Chloé d’Aniello | Une presqu’île

« construire une ville avec des mots », les contributions

Mini bio et liens à compléter.
proposition n° 1

Revenir exact sur les ombres blanches. Souvenirs intacts attendrissant l’asphalte.

Tu as besoin de revenir ou de recommencer. Par le papier, la marche, l’écriture, reviens, recommence. Se faire plus grand que soi. T’inscrire dans l’espace.

Elle attend perchée sur un tabouret. Sur le lieu de rendez-vous, elle a pris de l’avance. Beaucoup. Quand on revient on prend son temps. On se prépare, on arrive tôt pour se laisser aller au bord des précipices. Ce café d’angle, flots de circulations et flots de Saône. Elle est déjà partie de là en courant.

Avant elle n’aimait pas faire des phrases en commençant par le sujet. Fuir (verbe d’action).
Endosser des gestes fantômes. Cela pose une question d’identité. Çà se soulève comme les pas à cette allure. Une marche éperdue, où s’arrêter équivaut à s’évaporer.

Tellement longtemps depuis qu’elle est partie. Du Rhône a coulé.

Elle ne revenait pas souvent mais croisait des fantômes à chaque fois. Des spectres muraux se décollant de façades d’immeubles, d’enseignes de bars, de panneaux signalétiques, de plaques de rues. Elle pense aux Gisants d’Ernest Pignon Ernest. Elle avait fui cette ville comme une catastrophe, comme si un jour la colline d’en face avait subitement pris feu, était entrée en éruption. A vingt-trois ans elle avait eu l’instinct de survie.

La plupart du temps elle préférait marcher. A la descente du train jusqu’au centre ville puis regagner le quartier des habitudes ou des rendez-vous, souvent le même, en haut. Le temps de la marche dans les grandes villes, où le regard balaye des pans entiers de souvenirs, c’est un peu comme éprouver le bruit du rideau avant le spectacle ou le noir grésillant d’une salle de cinéma ; une expérience d’intimité collective. Voire d’ubiguité.

Ce ne sont pas des visages qui reviennent mais des sensations boomerang, que la mémoire alliée du corps et du goudron remet en mouvement. Ici tu étais assise. Il buvait un soda. Là vous avez traversé. Il a disparu là. Ici on a rêvé. Il y avait un cinéma.

A force de marcher elle retrouve des racines dans le béton. Pour celle dont la proprioception des pieds se limite à deux feuilles de papier, libres et détachées, c’est une avancée. Un arrêt sur images. Une quatrième dimension dématérialisée, en dehors d’elle-même, avec l’élan pour continuer. Une alchimie particulière de torsion et de frontalité en suspension.

Revenir. Enquêter sur les traces du corps urbain dans l’ espace public (reconnaissable par le corps de tous) et privé (collusion, ressac et mouvement intarrisable du temps).

Ce trompe-l’oeil.

Cette fois elle ne remonta pas. Resta en bas, à quai. Où le goudron avait déjà reçu ses pas, ses empreintes de courses et le poids des tabourets à l’heure des happy hours. Elle chercha même une rue qu’elle ne retrouva pas.

Une presqu’île.

proposition n° 2

Clair et lumineux, comme le sol, propre et brillant, d’environ cinquante mètres carrés. Le hall d’entrée. Large et vitré, des deux côtés. Au fond des boîtes aux lettres. Un trentaine de petites plaques dorées sur deux rangées de bois sombre. Puis une plante vivace et luxuriante qui s’étale devant un renfoncement, un petit recoin d’obscurité. Un immeuble d’angle, à la proue et à la poupe borgnes, arrêté par le croisement de la rue du 1er mars et du cours Tolstoï.

proposition n° 3

Un palier, le rez-de-chaussée de l’ascenseur. Ses deux grandes portes grenat, un petit caisson dans la pénombre, le bouton d’appel. Une lumière jaune, peut-être orange qui l’entoure. A droite un interrupteur à côté d’une porte, un liseré de lumière dessous, plutôt blanche. Derrière une cage d’escalier avec l’accès au sous-sol ou aux étages supérieurs. À gauche une porte fermée à clef. Le local de la concierge avec produits pour vitres, sols, serpillères, balais, chiffons et vaporisateurs.

Liserés lumineux. Clair-obscur. L’œil se repose, s’habitue. L’interrupteur n’a pas été poussé. Personne ne sort ni entre. Le temps se suspend. Les bruits de la circulation derrière, sur les côtés. Dans l’angle mort les bus du cours Tolstoi, les sirènes, les éclats de klaxons. Étouffés. A quelques kilomètres sous le sol, une rame de métro remplis de passagers.

proposition n° 4

Sortir par le cours, passer devant la banque, traverser. Longer puis gravir les marches de la place. Zigzag entre les assis qui attendent le bus. Regarder là où l’on pose le pied. Constellations de chewing-gums, restes du marché. Slaloms entre les excréments canins quand les pieds des platanes ne suffisent plus. Attendre le petit bonhomme vert, ou pas. Regarder les lampadaires et les caméras qui se prennent pour des lampadaires. Saluer. Traverser derrière un bus, sentir son souffle chaud et carbonique. Témoigner de la nonchalance des pigeons, est-il possible de marcher dessus ? Penser au pied du dinosaure qui a dû se poser là il y a des millions d’années ou, encore plus près, aux sabots d’un cheval tirant un fiacre remplis de personnes pressées. Le parvis de l’église, contourné. Longer son enceinte par la gauche jusqu’au collège. Sourire et remettre ses mains dans les poches. Des parents qui attendent sur le trottoir, dans les voitures, presque embusqués. Oh non maman, la honte. Traverser pour rejoindre le magasin de bonbons qui n’existe plus. Souvenirs de ceux qu’on mettait au fond des poches. Oubliés puis retrouvés dans la machine à laver. Retrouver le collège pour le dépasser, la primaire, la maternelle. Marcher sur les rails tous neufs du tramway, passer sous les tilleuls, s’enivrer. Aller sonner chez les copains.

proposition n° 5

La haie de troène continue dépasse un peu de son grillage vert (une nuance un peu plus sombre que celle du troène, remarquable grâce à ses piquets verticaux plantés dans son volume environ tous les mètres) puis s’arrête pour laisser l’espace aux quarante-deux barreaux verts d’ un portail sécurisé (du même vert piquet que le grillage du troène) et repart sur le trottoir gris clair (du même gris que la Citroën garée juste devant deux poubelles d’un gris plus foncé), cinq mètres plus bas, de l’autre côté.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juin 2018.
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