Françoise Durif | Lieux-Dits

« construire une ville par les mots », contributions

Pousse son premier cri en 1959. Carrière stoppée net. Nourrit un ressentiment tenace vis-à-vis de la famille en général. A malgré tout connu quelques happy-hours.
proposition n° 1

Elle le sait bien. Si elle revenait à C c’est ce passage qu’elle emprunterait. Elle ignore pourquoi mais c’est la toute première image qui lui vient à l’esprit lorsqu’elle évoque cette ville. D’ailleurs, si elle y pense maintenant c’est parce qu’il lui fallait rêver un lieu où « revenir ». Ca a été ça le moteur, le déclencheur. A C, elle n’est revenue qu’une seule fois en quarante ans. Et elle avait alors manqué de temps pour emprunter le passage. Pourtant, l’adresse où on l’attendait pour le concert, était toute proche. L’idée a dû lui venir de là, de cette proximité. Elle y a repensé depuis, elle a regretté d’en être partie si vite. A l’époque où elle vivait à C, la cathédrale, en attente de travaux importants, était fermée et la traversée du passage de la Métropole – elle a retrouvé le nom sur Google Earth – offrait un raccourci saisissant entre le calme de la Place avec la cathédrale fermée, et l’activité de la rue sur laquelle il débouchait.

La soudaine confrontation avec l’étrangeté du nom retrouvé s’est un peu diluée dans la promenade au hasard des photos du lieu postées sur le site et qu’elle connaissait bien après l’avoir presque oublié. C’est, en tous cas, ce qu’elle croyait.

Le passage l’a avalée, littéralement. Elle se voit de dos en robe d’été et quittant la place au soleil pour entrer sous la voute, elle en perd la tête qui disparait sous le tranchant de l’ombre oblique, du coup, elle ne se pose pas la question de sa coiffure à cet instant-là : cheveux courts, cheveux longs, elle n’en sait rien, et seule sa robe claire fait une tache mobile sur le noir du passage. Tout de suite, elle en retrouve l’odeur puissante, elle se la réinvente : humidité sale, relents d’urines macérées dans les quatre coins sombres. Elle se voit quitter le boyau en accélérant le pas, plus rien d’elle que ses deux sandales, les deux fines attaches derrière les chevilles encore éclairées et puis, elle disparait complètement. Elle a imperceptiblement imprimé à sa marche un mouvement qui la dirige vers la gauche. Elle vient d’entrer dans la rumeur et le mouvement de la rue Croix-d’Or où une lame étroite de lumière violente s’est posée sur son visage, l’aveuglant.

proposition n° 2

Sur les photos street-view de Google Earth, ce qui saute aux yeux c’est la borne en pierre claire, fichée au centre et à l’avant de l’entrée du passage sur la Place. Un doigt majuscule qui stoppe tout véhicule censé traverser le couloir.

A l’époque, il devait bien y avoir quelques mobylettes à sillonner les lieux, mais de voiture, point. La Place était fermée, la rue Croix-d’or ouverte à la circulation, mais tellement étroite. Il y avait ces bouteroues, en pierre grise, à l’embase plus large que le sommet tout plat sur lequel on a pu s’asseoir quelques fois, peut-être. L’une et l’autre scellées de chaque côté de l’entrée, afin que les roues des charrettes de l’époque n’aillent pas abimer les murs. Celle de gauche est un peu tordue, son profil avance dans la lumière du couloir et trouble l’arc de la voute. Dans le mortier qui la soutient, il y a des crevasses et des manques, quelques gravats décollés formant grumeaux s’entassent dans l’interstice. Celle de droite bien en place. Quelques touffes d’herbes autour. Aujourd’hui, les municipalités se refusent à employer le désherbant. La nature redonne aux centres des villes des airs de ruines abandonnées.

La lumière, toujours bienveillante et bénévole, passe à travers la dentelle de la ferronnerie de l’imposte et l’étale à l’entrée du goulet sous les pas des piétons, l’étirant, la distendant, la tordant au fil des heures. Tapis persan d’ombre déposé sur le sol couvert de taches huileuses aux contours d’isthmes irréguliers, plus sombres encore. Au-dessus des têtes, mais qu’on ne regarde pas, que l’on perçoit par hasard, un peu grâce à l’écho des pas - quand chaussés de talons hauts - une voute écaillée à croisée d’ogives, d’où pendent des lambeaux de peinture morte et sale, copeaux gluants. Mouches mortes scotchées, moustiques et moucherons, toiles d’araignées étoilées autour de la lampe. Globe gris, dont le verre intérieur est parsemé de salissures réunies sur le fond en tas sombre. Le jour découpe du côté rue sa portion de couloir, mange peu à peu le sombre du trou, l’amenuisant à mesure côté Place.

proposition n° 3

Fermant l’angle droit de la Place, un immeuble rénové, façade jaune beige jouxtant celui de pierres grises du Passage. Deux étages de fenêtres assez hautes à volets de bois marrons, et un balcon de fer forgé. La petite porte d’entrée est en bois clair avec un carreau rectangulaire par vantail, protégé d’une grille, une imposte au-dessus. L’entourage de pierre, gris très clair, est celui que l’on voit un peu partout dans la région.

En poursuivant, toujours sur la droite, deux larges vitrines de commerces, métal et verre, deux bannes de tissu clair, dont l’une porte le nom du magasin, devenu illisible. L’entrée de la boutique est marquée par deux pots gris : chacun accueillant une petit boule de buis tout en haut d’une longue tige sinueuse.

Des arceaux de métal auxquels sont arrimées des bicyclettes.

À l’angle avec la rue, un autre commerce : La Traboule, dont la large vitrine reflète la silhouette de la Cathédrale à plan basilical. Plusieurs chaises et tables en métal blanc ont été disposées devant la boutique, protégées par des parasols à rayures rouge et blanc. Un tapis rouge un peu sale, est placé devant l’entrée ainsi que trois ou quatre pots de fleurs, un tourniquet à cartes postales. Une guirlande de fanions rouges souligne le bord des bannes claires tendues au-dessus de la vitrine. Deux ouvertures condamnées s’impriment en légers creux dans le mur, sous l’enseigne répétée La Traboule, et deux chaises longues en tissu rouge ont été disposées devant.

Une poubelle en métal marron marque le coin de l’immeuble, juste sous la fenêtre aux volets de même couleur.

À gauche, la rue de la Métropole rejoint la Place Saint-Léger.

En continuant tout droit, la Rue Saint-Réal quitte la Place pour rejoindre plus loin, l’avenue de Boigne.

À l’angle de la rue Saint-Réal et de la Place, un autre immeuble de deux étages est peint en blanc. Au rez-de-chaussée, un café à la vitrine rouge a étalé deux rangées ordonnées, ses tables et chaises sur la Place, qui est, à cet endroit, agrémentée de petits arbres. Le mur de l’immeuble côté rue Saint-Réal est peint en jaune.

Au niveau du premier étage, un réverbère en fer forgé.

Le même pavement gris en vagues unifie l’espace de la Place et des deux rues.

proposition n° 4

Devant elle, l’entrée sombre du Passage. Dans son dos, se déroule le chemin qu’elle a suivi jusque là. Elle passe une marche arrière mentale et se voit, comme dans un film, rembobiner ses pas en accéléré à travers la rue Saint-Réal, où elle a cherché la boutique des antiquaires, dans l’angle, juste en face de l’entrée du vieil immeuble, la petite cour pavée après le porche, la tourelle d’escalier, puis le débouché de la rue sur l’avenue, à droite sous les arcades où elle est remontée, elle se rappelle des murs gris, une teinte neutre mais plutôt claire, des passants nombreux, hommes et femmes, qui l’ont croisée, frôlée, bousculée sans doute, marchant dans le même sens qu’elle ou se dirigeant plus bas dans l’avenue jusqu’au bas des escaliers du Château, elle ignore en quelle saison elle se trouve, c’est de gris clair que tout a été repeint autour d’elle, et les passants sont tous vêtus, vestes, pantalons, de couleur marron tirant sur le rouge, elle parviendra ainsi à l’autre Place, celle de la grande fontaine aux éléphants gris, avec la statue noire d’un personnage, elle ne sait plus qui, mais elle n’aura pas l’envie de rechercher, au centre de quatre rues se coupant à angle droit, elle montera toujours tout droit, jusqu’au petit immeuble de quatre étages, et les trois ou quatre larges marches de marbre depuis le trottoir, rattrapant la légère pente par leur inégalité, une courte marche, une plus longue, puis une entière et encore une autre, comme des vagues successives, jusqu’au large palier, la rocaille, des plantes vertes devant un miroir, des portes vitrées, serrures et poignées de cuivre bien astiquées, mais elle ne fera que tourner la tête vers l’entrée et ne lira pas les noms inscrits en creux noirs sur les rectangles de cuivre, elle poursuivra toujours remontant, attendra le feu piétons vert pour traverser en deux temps l’avenue coupée par le pont, la rivière, un filet d’eau sombre au fond d’une gorge profonde et large, le lit en béton incurvé en son centre avec les empreintes vert-de-gris des niveaux successifs du cours, une courte bande de terre de part et d’autre où poussent les bouquets inégaux des herbes folles contre les flancs du quai, gros blocs entassés de pierres grises et blanches grossièrement jointées, puis, au pied du faubourg, remontant de l’autre côté vers un autre immeuble, bois sombre et peinture blanche, large baies vitrées, balcons filants en surplomb sur la petite gorge, rochers et voies ferrées, immeuble dont elle se redira la date de construction puisqu’il s’agissait de rappeler un anniversaire, commémorer une annexion, le centenaire, elle montera encore, le long d’immeubles de plus en plus anciens, deux étages rangés le long du trottoir, avec dans leurs dos, les voies ferrées, la gare en contrebas, invisible depuis le faubourg, puis des maisons isolées et larges commenceront d’apparaitre, le tissu urbain se distendant à mesure que les parcs, les jardins s’agrandissent, en arrivant au sommet de la petite butte, affleurement rocheux calcaire, parmi cette végétation de pelouse sèche et de pins, si particulière des Monts, d’où la vue plonge sur la ville toute entière.

proposition n° 5

Elle n’a pas tourné à gauche à la sortie du passage. Elle est revenue, quelques pas en arrière, depuis le raccord de bitume marquant la jointure avec le trottoir au soleil. Elle s’est arrêtée devant la cour aveugle et minuscule, coincée au cœur de l’étroit couloir du puits de jour, un pan de ciel blanc, réplique exacte de la cour mais juste au-dessus de sa tête, et parcourue des cris de martinets. Ses sandales ouvertes ont buté contre un peu de sable humide dont on a joint les pierres rondes et luisantes, tirées de la rivière il y a longtemps –- bien avant le couloir d’écoulement en béton —. Elle en ressent le dur piquant de quelques grains coincés entre son gros orteil droit et la semelle fine de la sandale. Elle secoue son pied, le frappe doucement sur le sol, poussant involontairement le sable plus loin, près de l’endroit délicat de la voute plantaire. La cour est cernée de murs de pierre sur deux côtés, contre lesquels les chocs répétés des ses pieds ont résonné à travers l’espace, dans la lumière verticale, dispensée à heures fixes et qui fait, en se retirant, onduler le sol, accusant chaque bosselure, dans les jaunes orangés, les beiges, teintes d’os vieillis, tranchés du fil de l’ombre. Elle a pensé aux dents des dinosaures. Aux chicots ronds de la mâchoire béante et moite, nauséabonde, de la vieille ville, dévorant les visiteurs qui s’y risqueraient. Pourritures, moisissures, déjections d’oiseaux, détritus d’arrière-cour. Elle a fait trois pas, déplaçant sous le pied les grains de sable. Elle boite un peu, grimace, frappe à nouveau le tranchant de la semelle contre le mur de l’escalier avec l’écho plus léger, petite balle de son, rattrapé par le mur d’en face. Un autre pas pour tester. De la main gauche, elle s’appuie sur le mur épais, pierre luisante et noircie de la main courante, un boudin de pierre creusé directement dans l’épaisseur du limon. Juste au-dessus de sa tête, sur le pilier de départ, est posé un énorme et ancien pot à graisse en terre cuite beige à décor vert dont la couleur s’est écaillée et qui laisse fuiter par une fissure les racines blanches un peu terreuses d’un hosta à larges feuilles nervurées vertes et blanches dont les plus denses au centre portent encore les traces de l’arrosage matinal en perles d’eau, comme des bulles de mercure, où si elle montait quelques marches, elle pourrait reconnaitre son visage en gros plan déformé et minuscule, ses lunettes de soleil ovale. Détails multipliés en autant de gouttes.

proposition n° 6

Depuis la gare, les voyageurs s’éparpillaient dans la ville, chacun prenant des directions différentes après l’heure de somnolent omnibus avec tous les arrêts qu’elle n’a jamais réussi à mémoriser dans l’ordre. S’endormait toujours un peu après Frontenex, nom à sonorité rêche comme une poudre à récurer, Frèterives, petit poisson frétillant, Saint-Pierre d’Albigny, tordre le cou afin d’apercevoir La Savoyarde juste avant le pont, après c’était trop tard et il fallait attendre et retenter sa chance la semaine suivante. Quand elle aurait une voiture, elle le verrait tout à son aise ce promontoire de roche qui dessinait un profil de femme avec son petit nez son œil rond sous la coiffe –- la frontière — en boudin sur la tête, puis, le train continuant, le nez s’aplatissait, l’œil devenait une cavité creusée dans le roc gris et la coiffe disparaissait derrière la barre rocheuse. On entrait dans la plaine, les coteaux plantés de vignes s’éloignaient, reculaient sous la montagne, on arriverait bientôt, après le petit clocher doré de Myans, quelques vignes plus tard, et c’était Bassens, nom relié pour toujours à l’hôpital des malades mentaux, le train ralentissait pour s’arrêter à Challes –Les –Eaux, où, les soirs d’été les avions bleus et les planeurs blancs tournaient encore autour du petit Mont-Saint-Michel, les routes s’encombraient de voitures, la ville approchait. Dernier ralenti, dernière ligne droite entre les hauts murs du Faubourg Reclus qui montait, le nom évoquait un repli, un retrait de la ville avec de vieux immeubles au-dessus du quai, en même temps le cri des freins, l’odeur de ballast, la fumée des cigarettes. Le dimanche soir elle rentrait toujours par la rue Sommeiller. C’était comme le verbe s’endormir à l’infinitif. La pâtisserie des deux sœurs, fermée le dimanche, mais d’énormes meringues laissées dans la vitrine. L’une des sœurs avait le visage déformé par une brulure. On racontait que c’était des feux d’artifices. Le Pont traversant la Leysse trainassant au fond. On était tout de suite rue Doppet. L’immeuble blanc, la large cour où elle tournait à bicyclette entre midi et deux, l’entrée entre l’hôtel avec son néon jaune et vert qui clignotait jusqu’à minuit éclairant sa chambre à travers les interstices des volets métalliques, alors le papier peint à petits bouquets de fleurs serrées, se mettait à danser, ses diagonales se coupant, les parallèles dressées en tous sens, et la petite vitrine embuée du pressing rempli de vapeurs suffocantes de linge propre, le musée de la Savoisienne juste en face, tournant le dos, la rue Favre où la Boulangerie Vitipon faisait l’angle. La patrone, grosse dame à joues roses sous l’énorme chignon, brioche parisienne, vêtue de blanc toujours souriante, vendait ses bâtards. A droite, en face la rue Favre, l’allée du jardin du Verney, les bancs de bois, les balançoires, ça sentait le buis en attendant la sonnerie à l’école Paul Bert. Elle courait, longeant la grille fermée du Lycée Vaugelas, sa grande cour vide à platanes, puis le collège Louise de Savoie, où depuis la rue, la perspective aboutissait à une toute petit porte fermée tout au bout de la galerie couverte.

proposition n° 7

Située à la première intersection avec l’avenue de Boigne, la rue Saint-Réal rétrécissait d’un coup. On entrait dans le quartier historique de la ville — que les municipalités de l’époque auraient sans doute rasé si Malraux n’était intervenu — des rues sombres, des maisons grises, à des années lumières des couleurs florentines dont elles seraient bientôt recouvertes. La boutique elle-même était peu éclairée, et les deux vitrines n’apportaient que très peu de jour, tandis que sa mère s’occupait à de petits travaux de secrétariat ou qu’ils bavardaient tous les trois dans l’arrière-boutique. Le plancher était de bois noir, les meubles entassés dont il était impossible de voir la couleur car c’était toujours le soir, à la sortie du bureau, qu’elles y venaient, il pouvait bien être sept heures. Les murs couverts par toutes sortes d’objets, devinés plutôt que vus, cadres vides, toiles sans cadres, cadrans d’horloges, balanciers de cuivre ternis, bustes, vases, armes… constituaient un monde stupéfiant, à la lisière du cauchemar pour elle qui, comme elle le pressentait, ne pouvait demeurer auprès des adultes. Après les salutations, on l’envoyait se promener au magasin tandis que Mme P se levait, déplaçant un corps pesant et vaste, drapé dans de larges robes noires, pour attraper trois verres de cristal dépareillés qu’elle essuyait d’un torchon brodé et rouillé. Ils lui apparaissaient très avancés en âge. Elle, très grande, les cheveux gris coupés court, portait d’épaisses lunettes modifiant la forme de ses yeux, les agrandissant, l’un toujours fermé et larmoyant. Lui, semblait plus petit, vouté, les os déformés par la poliomyélite. A cette époque de l’enfance finissante, la relation avec les personnes âgées était encore exclusivement affective et tendre, marquée d’une complicité naturelle. Tout le contraire de la réserve polie de Mme et Mr P qui la considéraient davantage comme une relation — peu importait son âge — que comme une enfant à qui il fallait faire la risette. Ils se montraient à peine moins rigides envers sa mère qui les embrassait sans façon, elle et lui, de quatre baisers sonores avant de s’asseoir au bout de la petite table recouverte d’un tapis. Mr P ne se levait presque pas, constamment occupé à la restauration d’un objet ou d’un petit meuble. Autour de lui, dans l’espace réduit entre la table et le mur, plusieurs petites armoires d’horlogers dont les tiroirs minuscules étaient remplis de morceaux de bois, jusqu’à des débris infimes, qu’il utilisait pour réparer un manque, un accroc, dans une boiserie. `

Mme P portait toujours le même bijou. Un extraordinaire bijou de fiançailles, énorme cœur en or cabossé sur un ruban de velours noir qui la fascinait. Bijou-étoile, que, depuis quarante ans elle n’avait pas oublié. Elle ne s’en était rendue compte que depuis sa dernière visite au cours de laquelle elle avait emprunté à nouveau la rue Saint-Réal, depuis l’avenue, où elle avait été surprise de la voir si large, si éclairée. Il y avait un restaurant désormais à l’emplacement de la boutique d’antiquités. Mais l’espace lui paraissait avoir été complètement re-dessiné, l’entrée se trouvait sur le petit dégagement face à l’avenue, ou bien directement sur la rue ? Quant à ce bijou, elle ne le saisit qu’à l’instant précédent la mise en mots et, dès qu’installée à sa table, un stylo à la main au-dessus de la feuille blanche, il lui échappât, irrémédiablement et, avec lui, tous les mots qui l’auraient approché, précisé. Elle consulta des collectionneurs, visita des musées réunissant ce genre d’objet de la vie locale, tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle lisait des descriptions de livres spécialisés ne lui montrait que des bijoux infiniment petits, dérisoires, décevants.

proposition n° 8

Tout l’espace de la place est découpé verticalement des zébrures de l’averse. Il pleut des cordes. Des coulures s’organisent en longs pleurs sur les vitres du côté Ouest Dans les vitrines des deux boutiques, des visages apparaissent. Les passants, les touristes, le dos courbé, pressent le pas pour se réfugier sous le passage où deux groupes se sont formés de part et d’autre de l’entrée, hommes et femmes en tenue d’été, les bras des femmes repliés, les mains aux épaules, pressés contre les murs froids, côté Place, avec, à la sortie côté rue, les mêmes groupes vus de dos. Ça sent le chien mouillé, le vieux mur humide et suintant. Quelques dames font la grimace. Un homme allume une cigarette. La fumée du tabac blond vient remplacer l’odeur du passage. De temps en temps, à tour de rôle, un visage se penche en dehors de l’abri et vient interroger le ciel, côté est. On attend la fin de la pluie qui continue de gicler à leurs pieds, les chêneaux n’arrivant plus à canaliser le flux qui tombe en cascades depuis les endroits où le zinc est déformé. Pile à l’entrée du passage, les gouttes ont fini par creuser chacune leur petite cavité entre les pavés, ça fait mare, miroir de l’averse dont on mesure l’intensité aux cercles imbriqués. Un homme en short et chemisette traverse la place en courant, et se réfugie sous les parasols de la terrasse du café où quelques consommateurs ont reculé près de l’entrée, on parle timidement de réchauffement climatique, on tend la main doigts à plats au-delà de la protection du parasol pour voir si ça diminue, on frotte ses mains l’une contre l’autre, ça va bien finir par s’arrêter, l’un des consommateurs montre le côté est, l’endroit où il semble que le ciel, pourtant d’un gris uniforme, a l’air de vouloir s’éclaircir, certains se détournent en haussant les épaules, se rassoient tendant l’index levé vers l’intérieur du café tout en levant leur tasse vide pour dire, un autre ! Un vélo passe, soulevant de courtes gerbes liquides et stoppe à l’entrée du passage en face de l’amalgame en attente et réuni en rang compact, le cycliste lève les épaules et, la main droite au-dessus de la tête, montre du menton qu’il voudrait bien se faufiler à travers les frileux qui s’emmêlent encore davantage, il y a ceux qui veulent rester sur la droite, sans briser les couples ou défaire les petits groupes d’amis, ceux qui pensent filer maintenant, ça a assez durer et ils n’ont pas que ça à faire, et ceux qui s’en fichent le nez en l’air, plantés là, les pieds au sec et ceux qui scrutent toujours le ciel, là où l’éclaircie a l’air de venir, pour être les premiers à s’aventurer sur la place toute propre. A travers le brouillard des gouttes, on devine d’autres groupes pressés derrière la porte entrouverte de la cathédrale. Chacun voudrait échanger sa place avec l’autre, là, juste en face, mais personne n’ose s’aventurer.

proposition n° 9

Depuis le clocher de la cathédrale le dernier coup d’onze heures vibre encore en descendant, s’étale sur la Place. Envolée de pigeons bousculés par la résonance puis revenus, froissements d’ailes. Roucoulements sourds. Moteur poussé d’une mobylette, zigzag du son qui s’engouffre en vrombissant sous le passage. Cri aigu bref. Voix de femme. Quel con ! le bruit du moteur rabattu par la voute. A nouveau amplifié mais plus loin juste sous le puits de jour, se perd en hauteur puis s’éloigne, s’amenuise, bourdonne encore mais ténu, puis tourne dans la rue Croix-d’or, où il augmente, poussé à fond, monte dans les aigus, mais loin derrière d’autres murs. Voix d’homme. Tiens, il pleut, on dirait ? Voix de femme. Je t’avais bien dit de prendre un parapluie. Voix d’homme. Ecoute, c’est pas bien grave. On va s’abriter là, ici, ça te va ? Sous ce passage, on est à l’abri, tu vois. Voix de femme. Si on veut. Tu sens pas un courant d’air ? J’ai froid tout d’un coup. Voix d’homme. Serre-toi près de moi. Viens. Bruit régulier de plus en plus fort de la pluie sur les pavés de la place. A l’endroit où des flaques se sont formées, le bruit est différent. Sonnerie de téléphone portable, légère réverbération du passage. La truite de Schubert, tempo trop rapide, piano électrique. Voix d’homme très grave et lente. Aaallooo. Aaaallooo ? Martèlements légers et répétés, multipliés, sur les pavés. S’intensifiant. Puis diminuant. Piétinements sur place. Voix d’enfants aiguës. Babillages. Voix de femme très forte. Les enfants ! les enfants ! Tenez-vous par la main, deux par deux ! Kevin !! j’ai dit . Deux par deux. Dépêchez-vous ! Il pleut ! Vous ne voyez pas ?! ne trainez pas s’il vous plait. Martèlements des pieds à nouveau, s’éparpillant. Voix de femmes. Plusieurs, parlant en même temps, étirant les voyelles. Voix de gorge. Spllllleeeeeendiiiiiid ! Ooooooh… myyyyyy Gooooooood. Looooooooook at thiiiis. Talons pointus, pas pressés métronomiques, traversant la place, puis sous le passage, sous la voute, diminuant jusqu’à disparaitre à la sortie sur la rue Croix-d’or. Roucoulement de pigeon. Claquement d’une fenêtre refermée. Pépiements répétitifs d’oiseaux.

proposition n° 10
1

Odeurs de la ville, murs humides, poussière noire, fumées anciennes des feux de bois, ou de charbon, fermentations de vieilles urines, détritus organiques où domine curieusement l’orange, son jus sucré tourné à l’acide, l’amertume de la peau blanche sous l’écorce crevée, fruits blettis, moisissures, pommes de terre grillées à l’huile, ail chaud, fumées de cigarettes blondes ou brunes, cigares, tabac à pipe soudainement appétissant comme un pain d’épice à humer, café, vieilles cires, encaustiques d’huisseries anciennes, métal froid des grilles, odeur piquante des poignées de portes en cuivre passées au Mirror, chiffons sales, l’odeur de la piscine, buée chaude chlorée, couloir des cabines à l’odeur tenace de pied infiltrée sous le désinfectant malabar rose et sous l’humide de la serpillière, odeur de la bise à la bonne copine, la joue savonnée lilas, odeur du sommeil sur l’oreiller de plumes, le pull à la sueur de la veille, cour d’école, tilleuls de la fin d’année et linoléum des couloirs, odeur des livres neufs, des cahiers propres, du plastique dont on les recouvre, des protège-cahiers vert, bleu ou jaune, odeur de la colle Cléopâtre, amande douce jusqu’à l’ivresse dans la blancheur bleutée molle, odeur métallique et peinture de la boite de couleurs, odeur de bois des crayons, odeur de l’ardoise nettoyée, poussière agglomérée en pâte de craie, nettoyée à l’aide de la petite éponge ronde, galette grise bientôt moisie dans la jolie boite étoilée jaune, odeur de la boutique Pierrot-Gourmand, sucre et cartons, chocolat, odeur du Prisunic, l’apprêt des vêtements, les parfums bon marché entêtants, le salé des charcuteries, l’odeur de propre des lessives à travers les cartons, les primeurs, l’encre des journaux.

2

Le rugueux du mur, ses textures différentes, l’enduit lissé par l’usure, noirceur, froideur, l’effrité des parties en creux garnies de toiles d’araignées collantes, la rampe de pierre ou de métal froid, la porte en bois verni selon qu’il faut la pousser, main à plat sur le bois ou sa résistance à s’ouvrir lorsqu’on tire, la main serrée sur la poignée, et son contact, métal ou bois, la paume d’une main, connue, inconnue, sa moiteur, ou la douceur en creux, l’intérieur de la paume, le dessus de la main, un bras sur lequel s’appuyer, le tissu de la légère robe d’été à froisser, l’intérieur soyeux d’un sac de cuir neuf, le pelucheux des buvards, les crayons neufs dans leur boite à peine ouverte, qu’elle fait rouler sous ses doigts, la sensation des cuisses nues sur le collant du tapis de caoutchouc, les doigts creusant un trou dans la mousse alvéolée, l’émiettement, et l’été, fin de journée, à se couler dans le bienheureux moelleux de lourds draps de lin séchés au soleil.

3

La pièce d’un franc dans sa bouche. La rondeur roulant sur la langue, la semeuse à l’envers, reconnue du bout de la langue, les dents jouant sur la rainure du tranchant, saliver avant de gouter aux coquillages remplis de sucre jaune, orange ou rouge, tenus dans le creux de la main, qu’on lèche, jusqu’à faire couler le jus sur le menton, rattrapé sur le dos de la main qu’on aspire, parce que ça presse et ça colle, gouter en même temps au salé de la peau un peu sale, puis boire la limonade renversée à même la toile cirée, les lèvres aspirant le liquide pétillant avec, dans le nez l’odeur du plastique mou, l’éclatement des bulles tout contre le visage. Mâchouiller le bout du porte-plume jusqu’à l’aplatir, y imprimer les dents. Arracher chaque étamine de la boule de trèfle et la téter, en aspirer la petite larme de jus sucré. Boire la tasse à la piscine, l’estomac chaviré de chlore. Le contact chaud, mais pas toujours, la résistance de la croute qui cède, pincée tordue entre le pouce et l’index, le moelleux de la mie irrégulière en dessous, très peu de mie sous le quignon qu’on arrache et qu’on mange dans la rue, là, tout de suite, ça craque, fracture de miettes sous la dent mariées à la douceur de la mie fondante, à la salive. Nourriture première qui ne serait pas de viande, pas de mort, mais de terre et de pré.

proposition n° 11

C’est en découvrant la scène de Play-Time de Jacques Tati qu’elle y revient : cette ménagère, fichu sur la tête, tricot boutonné sous le menton, jupe et charentaises sous les néons blancs d’un espace à la modernité nue et astiquée, empilant à grands gestes, une salade, un camembert et une paire de chaussures sur le tapis de la caisse enregistreuse, tout en commentant ses achats d’un fort accent parisien. Ce n’était pas tout à fait ça, le Prisu mais, juste devant l’entrée, il y avait, certains jours, ce type barbu et chevelu en chemises à fleurs et pieds nus, parfumé au patchouli, la nappe odorante étalée tout autour de lui sur le trottoir où il présentait bijoux, foulards de soie mince et très colorés, et à qui personne, parmi les adultes, ne parlait. À nous, les gamines sans un sou qui rêvions devant les légers anneaux d’argent, les pierres de toutes les couleurs que l’on passait à tous nos doigts trop fins, les reposant sur le tissu qui lui servait d’étalage, il avait une fois proposé en souriant — dents très blanches — de le payer en nature. De quelle sorte de nature parlait-il ? Nous n’en avions pas la moindre idée et nous nous étions défilées au Prisu où l’on pouvait entrer, c’était libre et inscrit sur la porte vitrée, rien que pour s’y promener, comme un dehors mais dedans, sans rien acheter, sans dire bonjour en entrant, ni au revoir en sortant –- d’ailleurs, à qui adresser ces mots ? — toucher à tout sur les portants tournants, jouer entre nous à la marchande, tout essayer : jupes trop courtes et trop larges retenues à deux mains plaquées sur nos ventres, rien que pour voir mais sans rien choisir. Lieu de toutes les audaces rêvées, talons trop hauts et grands de plusieurs pointures, mules à houppette de duvet, sacs à main vides, badigeons de rouges à lèvre sur le dos des mains, parfums à asperger au creux des poignets puis s’en aller, sortir de l’autre côté sur la place du marché.



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1ère mise en ligne 8 juin 2018 et dernière modification le 21 juin 2018.
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