quitter l’enceinte du lycée. Voix des profs dans les couloirs. CD des cours de langues. Bande son vidéo. Rejoindre le canal. Pas grand monde ? Des promeneurs de début d’après-midi ? Pas bien loin du lycée. L’imaginais plus distant lisant les articles. En train de marcher à travers la ville, se demander où s’en débarrasser. Qu’une plaque d’égout suffirait. Mais proche le canal. Trois cent mètres suffisent pour le rejoindre. Il faut prendre à gauche en sortant du lycée. Remonter la rue de Vauvert. Longer le lycée. Haie d’arbustes taillée. Grillage. Un dernier bâtiment. Porte cadenassée. Interdit l’accès aux élèves. Mur. Portail bleu clair. Chrono Pizza. Mur de pierres. Entrée de ce qui fut une ferme. Rejoindre le boulevard de l’avenir. Panneau de pub à l’angle. Feux rouges. Penser ou pas à ça : boulevard de l’avenir. Ne pas s’encombrer la tête. Un monde vide de signes. Saturé de. Boulevard de sortie de ville. Arrêt de bus. Station de lavage l’éléphant bleu qui prend sa douche. Panneaux de pub. Conteneurs déchets triés. Station Elf. Immeubles de deux étages. Entrées vitrées comme serres. Béton gris. Béton sale. C’est ligne droite. Autres immeubles. Rosés cette fois. Parkings. À gauche le bâtiment de la DDASS. Passer le carrefour. Feux suspendus. Rue du champ de foire. Avenue Louis XI. Les immeubles sont hauts. Le canal sur la gauche. Balancer le couteau à l’abri des regards. Couvert des arbres le long de l’avenue. Sur l’écran les lumières sont belles. Imaginer des reflets sur l’eau. Balcons, fenêtres des immeubles, silhouettes des arbres. Le bruit qu’il fait entrant dans l’eau. Reflets se troublent. Pas si loin le temps des ricochets. D’abord se débarrasser du couteau puis partir. Quitter la ville. Il aurait été plus simple de s’enfuir tout de suite. Le couteau dans une bouche d’égout. Mais c’est peut-être la même chose. Fuir, faire disparaître le couteau. Effacer du cadre. Que ça n’existe plus. Rien qui rappelle. Pas tant l’arme du crime que celui-ci. S’en aller loin. Difficile sans voiture. C’est revenir sur ses pas. Ligne droite. Boulevard Auger. Boulevard de la république. La gare. Aller où ? Y penser avant. Mais nécessité de connaître les horaires, et quelle destination. Téléphone portable et si une connexion. Et si c’était la dernière qui tenait ? Dernier lien au monde dans la solitude, le resserrement de l’outre. Ou simplement l’idée de partir. Et la gare comme évidence. Qu’impossible de rester là. Demeurer et s’heurter à tout ça. Ce qu’on vient de faire. Pas même sûr qu’on l’ait voulu. S’imaginer qu’ailleurs le vertige un peu moindre. Se sauver. De quoi ? De soi ? Et qu’ailleurs se fondre sans visage. Ou comme par magie se sauver dans la distance. Y croire. Ou pas. Mais le faire. Partir. S’il ne restait que ça comme espoir, même absurde. Rupture kilométrique pour se faire neuf. Le nom d’une ville et effacer. La raison, de toute façon, après ce qu’on vient de faire. Dans l’état où on est. De tension. De peur. D’angoisse. De vertige. Partir. Puisqu’impossible dans l’enceinte du bahut. Y demeurer, enceinte close. Et que rentrer chez soi entendre quoi ? Et quel regard ? Plus même sûr du visage que l’on porte. Que même une mère le reconnaisse. Montrer son vrai visage. Les mots ne font qu’ajouter à la confusion. Son vrai visage. Son masque enfoui. Plus sûr de rien sinon partir. Tours. Orléans. Vierzon. Paris par l’Intercités. À moins que Lyon. Rejoindre une ville. Et grande de préférence. S’y diluer y disparaître. S’y débrouiller comment la question ne se pose pas. C’est partir qu’il faut. Cavale. Et que le mot s’applique à soi. Fuite en avant. Et si ça fait peur d’être aspiré par l’horizon. Cavale. Mot des films. Mot des journaux. Et si c’était la fiction qui vous rattrapait tout d’un coup. Fiction. Ou l’espace de ce qu’on n’aurait jamais cru approcher. Inutile le papillon qui s’approche de la flamme. Mais le pas franchi. L’outre où on accède. Et que l’outrance n’est plus seulement dans les mots qu’on prononce. Désormais la porter. Désormais s’y plier. Et que les mots de l’outrance jalonnent ce qui sera désormais la vie. Et pas si simple d’être de taille pour la démesure. Partir. Quelles images en tête on n’en sait rien. Un squat. Un parking souterrain près de la gare. Et à quoi on croit que ça ressemblera. Qui pour s’y dire prêt ? Mais pas tant aller vers. Partir. Traverser l’esplanade devant la gare. Les taxis qui attendent. Pas bien nombreux. Des types à gourmette la chemise impeccable. Personne ne sait encore. Un des prochains flashes info à la radio. En discuteront tout à l’heure. Et demain encore. Entre eux. Avec les clients peut-être. Coryphée en berlines. Avis tranchés la sentence nette. Déposséderont le gosse de son geste. Le noieront dans le grand tout des certitudes et des fantasmes. Pénétrer dans le hall. Mais quel argent pour le billet ? Acheter des cigarettes ? Bouquins du relais presse. Énigmes à l’abri sous leurs couvertures noires. Tableau des départs. Voyager en fraude. Ne pas se faire choper. Partir. Se jeter dans la gueule du loup. S’y faire serrer. On a interrogé des témoins entre temps. On a appris la tension entre eux deux. L’histoire du bonnet. Et puis absent au premier cours de l’après-midi. S’il avait cours. Il marche jusqu’à la gare. Prend le bus ? Croise un du lycée qu’il connaît ? Un voisin ? Et s’il voit son visage dans la vitre. Reflet de son corps. S’il ferme les yeux. Tension maintenue ne pas craquer. Ce qu’il fait de ses mains. De ses doigts. Quelles bagues il y porte ou bien rien. Alliance d’un grand-père et ce que ça dit de brisé. Ce qui se passe à la gare les journaux n’en disent rien. Ce qu’il dit. S’il tente de s’enfuir. Si ça a lieu dans le hall ou sur un quai on n’en sait rien. À moins que dans un passage souterrain. Repéré pendant son trajet du canal à la gare ? Le moment où comprendre. Savoir que c’est fini. Apercevoir un flic. Si ça se passe dans un regard. Ou une voix qui lance un ordre. Ou l’évidence des corps qui bloquent tout passage, toute échappée. Comprendre qu’on n’ira pas plus loin. De toute façon, loin on y est déjà allé. Mais qu’on n’échappera pas à ça. À ça non plus. L’étau qui se resserre. Le filet qui s’abat. On a des expressions. Pas sûr qu’elles disent grand-chose de ce qui se passe à ce moment-là. Se heurter à un mur ? Et ce qui se passe dans le corps. Si le corps se tend. Ou si relâche. Et les menottes. Et comment on vous pousse dans la voiture. Dos courbe tête penchée, ne pas cogner la tête. Les curieux qu’on éloigne. Les coups de sirène aux carrefours. Connaître ce qui défile. Voir quoi ? Moteur qui braille. Se dire qu’une part de mise en scène. Ou se dire comme dans les films. Ou ne plus pouvoir remonter jusqu’aux mots. En deçà du silence. Et toute la douleur à tenter de remonter vers. Vers quelle surface on n’en sait rien. Ni de quoi c’est fait dans quoi on est et dont on voudrait tant s’extraire. Entendre la radio dans la bagnole des flics. Ce qui s’y dit. Même l’anodin des patrouilles qui continuent. Ce sera ensuite, les questions. Déterminer : avoir voulu ne pas avoir voulu tuer. Tout se tient dans les mots. Ceux de ses réponses. Puis ceux du rapport d’autopsie. Homicide volontaire. Trente ans. Ce qu’il risque. Le gars mort au bloc opératoire. Ça il n’en sait rien encore. Il y a eu les pompiers, les flics. Des sirènes. Un brancard. Des journalistes. Mais plus tard seulement. D’abord à l’hôpital que ça s’est joué. Pas loin du lycée. Une dizaine de minutes en voiture. L’avoir laissé pour mort. Cru qu’il s’en sortirait. Frapper et aussitôt partir. Il faudra dire. Toutes ces questions. L’impression que toujours les mêmes. Dire. Répéter. Ce n’est plus qu’une affaire de mots. Les journalistes, ils se sont mis devant le lycée. Pas devant le parking. Pas devant le mur du lycée pour jeunes filles. Ont choisi un arrière-plan identifiable. C’est d’aujourd’hui qu’on parle. Alors que ça ressemble à aujourd’hui derrière. Les mots, eux, ils les ont. Sont venus avec. Les emmènent partout dans leurs bagages. Émotion. Incompréhension. Chape de plomb. Abasourdis. Vif émoi. Sans problème. Bien coté. Tranquille. Déploient leurs mots. En recouvrent le passé qui palpite encore. C’est plus tard qu’on saura combien de coups. Et quelle artère. Et combien de mis en examen et pour quoi. Quelques certitudes. Toutes minces. Toutes fragiles. Qu’un litige. L’auteur des actes. La victime. Une transaction. Des vêtements. Une vingtaine d’euros. Mais cet écart avec le prix d’un tel bonnet. 95 euros le premier prix. Casier judiciaire vierge. Maintenant ce sont les mots des juges. Chacun les siens de mots. Ceux de la fiction, il y aurait à les déployer. Du noir où l’énigme serait le tracé du chemin qui conduit à la mort. Et comment on s’y engage sur ce chemin. Comment on le parcourt jusqu’à ce point de convergence où donner la mort. La recevoir. Il faudrait plus de lignes qu’ici. Plus de mots. Il faudrait présenter les acteurs. Deux élèves du lycée, chacun d’une classe différente. Série générale pour l’un. Série scientifique pour l’autre. On pourrait jouer là-dessus, prendre le lecteur à ses clichés. Que c’est pas celui qu’on attend qui. Mais ça n’avancerait à rien. Et on joue pas avec ces choses-là. Ce ne serait pas jeu suspens, mais tentative de dévoilement. Il y aurait la rencontre initiale, l’avant de chacun, l’entourage, et l’enchaînement des faits, du début de l’embrouille jusqu’au moment où l’un se décide à aller demander le couteau. D’aller rencontrer le gars qui peut le filer. S’ils se connaissent d’avant et comment. Trouver les mots pour lui demander. Un coup de portable, un message. Lieu de rendez-vous donné. Et quand. Peu de temps avant d’aller se friter ou juste avant. Ce qu’on en fait du couteau en attendant. L’avoir en poche. Savoir quels vêtements. Combien de fois vérifier des doigts s’il est là. S’assurer qu’on ne le devine pas au travers du tissu. Ou s’assurer qu’on voit bien sa forme (tout dépend du vêtement). Ou le laisser dépasser un peu, qu’on comprenne ce qu’il y a là de planqué sans l’être et menace. L’avoir mis là pour faire peur, sans avoir à le sortir qu’il soit vu et qu’on comprenne en face que ça rigole plus. Qu’on passe à un autre plan. Et comme personne n’a envie en fait d’en arriver là, qu’il le rende le bonnet. Ou qu’il la file la thune. Un Gucci c’est un Gucci, tu comprends. Il y a les mots qu’on se dit. Et ceux qu’on dit aux autres. Ou on n’en parle pas. On boit un peu avant d’y aller. Ou on s’en fume un petit. La bouteille laissée au casier dans le hall. Ou bien dans le sac avec les cours. Le bout de shit en poche. Ou se dire qu’il faut assurer. Après, oui, mais pas avant. Assurer. Il y a la démarche qu’on prend pour aller au rencart. Où on les met ses mains. Si on touche le manche du couteau ou pas. Et avant, comment on l’a posé en paume le couteau. Quand j’étais collégien ou lycéen on disait lame. On disait cran. Ceux qui les avaient c’était pour faire peur. Pour frimer. Pas un qui s’en soit servi. Restaient en poche. Les nunchakus, ça oui ils les sortaient. Glissés sous le blouson. Des matraques faites maison aussi. Bout de tuyau d’arrosage, du ciment dedans. Et puis des chaînes de vélo. C’était ça l’attirail pour les bastons. Et les bombes lacrymos aussi. S’être toujours tenu à l’écart. Pas le goût ni le physique pour. Mais des bons copains parmi. Les laisser y aller tout seul à la sortie des cours. Le mercredi après-midi. Le samedi soir. Comme dans les chansons de Renaud. Mon dernier bal. Et puis Baston. On ira au baston / au baston / je sais que c’est con / mais tout est con… Des motifs débiles pour se battre c’était pas ce qui manquait. Pas une question d’époque. Ce serait trop simple. Même si d’autres histoires ailleurs. Ailleurs et aujourd’hui. Au-dedans de chacun que se fait la bascule. Ou pas. Simenon en écho. Type ordinaire qui va jusqu’au bout de lui-même. Et si c’est ça qu’on a tous au bout de nous-mêmes, sinon de donner la mort du moins d’aller jusqu’au drame. Il faudrait s’interroger sur la violence générée par l’école. Ce qu’il y a en elle de situations de confrontations, de symboles qui font mal. Ça aussi ça serait à creuser. Et mettre en perspective d’autres gamins porteurs de violence telle. Rares. Mais ce qui fait qu’ils trouvent tant d’écho au-dedans de nous-mêmes. Que nous soyons si réceptifs. Friands ou inquiets. Ce qu’il y a là à débusquer de nos regards. De nos fantasmes. Mais revenir à la lame. Peut-être pas la même chose d’avoir son propre couteau ou d’en emprunter un. Avoir eu le temps de s’y habituer. Appris à s’en méfier. Compris ce dont l’objet était capable. Jusqu’où pouvait vous emmener. L’avoir soupesé, en avoir testé l’équilibre au creux de la main. L’avoir mis à distance. Il faudrait s’acheminer lentement jusqu’au déploiement de la violence. Parce que le regard qu’il a eu. Les mots qu’il a employés en face. Qu’il ait touché là où ça fait mal. Là où personne n’a le droit d’atteindre. Où personne avant ne s’était permis. Ou alors il y a longtemps. Et trop souvent. Et que là ça revienne alors qu’on croyait ça fini. À moins que ce soit le regard qu’on pose sur l’autre. Les mots que soi on prononce. Qu’on s’enferme. Qu’on s’enferre. Et que trop tard, on a lancé la machine. À moins que tout ait tenu à qui le premier a su engager la machine à verbe. À l’eau les phrases qu’on avait préparées. Et qu’on croyait que ça suffirait. Toujours des mots. Ceux au copain à qui on a dit que non, on préférait y aller seul. Et qu’on regrette peut-être maintenant. Que c’était entre soi et lui. Mais s’il avait été là. Ce qu’il aurait fait. Ce qu’il aurait dit. Tout cet horizon des possibles désormais clos. Et toutes les phrases en tête pour se rassurer. Et le silence devant ses mains à lui en face. Son corps quand il s’approche. Ou comment il se redresse quand il vous voit arriver. Parce qu’il était là avant. Ou comment on marche côte à côte jusqu’au parking. Une cinquantaine de mètres. On s’est donné rendez-vous pour régler ça par une baston. On a fini les cours à la même heure. Pris le couteau impressionner qu’il laisse tomber. Qu’il le refile ce putain de bonnet. Un Gucci. Il sort quoi des bouches, d’insultes, de menaces, de moqueries de provocations, d’appels à la raison ? Et il est où le bonnet ? Il a peut-être poussé la provoc jusqu’à le porter l’autre en face ? Un Gucci. C’est pas n’importe quoi un Gucci. Parce qu’il y a ça aussi, les cinq lettres, la consonance italienne, la marque, la mode. Il y a du rêve. Du rêve vendu. Du rêve qu’on accapare. Et toute la violence qui s’en dégage du rêve. Qui s’organise autour. Les premiers coups qui font mal. S’écarter sortir la lame et s’approcher. Ou la lame sortie d’emblée. Et la peur. Et si on vise avant de frapper. Ou si on frappe pour le faire taire. Et tout ce qui travaille au ventre. De rage d’angoisse et d’envie d’en finir. Tout ce qui s’arrête dans la tête. Si encore des mots. Ou bien plus rien. Et si on pleure. Et si on le garde en main le couteau. Si on le glisse dans une poche. Si on se retourne vers le corps. Ce qu’on voit. Des arbustes autour. De l’herbe et du bitume. La façade grise du lycée des jeunes filles. Et le gars allongé. Celui qui va mourir pour un Gucci.

 

retour haut de page


Tiers Livre Éditeur, la revue – mentions légales.
Droits & copyrights réservés à l'auteur du texte, qui reste libre en permanence de son éventuel retrait.
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 avril 2013.
Cette page a reçu 469 visites hors robots et flux (compteur à 1 minute).